Bonjour,
Suite à mon courriel précédent intitulé
''La mort de Quentin Déranque / non-violence et violence
j'ai reçu plusieurs réponses remarquables dont je vous transmets les deux plus importantes :
-1- Jean-Marie m'a envoyé le texte très éclairant suivant :
https://theconversation.com/comment-protester-contre-les-neonazis-les-lecons-de-lhistoire-allemande-276416?utm_source=firefox-newtab-fr-fr
Comment protester contre les néonazis ? Les leçons de l’histoire allemande
Publié: 19 février 2026,
La mort de Quentin Deranque, le 14 février 2026 à Lyon, pose la question de la stratégie de certains groupes « antifa » qui choisissent de se confronter aux militants d’extrême droite. À cette occasion, nous republions un article de l’historienne Laurie Marhoefer, à la suite de la mort de Heather Heyer, militante pacifiste tuée par des néonazis à Charlottesville (États-Unis) en 2017.
Laurie Marhoefer Professor of History, University of Washington
Laurie Marhoefer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts,
ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article,
et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Après le meurtre de Heather Heyer à Charlottesville, nombre de personnes se sont demandé ce qu’elles devraient faire si des nazis manifestent dans leur ville. Faut-il se mettre en danger dans des contre-manifestations ? Certains disent oui.
L’histoire nous montre que non. Croyez-moi : je suis une spécialiste des nazis. Nous avons une obligation éthique de nous opposer au fascisme et au racisme. Mais nous avons aussi une obligation éthique de le faire d’une manière qui n’aide pas les fascistes et les racistes plus qu’elle ne leur nuit.
L’histoire se répète
La manifestation de Charlottesville en 2017 semblait tout droit sortie d’un manuel nazi. Dans les années 1920, le parti nazi n’était qu’un parti politique parmi d’autres dans un système démocratique, se présentant pour obtenir des sièges au Parlement allemand. Pendant l’essentiel de cette période, il s’agissait d’un petit groupe marginal. En 1933, porté par une vague de soutien populaire, le parti nazi s’empara du pouvoir et instaura une dictature. La suite est bien connue.
C’est en 1927, alors qu’il se trouvait encore aux marges de la vie politique, que le parti nazi programma un rassemblement dans un lieu résolument hostile – le quartier berlinois de Wedding. Wedding était si ancré à gauche que le quartier portait le surnom de « Wedding rouge », le rouge étant la couleur du Parti communiste. Les nazis tenaient souvent leurs rassemblements précisément là où vivaient leurs ennemis, afin de les provoquer.
Les habitants de Wedding étaient déterminés à lutter contre le fascisme dans leur quartier. Le jour du rassemblement, des centaines de nazis descendirent sur Wedding. Des centaines de leurs opposants se présentèrent également, organisés par le Parti communiste local. Les antifascistes tentèrent de perturber le rassemblement en huant les orateurs. Des nervis nazis ripostèrent. Une bagarre massive éclata. Près de 100 personnes furent blessées.
J’imagine que les habitants de Wedding eurent le sentiment d’avoir gagné ce jour-là. Ils avaient courageusement envoyé un message : le fascisme n’était pas le bienvenu.
Mais les historiens estiment que des événements comme le rassemblement de Wedding ont aidé les nazis à construire une dictature. Certes, la bagarre leur a apporté une attention médiatique. Mais ce qui fut de loin le plus important, c’est la manière dont elle a alimenté une spirale croissante de violence de rue. Cette violence a considérablement servi les fascistes.
Les affrontements violents avec les antifascistes ont donné aux nazis l’occasion de se présenter comme les victimes d’une gauche agressive et hors-la-loi.
Cela a fonctionné. Nous savons aujourd’hui que de nombreux Allemands ont soutenu les fascistes parce qu’ils étaient terrorisés par la violence de gauche dans les rues. Les Allemands ouvraient leurs journaux du matin et y lisaient des récits d’affrontements comme celui de Wedding. Ils avaient l’impression qu’une guerre civile allait éclater dans leurs villes. Électeurs et responsables politiques de l’opposition finirent par croire que le gouvernement avait besoin de pouvoirs policiers spéciaux pour arrêter les gauchistes violents. La dictature devint désirable. Le fait que les nazis eux-mêmes attisaient la violence semblait ne pas compter.
L’une des étapes les plus importantes de l’accession d’Hitler au pouvoir dictatorial fut l’obtention de pouvoirs policiers d’urgence, qu’il affirmait nécessaires pour réprimer la violence de gauche.
La gauche encaisse le choc
Dans l’opinion publique, les accusations de désordre et de chaos dans les rues ont, en règle générale, tendance à se retourner contre la gauche, et non contre la droite.
C’était le cas en Allemagne dans les années 1920. Cela l’était même lorsque les opposants au fascisme agissaient en état de légitime défense ou tentaient d’utiliser des tactiques relativement modérées, comme les huées. C’est le cas aujourd’hui aux États-Unis, où même des rassemblements pacifiques contre la violence raciste sont qualifiés d’ émeutes en devenir.
Aujourd’hui, des extrémistes de droite parcourent le pays en organisant des rassemblements semblables à celui de 1927 à Wedding. Selon l’organisation de défense des droits civiques Southern Poverty Law Center, ils choisissent des lieux où des antifascistes sont présents, comme les campus universitaires. Ils viennent en quête d’affrontements physiques. Puis eux et leurs alliés retournent la situation à leur avantage.
J’ai vu cela se produire sous mes yeux, à quelques pas de mon bureau sur le campus de l’Université de Washington. L’an dernier, un orateur d’extrême droite est venu. Il a été accueilli par une contre-manifestation. L’un de ses partisans a tiré sur un contre-manifestant. Sur scène, dans les instants qui ont suivi la fusillade, l’orateur d’extrême droite a affirmé que ses opposants avaient cherché à l’empêcher de parler « en tuant des gens ». Le fait que ce soit l’un des partisans de l’orateur – un extrémiste de droite et soutien de Trump – qui ait commis ce que les procureurs qualifient aujourd’hui d’acte de violence non provoqué et prémédité n’a jamais fait la une de l’actualité nationale.
Nous avons vu le même scénario se dérouler après Charlottesville. Le président Donald Trump a déclaré qu’il y avait eu de la violence « des deux côtés ». C’était une affirmation incroyable. Heather Heyer, une manifestante pacifique, ainsi que 19 autres personnes, ont été intentionnellement percutées par une voiture conduite par un néonazi. Trump a semblé présenter Charlottesville comme un nouvel exemple de ce qu’il a qualifié ailleurs de « violence dans nos rues et chaos dans nos communautés », incluant apparemment Black Lives Matter, qui est pourtant un mouvement non violent contre la violence. Il a attisé la peur. Trump a récemment déclaré que la police était trop entravée par le droit en vigueur.
Le président Trump a recommencé lors des manifestations largement pacifiques à Boston : il a qualifié les dizaines de milliers de personnes rassemblées pour protester contre le racisme et le nazisme d’« agitateurs anti-police », avant, dans un revirement caractéristique, de les féliciter.
Les déclarations du président Trump portent leurs fruits. Un sondage de CBS News a révélé qu’une majorité de républicains estimaient que sa description des responsables de la violence à Charlottesville était « exacte ».
Cette violence, et la rhétorique de l’administration à son sujet, sont des échos – faibles mais néanmoins inquiétants – d’un schéma bien documenté, d’une voie par laquelle les démocraties se transforment en dictatures.
Le rôle des « antifa »
Il existe une complication supplémentaire : l’antifa. Lorsque des nazis et des suprémacistes blancs manifestent, les antifa sont susceptibles d’être présents eux aussi.
« Antifa » est l’abréviation d’antifascistes, même si ce terme n’englobe nullement toutes les personnes opposées au fascisme. L’antifa est un mouvement relativement restreint de l’extrême gauche, lié à l’anarchisme. Il est apparu dans la scène punk européenne des années 1980 pour combattre le néonazisme.
L’antifa affirme que, puisque le nazisme et la suprématie blanche sont violents, il faut utiliser tous les moyens nécessaires pour les arrêter. Cela inclut des moyens physiques, comme ce qu’ils ont fait sur mon campus : former une foule pour bloquer l’accès à une salle où doit intervenir un orateur d’extrême droite.
Les tactiques de l’antifa se retournent souvent contre eux, tout comme celles de l’opposition communiste allemande au nazisme dans les années 1920. Les confrontations s’enveniment. L’opinion publique blâme fréquemment la gauche, quelles que soient les circonstances.
Que faire ?
Une solution : organiser un événement alternatif qui n’implique pas de proximité physique avec les extrémistes de droite. Le Southern Poverty Law Center a publié un guide utile. Parmi ses recommandations : si l’alt-right manifeste, « organisez une protestation joyeuse » bien à l’écart. Donnez la parole aux personnes qu’ils ont ciblées. Mais « aussi difficile que cela puisse être de résister à l’envie de crier sur les orateurs de l’alt-right, ne les affrontez pas ».
Cela ne signifie pas ignorer les nazis. Cela signifie leur tenir tête d’une manière qui évite tout bain de sang.
L’idéal pour laquelle Heather Heyer est morte sera mieux défendu en évitant la confrontation physique voulue par ceux qui l’ont assassinée.
La version originale de cet article a été publiée en anglais.
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Il y a beaucoup d'opinions, mais...
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-2- Patrick m'a répondu ceci :
Merci de ces textes et informations ainsi que de vos commentaires.
La question de la non-violence peut en effet être posée, mais la réponse
dépend sans doute des circonstances.
En l’occurrence les antifascistes doivent-ils y recourir ?
Comment ont fait les citoyens de Minéapolis face à ICE, certes au prix
de 2 citoyen-ne-s tué-e-s. Mais la non-violence ne garantit pas [de ne pas ]
être victime de ceux qui utilisent la violence...
Je vous joins deux documents du MAN (dont le siège est à ... Lyon) :
- le CP diffusé hier vendredi à propos de la mort de Quentin D.
- et le Manuel citoyen de défense civile non-violente, paru en novembre
pour nous préparer entre autres à résister l'arrivée de l'extrême droite,
ou à s'y opposer si elle y arrivait.
Les 2 documents (du MAN) joints à ce courriel-ci sont effectivement à lire.
Le 1er fait une page.
Le 2ème fait 84 pages (il est vrai, très ''aérées'').
Ce 2ème document est certainement très utile (merci au MAN) et mérite d'être lu et relu.
Il donne de très nombreux exemples historiques où la non-violence a obtenu des résultats
remarquables, alors que la violence aurait probablement aggravé la répression et les
meurtres !
Et comment ne pas revenir sur la résistance admirable d'une grande partie le la population
de Minneapolis face à l'ICE.
Certes il y a eu 2 morts, mais il y a tout lieu de croire qu'une résistance violente aurait
provoqué non pas 2 mais des dizaines voire des centaines de morts et n'aurait pas
abouti à une amélioration de la situation, alors que cette résistance non-violente a contraint
Trump à reculer.
Cela donne à réfléchir.
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Le problème de la violence est fondamental, il mérite vraiment une réflexion approfondie,
de la part de tous,
à fortiori de la part des personnes et surtout des organisations (notamment politiques et syndicales) qui se réclament des Droits de l'Homme et de l'humanisme.
Des vies humaines et notre avenir sont en jeu.
Amitié à toutes et tous.
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Bonjour,
Erreur historique de Laure Marhoefer sur la prise de pouvoir de Hitler: Elle dit:
"En 1933, porté par une vague de soutien populaire, le parti nazi s'empara du pouvoir et instaura une dictature". Ce n 'est pas exact.
CF le monde diplomatique par Nicolas Patin, maître de conférences en histoire:
"Aux élections législatives du 6 novembre 1932, le parti nazi perd deux millions de voix, ne totalisant plus que 33,1 % des suffrages. Le 19 novembre 1932, une "pétitions des industriels" demande à Hindenburg de nommer Hitler à la chancellerie. Elle est signée par les plus grands patrons de l'époque: le magnat de l'acier Fritz Thyssen, les banquiers Erwin Merck et Kurt von Eichborn, l'ancien président de la Reichsbank Hjalmar Schacht... Les nazis bénéficient également du soutien du baron de la presse Alfred Hugenberg, qui met son empire médiatique à leur service. Dans un contexte de peur profonde face à la progression du communisme, Hindenburg, empêtré dans un scandale de corruption, finit par donner le pouvoir à Hitler, le 30 janvier 1933."
(manuel d'autodéfense intellectuelle hors série histoire le monde diplomatique)
Mon commentaire: Sachons dénoncer les vrais dangers qui se cachent derrière les polémiques sur les responsables de la violence. (réflexions sur la violence, par ailleurs indispensables)
Bernadette Catrice
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