Gaza : « Pendant ce génocide, j’ai vu le meilleur des gens. J’ai vu des voisin·es affamé·es partager leur dernier morceau de pain, des inconnu·es extraire des enfants de sous les décombres, des médecins affamé·es travailler sans médicaments, des journalistes affamé·es risquer tout pour dire la vérité. Et c’est cela, peut-être, qui me fait continuer à croire en la valeur de la vie — même quand la vie semble insupportable. »
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Ce que j’ai appris en documentant le génocide autour de moi à Gaza
27 janvier 2026
Dans un contexte de cessez-le-feu fragile, Huda Skaik revient sur les deux années qu’elle a passées à survivre à la guerre menée par Israël contre Gaza, et explique comment le journalisme lui a permis de retrouver un sens à sa vie.
Par Huda Skaik, le 9 janvier 2026.
Partout dans le monde, nombreux sont ceux qui ont vu Gaza brûler – certains avec indignation, d’autres avec indifférence, mais il y a aussi ceux qui ont vu dans notre souffrance une opportunité politique, écrit Huda Skaik.
Après plus de deux ans de génocide à Gaza, le temps a pris un sens étrange et fragmenté. Les jours s’étirent à l’infini, pourtant les mois disparaissent sans avertissement. J’ai perdu une année entière de mon éducation, mais heureusement le journalisme a comblé le vide, me fournissant les outils pour naviguer ma réalité. Il m’a enseigné des leçons qu’aucune université n’aurait pu m’enseigner, sur l’humanité, le silence, la foi, la survie et les profondeurs extraordinaires de l’esprit humain.
Ce génocide a réécrit chaque partie de ma vie. Mais il a également réécrit ma compréhension du monde.
Pendant ce génocide, j’ai vu le meilleur des gens. J’ai vu des voisin·es affamé·es partager leur dernier morceau de pain, des inconnu·es extraire des enfants de sous les décombres, des médecins affamé·es travailler sans médicaments, des journalistes affamé·es risquer tout pour dire la vérité. Et c’est cela, peut-être, qui me fait continuer à croire en la valeur de la vie — même quand la vie semble insupportable.
J’ai également rapidement appris qui se tient en solidarité avec le peuple palestinien. Beaucoup à travers le monde ont regardé Gaza brûler — certain·es avec indignation, certain·es avec apathie, mais il y a aussi ceux·celles qui ont vu une opportunité politique face à notre souffrance.
Et pour ceux·celles qui restent silencieux·ses, eh bien, à mes yeux cela équivaut à de la complicité.
Quoi qu’il en soit, la solidarité mondiale a été l’une des rares lumières qui nous est parvenue. De petits actes — une manifestation, un don, un boycott, un message envoyé via une connexion internet instable, les tentatives des flottilles d’atteindre Gaza — nous ont rappelé que les gens refusent de nous laisser être effacé·es.
Cela compte plus que beaucoup ne le comprendront jamais. La solidarité ne reconstruit peut-être pas les maisons, mais elle reconstruit quelque chose en nous. Elle nous dit que nous sommes vu·es.
Garder la foi
J’ai été témoin chez mon peuple d’une force qui défie l’imagination, mais ce n’est pas parce que les Gazaoui·es sont naturellement héroïques, c’est parce que nous gardons la foi face à l’absence totale d’alternative. Quand la survie devient la seule option, l’esprit humain ne se brise pas — il s’adapte.
Certes, l’espoir peut sembler un fardeau, surtout quand il est attendu de nous peu importe ce que nous perdons, souffrons et voyons. Mais en même temps, notre espoir n’est ni naïf ni romantique. Nous continuons d’espérer non pas parce que les choses vont bien, mais parce que nous refusons de lâcher qui nous sommes et ce que nous méritons.
En l’absence de l’Adhan, et avec la destruction des mosquées, la foi devient une compagne silencieuse. Elle n’est pas là pour fournir des miracles ou même des réponses, elle nous aide à endurer. C’est ce à quoi vous vous accrochez quand la logique s’effondre, quand le monde semble hostile, quand le chagrin devient un·e visiteur·euse quotidien·ne.
La foi murmure qu’il y a encore un but à survivre, encore du sens dans les fragments de chaque jour. Elle nous rappelle que nous sommes encore en vie parce que nous avons un message à délivrer au reste du monde.
Perspective
Le génocide nous a appris à apprécier ce que le monde néglige habituellement et à chérir les plus petites choses : la capacité de marcher sans douleur, de dormir sous un toit, d’avoir une maison chaude avec quatre murs, de trouver un repas qui remplit l’estomac, de se réveiller et de trouver ses proches en vie.
Ce ne sont plus de simples détails — ce sont des bénédictions que nous tenons fermement. Cela a changé ce que nous priorisons. Maintenant, nous ne pleurons plus les choses matérielles que nous avons perdues. Les bâtiments peuvent être reconstruits, mais qui peut reconstruire nos âmes bien-aimées ?
Les gens parlent souvent d’« après la guerre », mais pour nous, il n’y a pas de clair avant et après. Cette expérience vivra en nous pour toujours — façonnant comment nous traversons le monde, comment nous aimons, comment nous craignons, et comment nous élevons nos enfants.
Je n’oublierai jamais le jour où les soldat·es israélien·nes ont pris d’assaut notre maison après nous avoir assiégé·es pendant neuf jours, ni n’oublierai les scènes de chars et de bulldozers, et comment nous avons été forcés de rentrer dans un trou excavé.
Non, personne ne peut effacer les images de corps en morceaux, de crânes, de squelettes, de sang, de blessé·es et d’amputé·es, de nourrissons et de fœtus tué·es dans le ventre de leurs mères, des affamé·es, de tentes inondées d’eau, de masses réfugiées dans leurs tentes à peine debout.
Personne ne peut supprimer les massacres, les pièges mortels déguisés en centres d’aide.
Personne ne peut effacer l’odeur de sang et de fumée qui s’accroche à nos mémoires. Personne ne peut ramener nos martyr·es. Personne ne peut indemniser les orphelin·es et les veuf·ves.
Le génocide a volé toutes les opportunités pour les enfants de façonner leur vie par l’éducation. Les écoles gisent en ruines, les enseignant·es ont été tué·es, les livres enterrés dans les cendres. Depuis des années maintenant, les enfants se sont moins inquiété·es des devoirs et plus de trouver de la nourriture et de l’eau potable.
Lorsque mon parcours académique s’est arrêté, j’ai passé un an à regarder le monde autour de moi s’effondrer. J’étais piégée ne sachant pas comment avancer.
Il n’y a pas de planification pour l’avenir à Gaza, mais ce que nous pouvons faire, c’est préserver les mémoires qui existent dans l’ici et maintenant.
C’est ainsi que j’ai appris à tout documenter, parce que ce que les Gazaoui·es savent trop bien, c’est que rien n’est permanent.
Archiver notre réalité semblait un devoir, et l’une des rares choses encore en mon pouvoir. Mais ce devoir était une bénédiction, car le journalisme m’a donné une voix quand tout le reste m’a été enlevé. Malgré tou·tes nos collègues tombé·es qui ont été tué·es portant des gilets et des casques de presse, comme Anas Al-Sharif et Ismail Al-Ghoul, choisir ce mode de vie nous donne un sentiment de courage plus fort, semble-t-il.
En plus de deux ans, Gaza a montré au monde ce que signifie s’accrocher à la vie malgré tout — rire dans le chagrin, partager dans la pénurie, reconstruire à partir des cendres, et insister sur la dignité même quand elle nous est refusée.
Si le monde a appris quelque chose de Gaza, ce devrait être ceci : même sous le génocide, nous continuons à enseigner ce que l’humanité signifie vraiment.
Traduction pour l’Agence Média Palestine : LD
Source : The New Arab
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