
Les Etats-Unis sont-ils immunisés contre le fascisme ? Nullement, comme le démontre le chemin vers la tyrannie qu’emprunte Donald Trump depuis son retour au pouvoir il y a un an. Les Américains, du moins les plus éclairés, ont conscience depuis longtemps des fragilités inhérentes à leur démocratie qui n’est pas le modèle parfait que leur «soft power» vend au monde depuis des décennies. Une plongée dans les archives américaines nous a permis d’exhumer un document qui décrit pas à pas comment le fascisme pourrait s’installer au pays de la Déclaration des droits de 1789.
A partir de 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, le secrétaire à la Guerre américain, le républicain Henry Lewis Stimson, fait publier une série de brochures, les «Army Talks», destinés aux militaires américains combattant sur le théâtre européen afin «de les aider à devenir des hommes et des femmes mieux informés et, par conséquent, de meilleurs soldats». Le numéro 64 du 24 mars 1945, paru quelques semaines avant la capitulation de l’Allemagne nazie, est fascinant. Intitulé «Fascim !», il explique, sur huit pages, que «le fascisme n’est pas la chose la plus facile à identifier et à analyser et, une fois au pouvoir, il n’est pas facile à détruire». Le secrétariat à la Guerre le définit comme «un gouvernement par une minorité et pour une minorité. Son objectif est la prise de contrôle de la vie économique, politique, sociale et culturelle de l’Etat».
Si «les peuples dirigent les gouvernements démocratiques», «les gouvernements fascistes dirigent les peuples», poursuit le document. Le «gang interne» qui exerce le pouvoir n’a donc qu’un but, détruire la démocratie en remettant en cause les libertés civiles, l’égalité devant la loi, l’égalité femme-homme. Les fascistes «établissent leurs propres règles et les modifient à leur guise… Ils se maintiennent au pouvoir par la force combinée d’une propagande fondée sur des idées primitives de sang et de race, en manipulant habilement la peur et la haine, en faisant de fausses promesses de sécurité. La propagande glorifie la guerre et insiste sur le fait qu’il est intelligent et réaliste d’être impitoyable et violent».
Evidemment, préviennent les auteurs, les fascistes ne se présenteraient pas comme tels en utilisant les méthodes d’Hitler ou de Mussolini. Ils s’empareraient du pouvoir «sous couvert d’un super-patriotisme et d’un super-américanisme» en utilisant trois techniques. D’abord, briser l’unité nationale en menant une «campagne de haine contre les minorités raciales, religieuses et autres». Ensuite, mettre fin à toute coopération internationale puisque les Etats-Unis sont meilleurs que tous les autres : les fascistes y substitueraient «une forme pervertie d’ultranationalisme en disant à leur peuple qu’il est le seul qui compte au monde. Cela s’accompagne de haine et de suspicion envers les peuples de toutes les autres nations».
Enfin, pour eux, «le monde n’a que deux choix : le fascisme ou le communisme et ils qualifient de communistes tous ceux qui refusent de les soutenir». Les militaires américains sont donc appelés à apprendre à repérer les fascistes locaux même «s’ils adoptent des noms et des slogans populaires, s’enveloppent du drapeau américain et mettent en œuvre leur programme au nom de la démocratie qu’ils cherchent à détruire».
Ces lignes écrites il y a quatre-vingts ans décrivent à la lettre la recette appliquée par Donald Trump et son «gang» Maga (Make America Great Again) pour imposer un pouvoir autocratique dans ce pays qui s’est érigé, depuis 1945, en leader du «monde du libre». De l’ultranationalisme du président à son rejet du multilatéralisme (Trump est déjà sorti de plus de 60 organisations internationales, il a tué l’Alliance atlantique avant sans doute de sortir de l’Otan ou a mis à terre USaid, l’aide au développement) en passant par l’impérialisme guerrier (le président américain a largué plus de bombes en un an de mandat que Joe Biden en quatre ans et il menace d’annexer le Canada ou le Groenland). Ou encore le retour du continentalisme et de la «Destinée manifeste» (l’idée que le continent américain est la chasse gardée des Etats-Unis), la chasse aux étrangers présentés comme des criminels menée par une véritable milice paramilitaire, l’ICE, autorisée à tuer et à entrer dans les domiciles privés sans mandat, la suspension des visas pour 75 pays et le démantèlement de la recherche largement entre les mains de cerveaux étrangers, les atteintes aux libertés civiles, la volonté de déployer l’armée dans les Etats démocrates en invoquant l’lnsurrection Act de 1807, la prise de contrôle des contre-pouvoirs (Cour suprême, Congrès ou réserve fédérale), la mise sous pression de la presse indépendante (poursuites contre les journaux), les purges dans l’armée, le FBI, la CIA, etc.
Les ennemis de Trump, souvent pourchassés par la justice et la police fédérale, sont qualifiés de communistes (comme le tout nouveau maire démocrate de New York, Zohran Mamdani), mais surtout de «wokistes», une notion qui n’existait pas en 1945. Donald Trump en est même désormais à évoquer (en «plaisantant», selon sa porte-parole) la suspension des élections de mi-mandat de novembre et à affirmer, lors du Forum de Davos, que «parfois, vous avez besoin d’un dictateur», tout en niant en être un…
Autrement dit, le pays qui a successivement terrassé le nazisme d’Adolf Hitler, le fascisme italien, le militarisme japonais, le communisme soviétique bascule dans le fascisme en suivant exactement les méthodes prédites par Henry Lewis Stimson en 1945. Alexis de Tocqueville, admirateur de la jeune démocratie américaine, avait déjà mis en garde, dans De la démocratie en Amérique qui date, lui, de 1835, contre les risques de tyrannie inhérents au système de gouvernance américain, celle d’une majorité disposant de tous les pouvoirs et en abusant. On peut aussi penser à Philip Roth qui, dans son uchronie le Complot contre l’Amérique (Gallimard, 2004) publié 170 ans plus tard, a prédit ce cauchemar américain qui prend corps sous nos yeux.