Voici le lien :Et l'article :Ces catholiques d’extrême droite autour de J.D. Vance qui rêvent de « sauver l’âme » de l’Amérique… de gré ou de force
Proche du vice-président J.D. Vance, un petit groupe de croyants catholiques « post-libéraux » s’est frayé un chemin au sein des sphères de pouvoir - dont l’administration américaine -, avec l’ambition d’imposer une doctrine plus réac encore que celle de Donald Trump. Reste à voir si leur croisade contre le libéralisme dépassera le stade théorique.
Entre l’administration Trump-I, investie à la Maison-Blanche en 2017 et la Trump-II de 2025, les sourires et les cravates se ressemblent. Et pourtant, sans que cela ne se voit sur les photos, un bouleversement majeur s’est produit : en 2017, les chrétiens évangéliques, des protestants, étaient légion.
En 2025, ce sont les catholiques qui occupent presque tout l’espace : ils sont en effet six sur seize membres du gouvernement, soit presque 40 % des effectifs. Une étrangeté statistique, quand on sait que les disciples de Rome ne représentent que 20 % de la population américaine – étrangeté d’autant plus criante que le premier des membres de l’équipe, le vice-président J.D. Vance, est lui-même un fervent catholique.
Il n’est pas le seul : l’homme dont on dit qu’il a « pensé » le programme du second mandat trumpiste, Kevin Roberts, du think tank the Heritage Foundation, est carrément un proche de l’Opus Dei, mouvement catho ultraconservateur. Quant aux juges de la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays, chargée notamment de veiller au respect de la Constitution, ils sont littéralement envahis par les adeptes d’une foi catholique tendance dure et extra-dure : six des neuf magistrats – deux tiers des rangs ! – le sont.
Des post-libéraux qui ne cachent plus leurs idées
Cette présence écrasante ne doit rien à la divine Providence : ces catholiques dits « post-libéraux », autrement dit rêvant de se débarrasser du libéralisme politique et des valeurs qu’il porte (liberté religieuse, séparation des pouvoirs, droits des minorités…), sont en train de conquérir un terrain politique inédit aux Etats-Unis. « C’est un fait très étonnant, note Marie Gayte-Lebrun, maîtresse de conférence en civilisation américaine à l’université de Toulon. Traditionnellement, les catholiques américains étaient attachés au libéralisme et plutôt discrets sur leur foi. Comme ils ont longtemps été soupçonnés d’être au service du pape, il leur fallait montrer leur loyauté. Aujourd’hui, c’est peu de dire qu’ils ne se cachent plus ! »
A l’origine de cette mue, on découvre une poignée d’intellectuels brillants gravitant autour de la personne de J.D. Vance. Leurs noms (Patrick Deneen, Adrian Vermeule, Rod Dreher…) sont peu connus du public, mais leurs idées bousculent tous les débats de la droite et de l’extrême droite américaines. « Le fait que la grande majorité d’entre eux, y compris J.D. Vance, soient des convertis et non des catholiques de naissance n’est pas anodin, pointe Marie Gayte-Lebrun. C’est qu’ils prêtent au catholicisme un ancrage, une tradition et une profondeur intellectuelle qui, selon eux, manquent à l’évangélisme. » Là où les protestants sont éparpillés en des multitudes de chapelles, le catholicisme est perçu comme une citadelle d’airain, verticale et ultra-hiérarchisée.
Et puis, l’avantage d’une institution vieille de deux mille ans, c’est qu’elle date d’avant la Constitution américaine (1787). Or, celle-ci est tenue responsable par les « post-libs » de tous les maux qui gangrènent l’Amérique. « Il y a cette idée, notamment portée par Patrick Deneen, professeur de sciences politiques à l’université Notre-Dame en Indiana, et auteur d’un livre très commenté, ‘‘Why Liberalism Failed’’ [“Pourquoi le libéralisme a échoué”, en français, paru aux Editions L’Artisan en 2020, NDLR], que le libéralisme politique n’est pas neutre comme il le prétend, mais qu’il porte une idéologie progressiste, expose Gabriel Solans, chercheur en civilisation américaine, qui achève en ce moment sa thèse à l’université Paris-Cité. Cette idéologie n’a fait, selon eux, que déstructurer les cadres organiques de la société, à cause de l’immigration, des droits donnés aux LGBT, etc. »
Intervenir sur les mentalités collectives
En lieu et place du libéralisme, les post-libs espèrent donner comme assise au régime ce que le juriste Adrian Vermeule (prononcer « veurmioule »), professeur à Harvard et penseur majeur de la mouvance, nomme un « common good constitutionnalism ». Ce « constitutionnalisme du bien commun » consiste à gommer les intentions initiales des fondateurs de la nation américaine, et à les remplacer par un projet de vivre-ensemble contre, écrit Vermeule, les « caprices et injustices des forces du marché, des employeurs qui veulent exploiter [les travailleurs] […] et la destruction de l’environnement. »
Cela donne envie, non ? Mais qu’on ne s’y trompe pas : « Derrière le ‘‘bien commun’’, il y a l’idée d’un Etat se donnant le droit d’interdire certaines pratiques jugées ‘‘immorales’’, comme l’avortement, le mariage homosexuel ou la pornographie en ligne, analyse Marie Gayte-Lebrun. Il se donne aussi les moyens de remettre les citoyens sur le ‘‘bon chemin’’, celui du salut de leur âme, par exemple en encourageant financièrement les femmes à faire des enfants. Et pour les plus radicaux des post-libs, si certains Américains ne comprennent pas l’intérêt de sauver leur âme, il faudra quand même qu’ils s’y soumettent, parce que c’est pour leur bien… Il y a vraiment l’idée, assez rare aux Etats-Unis, d’intervenir sur les mentalités collectives. » Un exemple : le père Edmund Waldstein, moine cistercien qui exerce en Autriche mais est un proche de Vermeule, « parle d’utiliser la force de l’Etat pour contraindre les baptisés à respecter leurs engagements baptismaux, voire à sanctionner de mort les hérétiques », explicite Marie Gayte-Lebrun.
Ce projet, à la fois autoritaire, sexiste et homophobe, ne ressemble pas du tout à celui que portaient les conservateurs américains traditionnels qui ont influencé des présidents comme Ronald Reagan (1981-1989) ou George W. Bush (2001-2009), et qui mêlait l’ultralibéralisme économique, le conservatisme de mœurs et l’interventionnisme à tous crins en guise de politique extérieure – une tendance nommée « fusionnisme ». « Les catholiques post-libéraux marquent une vraie rupture avec le fusionnisme, confirme Gabriel Solans. D’abord, ils sont hostiles à l’interventionnisme militaire et favorables à un recentrage sur la politique intérieure. Ensuite, là où la droite américaine défend classiquement des baisses d’impôts et une réduction du rôle de l’Etat, eux promeuvent un “big governement” ».
Autrement dit, un Etat puissant, doté d’une administration nombreuse et tout à fait interventionniste, puisqu’elle œuvre, rappelons-le, pour le salut des âmes. C’est là qu’intervient le concept d’« integration from within », « l’intégration par l’intérieur », c’est-à-dire un véritable entrisme catholique tracé par Patrick Deneen dans son essai au titre radical, « Regime Change » (2023, non-traduit). « Il s’agit pour lui de remplacer intégralement les fonctionnaires par des idéologues acquis à la cause et travaillant activement au ‘‘redressement’’ des esprits », dépeint Marie Gayte-Lebrun. Pas seulement dans l’administration fédérale, mais aussi à la tête de toutes les grandes universités, auxquelles, rappelle la maîtresse de conférences, « Patrick Deneen voue une haine féroce. Peut-être parce qu’il n’a jamais réussi à obtenir sa ‘‘tenure’’ [titularisation] à Princeton ? »
Une influence politique ou symbolique ?
A l’appui de ce coup d’Etat intérieur, Patrick Deneen a forgé un autre concept : l’« aristopopulisme » (du grec aristoi, « les meilleurs »). « Deneen ambitionne de remplacer une élite défaillante par une autre intelligentsia, souligne Gabriel Solans. Il écrit qu’il faut employer des moyens machiavéliens pour atteindre des buts aristotéliciens », donc favorables au bien commun. Un organisme comme American Moment a été créé en 2021, précisément pour repérer et former les fonctionnaires bigots de demain – ou, comme le dit son site Internet, « de jeunes Américains qui mettront en œuvre des politiques publiques favorisant des familles fortes, une nation souveraine [comprendre : hostile à l’immigration] et la prospérité pour tous. » Pas de hasard : au board d’American Moment siège un bon paquet de catholiques tradi… dont J.D. Vance lui-même.
La croisade post-lib peut-elle achever de détruire ce qu’il reste de libéralisme aux Etats-Unis ? Gabriel Solans n’en est pas certain :
« Pour le moment, les chercheurs en sciences politiques n’ont pas mesuré l’impact concret que les catholiques post-libéraux ont sur la manière dont l’administration Trump-II exerce le pouvoir. »En clair, on ne sait pas encore si leur influence est autre que symbolique. Il est clair que Donald Trump n’a pas accordé, jusqu’ici, beaucoup d’attention à ces forgeurs de concepts, mais qu’en sera-t-il de son potentiel successeur à la Maison-Blanche en 2028, le bigot Vance ? « Il les a lus méticuleusement, les fréquente tous et je crois que, contrairement à ce qu’on lit ici ou là sur son caractère ‘‘caméléon’’, sa religiosité n’est pas feinte. Cela lui tient à cœur », estime le chercheur. Il ne faut pas oublier que c’est l’un d’entre eux, l’essayiste Rod Dreher, longtemps converti au catholicisme (il est désormais adepte du culte orthodoxe), qui a hâté la conversion du vice-président en 2019, le présentant même au prêtre dominicain qui l’a baptisé.
Mais Marie Gayte-Lebrun ne croit pas que l’élection de Vance signifierait nécessairement l’instauration d’une théocratie à la sauce yankee : « Le régime américain est solide et une modification constitutionnelle exige une grande majorité de la part du Congrès, ce qui paraît peu probable. » Pour elle, par ailleurs, Vance est un autoritaire, mais aussi un pragmatique. « Par exemple, il a dit ne pas être opposé au maintien de la pilule abortive, alors que son interdiction est réclamée de longue date par l’Eglise. » Il y a des chances en tout cas que, s’il est élu en 2028, ses « amis » lui en reparleront…