Dieu en Loge

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Jan 3, 2024, 1:09:53 PM1/3/24
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Dieu en Loge

Dieu, tel que l’ont longtemps vu et nommé nos frères et nos sœurs, a pris, depuis les débuts des loges, des identités variables selon les époques et la pensée dominante. Or, malgré les siècles, ces choix successifs se retrouvent encore, peu ou pro, dans la franc-maçonnerie actuelle, soit 4 à 6 millions d’initiés. À l’analyse, on peut les réduire à six si on leur applique la méthode des idéaux-types de Max Weber. L’une s’inscrit explicitement dans la tradition des Anciens, deux sont des conceptions mixtes, trois s’inspirent, plus ou moins, de celle des Modernes.


1Dieu en loge ? Dieu en loge ! Si l’on veut examiner sereinement cette question, il semble qu’il y ait trois méprises à ne pas commettre. Les deux premières seront évoquées pour mémoire. Dans ce débat, il ne faut pas, d’une part analyser les choix d’autrefois avec les yeux d’aujourd’hui, d’autre part justifier les choix d’aujourd’hui avec des interprétations de jadis.

2La dernière et la plus importante erreur est la « théologisation » et la « politisation » du débat. L’hypothèse que nous poserons est qu’il n’y a pas de conception maçonnique de Dieu, mais plutôt qu’il y a beaucoup de « portraits » de Dieu, peut-être autant que de maçons.

3Même si la question de Dieu donne parfois lieu à de vifs débats en loge, du moins dans la maçonnerie libérale, en fait, il n’existe pas une théologie maçonnique stricto sensu, même pas, au risque d’étonner certains, celle liée au fameux Grand Architecte De L’Univers. Dans cette occurrence omniprésente dans le corpus des maçons, ce n’est pas le Dieu des maçons qui est défini, c’est au mieux une expression minimale de l’Absolu à laquelle tout maçon est tenu d’adhérer.

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Jusqu’au XVIIème siècle, le Dieu des maçons est explicitement celui de la Bible : quand on parle de Grand Architecte, on se concentre sur une des fonctions du Dieu de la Bible, celle de l’architecture
5En effet, la maçonnerie post-andersonienne est ouverte au libre examen de ce concept. Pourtant, il n’en fut rien dans la maçonnerie pré-andersonienne. Jusqu’au XVIIème siècle, le Dieu des maçons est explicitement le Dieu de la Bible : quand on parle de Grand Architecte, on ne définit pas un Dieu d’une autre nature, mais on isole, on focalise, on se concentre de manière prioritaire, sur un attribut particulier, une fonction propre, un caractère spécifique du Dieu de la Bible, à savoir celui de l’architecture.

6Au demeurant, ce concept survient d’abord hors de la franc-maçonnerie, sans doute au XVIème siècle. Sous réserve d’un inventaire plus précis, l’expression apparaît dans L’Épître aux lecteurs de l’édition de 1567 de l’Architecture de Philibert Delorme, dans laquelle l’auteur évoque « ce Grand Architecte de l’Univers, Dieu tout puissant » qui a placé les sept planètes dans le ciel pour gouverner la terre. Plus loin, il ajoute :

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« Dieu est le seul, le grand et l’admirable Architecte, qui a ordonné et créé de sa seule parole toute la machine du monde tant céleste que terrestre, avec un si grand ordre, une si grande mesure, et si admirables proportions, que l’esprit humain sans son aide et inspiration ne peut la comprendre… »
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8Il s’agit donc bien du Dieu biblique envisagé dans sa fonction créatrice. Cette mise en exergue de la fonction architectonique du Dieu d’Abraham et de Jésus se retrouve chez de nombreux auteurs du XVIème siècle, notamment anglais et « italiens ». EIle s’inscrit dans un courant qui cherche à théoriser une géométrie divine et à donner une explication mathématico-architectonique de l’univers, typique de la Renaissance. Ce courant, qui s’efforce d’enrichir le créationnisme biblique par l’aristotélisme et le néo-platonisme des humanismes du Quattrocento italien, comme Marsile Ficin et Nicolas de Cues, s’affirme avec le traité De Divina Proportione [1]
[1]
Le texte manuscrit a été offert, vers 1498, au duc de Milan,… de Luca Pacioli (c. 1450-1514), jusqu’au Mysterium Cosmographicum (1596) de Johannes Kepler (1571-1630). Ce contexte culturel montre que le dit Grand Architecte est bien l’expression de Dieu, en tant qu’Architecte du cosmos [2]
[2]
Les deux meilleures synthèses sont extraites de l’ouvrage de….

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9On pourrait rechercher l’appellation plus avant, mais on se heurte alors à un glissement de sens. Grosso modo, du XIVème au XVème siècle, le mot architecte désigne le commanditaire d’un ouvrage, alors que celui qui exerce la fonction d’architecte est qualifié de Maître Maçon. Il faudrait donc remonter aux XI-XIIIème siècles pour retrouver un sens correspondant à celui d’aujourd’hui. Dans l’état présent de la recherche, aucun document du milieu du Moyen Âge ne contient cette expression. Néanmoins, l’iconographie médiévale suppléait à l’insuffisance scripturale et fournit de nombreuses figures anthropomorphiques de Dieu représenté sous les traits d’un architecte céleste.

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10Insistons à nouveau pour dire que cette représentation met en avant un « portrait-image » de Dieu, sans pour autant constituer une vision hétérodoxe de la divinité chrétienne. Notons également que tous les anciens textes relatifs à la maçonnerie opérative, comme le Regius (c.1390), les Statuts de Ratisbonne (1459) ou les Statuts Schaw (1598), ignorent l’expression GADL’U, et font preuve de la plus stricte orthodoxie chrétienne, même si on peut voir un portrait de Dieu, Grand Architecte, ou plutôt Géomètre, dans la première partie [3]
[3]
En réalité dans le Cooke II, daté de la seconde moitié du… du Cooke [4]
[4]
Et bien d’autres encore disent que la maçonnerie est l’élément…, tandis que toute une série de textes comme le Manuscrit Grand Lodge n° 1 (1583) ou le Manuscrit Watson (1687) mettent en relation très étroite la géométrie et la maçonnerie.

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11
Le Manuscrit Dumfries n° 4, qui date de 1710, voit dans les différentes composantes du Temple de Salomon une préfiguration des divers aspects du Christ. Le Grand Architecte évoqué est le Dieu de la Bible.
12C’est dans le Manuscrit Dumfries [5]
[5]
Le Manuscrit Dumfries n° 4 commence par une invocation à la… que l’expression Grand Architecte fait une apparition explicite dans le corpus maçonnique. En effet, dans ce texte assez tardif, environ 1710, on peut lire que «Le fameux Hadrien» (sans doute le roi Edwin ?) commande aux maçons de « sincèrement honorer et adorer le grand architecte du ciel et de la terre, la fontaine et source de toute bonté qui a bâti de rien sa construction visible et en a posé la fondation sur les eaux profondes ».

13On voit donc qu’il n’y a aucune ambiguïté sur la nature du dit GADL’U :

14
« Que le Père Tout Puissant, avec la sagesse du glorieux Jésus et par la grâce du Saint Esprit, qui sont trois Personnes en un seul Dieu que nous implorons, soit avec nous au commencement et nous donne la grâce de gouverner notre existence afin que nous puissions parvenir à son Royaume qui n’aura pas de fin.»
15Le statut du Grand Architecte semble peu différent dans les Constitutions dites d’Anderson, du moins dans la partie historique due véritablement au pasteur de l’Église presbytérienne écossaise de Londres :

16
« Adam, notre premier ancêtre, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers [6]
[6]
Dans l’édition de 1738, la formule devient « le tout-puissant…, dut avoir les Sciences libérales, particulièrement la Géométrie, inscrites dans son cœur, car depuis la chute même, nous trouvons ces principes [inscrits] dans le cœur de ses descendants, lesquels principes, au cours des temps, ont été exposés et combinés en une méthode adéquate de propositions, en observant les lois de la proportion empruntée à la technique… » [7]
[7]
The Constitutions of the Free-Masons…, Londres, imprimé par….
17La formule désormais canonique se retrouve également dans la Masonry Dissected de Prichard (1730) :

18
« – Qui est plus grand que moi, qui suis un Maçon franc et accepté, le Maître d’une loge ?
- Le Grand Architecte et Inventeur de l’Univers, ou Celui qui fut transporté au sommet du Pinacle du Saint Temple. »
19Dans le même texte, on trouve également une des premières occurrences de la triade Sagesse, Force, Beauté [8]
[8]
Page 13 : « Qu’est-ce qui supporte (soutient) votre loge ?…. Plus loin, il est dit Wisdom to contrive (Sagesse pour inventer), c’est-à-dire l’activité créatrice de Dieu dans son omniscience. Pour résumer ces deux textes, on peut dire que Dieu a créé le monde en mettant en œuvre par Sagesse, la Géométrie contenue de toute éternité dans son intelligence.

20
Après Anderson, on passe à toutes les conceptions possibles de Dieu, depuis la traditionnelle conception chrétienne trinitaire jusqu’aux diverses formes de déisme, la position centriste étant celle d’un Dieu Un, ordonnant le chaos selon les lois immuables de la géométrie
21Notons également que, dans les Constitutions d’Anderson, on trouve l’expression Grand Architecte de l’Église [9]
[9]
Op. cit., 1723, p. 25. identifié au Messie de Dieu [10]
[10]
L’édition de 1738 des Constitutions est encore plus explicite :… confirmant, dans le corpus maçonnique, l’inscription de Jésus [11]
[11]
Matthieu, IV, 5 : Le diable le transporta dans la ville sainte,… comme Temple des temples [12]
[12]
Rousse-Lacordaire Jérôme, Jésus dans la tradition maçonnique,…, déjà exprimé dans le Manuscrit Sloane 3329 (c. 1700) [13]
[13]
« - Qui sur terre est plus grand qu’un Franc-Maçon ? – Celui… et le Manuscrit Dumfries [14]
[14]
« - Par quoi […] par qui vous tenez-vous sur vos princip[es] ?…, et confirmé dans la Masonry Dissected [15]
[15]
« …le Grand Architecte et Inventeur de l’Univers, ou Celui qui…. Quoi qu’il en soit, dans toutes ces références, il est clair que la formule du GADL’U reste intimement liée au christianisme.

22Pourtant, si on admet, avec le professeur Daniel Ligou, que les Constitutions ont été écrites à plusieurs mains, on s’aperçoit qu’au moment où l’expression GADL’U commence à faire florès dans la maçonnerie spéculative, l’idée de création, associée à Dieu architecte, laisse progressivement la place à un type divin, plus déchristianisé, influencé dans la mécanique newtonienne. Ce Dieu horloger est encore référencé dans un contexte chrétien, mais il porte la marque à la fois du latitudinarisme, courant dominant dans l’Église d’Angleterre de ce temps, de l’unitarisme antitrinitaire, même si ce courant n’ose pas toujours s’exprimer explicitement, et du «déisme» à l’anglaise avec Matthew Tindal (1657-1733), John Toland et son « christianisme raisonnable », et Anthony Collins.

23Du Dieu de la Bible, on passe à tous les possibles de Dieu, depuis la traditionnelle conception chrétienne trinitaire, qui n’est pas récusée, jusqu’aux diverses formes de déisme, la position centriste étant celle d’un Dieu Un, ordonnant un chaos préexistant selon les lois immuables de la géométrie. L’article 1er sur lequel on a tant glosé, ne touche Dieu que par contrepoint, mais il reste encore ambigu :

24
« Un Maçon est obligé, par son engagement, d’obéir à la loi morale, et s’il comprend correctement l’Art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux. Mais, quoique dans les temps anciens, les Maçons fussent obligés, dans chaque pays, d’être de la religion de ce pays ou nation, quelle qu’elle fût, aujourd’hui, il a été considéré plus commode de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord [to that Religion in which all Men agree], laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être des hommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou croyances religieuses qui aident à les distinguer, par suite de quoi, la maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance ».
25
La Grande Loge de Londres ayant reçu des dissidents trinitaires ou antitrinitaires, quelques juifs [16]
[16]
Présence juive en loge dès 1732 à Londres., un prêtre catholique et une poignée de musulmans, l’édition de 1738 des Constitutions précise que les maçons doivent se comporter « en vrais Noachides»
26L’erreur est d’interpréter cet extrait hors de l’ensemble des Constitutions, et hors du contexte du temps, et laisser sous-entendre qu’Anderson aurait autorisé l’admission des athées à la condition qu’ils ne fussent pas « stupides ». C’est lire le texte et le contexte par le petit bout de la lorgnette. En revanche, l’article 6ème définit le plus petit dénominateur spirituel commun de tous les maçons, être au minimum de la religion universelle (Catholick Religion).

27De plus, la pratique des acteurs sociaux peut également éclairer la question du Grand Architecte. Très tôt, la Grande Loge de Londres a reçu, outre des anglicans et des presbytériens, membres des deux églises « établies », des dissidents trinitaires affranchis par le Toleration Act de 1689, mais également des dissidents antitrinitaires, quelques juifs [17]
[17]
Présence juive en loge dès 1732 à Londres., un catholique comme le jésuite John Coxon et une poignée de musulmans dans des loges « anglaises » du Levant ottoman (en 1738). Pour éviter toute ambiguïté, l’édition de 1738 ajoute que les maçons doivent se comporter « en vrais Noachides » [18]
[18]
Selon la tradition rabbinique, la Tora est réservée aux seuls…. Les choses sont désormais claires : Dieu est créateur et chaque maçon est libre de le définir à l’intérieur de ce credo minimum théiste. Néanmoins, il s’agit d’un choix libéral, puisque l’interprétation chrétienne versus protestantisme, bien que toujours majoritaire, n’est plus imposée.

28Cette option ouverte sera celle de la Grande Loge de Londres, devenue en 1738 d’Angleterre, puis dite des Modernes, lors du grand schisme maçonnique de 1751.

29En revanche, la Grande Loge des Ancien[t]s, création rivale plutôt que véritable scission de la première Grande Loge évoquée ci-dessus, est ouvertement chrétienne. L’Ahiman Rezon, de Laurence Dermott (1753) qui sert de constitutions aux Anciens, redéfinit l’article 1er des Constitutions d’Anderson :

30
« Un maçon est obligé, de par sa tenure, de croire fermement et d’adorer fidèlement le Dieu éternel aussi bien que les enseignements sacrés que les dignitaires et pères de l’Église ont rédigés et publiés pour l’usage des hommes sages ; de telle sorte qu’aucun de ceux qui comprennent bien l’Art puisse possiblement marcher sur le sentier irréligieux du malheureux libertin ou être induit à suivre les arrogants professeurs d’athéisme ou de déisme ; ni à être souillé par les erreurs grossières de l’aveugle superstition ; mais qu’il puisse avoir la liberté d’embrasser la foi qu’il jugera convenable pourvu qu’en tous instants il témoigne du respect dû à son Créateur et agisse dans le monde avec honneur et honnêteté prenant pour règle permanente de ses actes le précepte d’or qui engage chacun à faire à autrui ce qu’il voudrait qu’on lui fit. »
31Ainsi, dès le milieu du XVIIIème siècle, les termes du débat sont posés : Dieu des ancêtres ou Dieu laissé à la libre conscience de chacun, en précisant toutefois que ni l’athéisme, ni l’agnosticisme, ni même l’interprétation symbolique ne sont, à cette époque, admis. Ce n’est qu’un siècle plus tard, que l’ouverture vers l’agnosticisme et l’athéisme se fera dans certaines obédiences de pays latins.

32
Les postures maçonniques sur la question du Grand Architecte peuvent se réduire à six. L’une s‘inscrit dans la tradition des Anciens, deux sont des conceptions mixtes, trois s’inspirent, plus ou moins, de celle des Modernes
33Tous ces choix successifs se retrouvent, peu ou prou, dans la franc-maçonnerie actuelle qui se présente ainsi à la manière d’un empilement de couches géologiques. Ainsi, dans le landerneau maçonnique d’aujourd’hui, fort de 4 à 6 millions de maçons et maçonnes, il existe de nombreuses postures sur la question du Grand Architecte qui peuvent se réduire à six si on leur applique la méthode des idéaux-types proposée par Max Weber. L’une s‘inscrit explicitement dans la tradition des Anciens, deux sont des conceptions mixtes, trois s’inspirent, plus ou moins, de celle des Modernes.

34a) L’idéal-type chrétien. Dans ce modèle, le Grand Architecte est clairement identifié au Dieu de la Bible, et comme ledit modèle est surtout présent dans la sphère germano-scandinave, on peut dire, de manière encore plus restrictive, au Dieu de Luther. Il s’agit donc d’une conception ouvertement chrétienne trinitaire, parfois mâtinée d’ésotérisme, aujourd’hui majoritaire dans quelques systèmes de hauts grades mais principalement dans les obédiences scandinaves et dans les obédiences allemandes dites chrétiennes.

35b) L’idéal-type gnostico-théosophique, à la condition de prendre ces deux adjectifs largo sensu. La franc-maçonnerie est présentée comme le milieu naturel d’une libre recherche syncrétique alliant, aux vérités des religions traditionnelles mais dévoyées par leurs clercs, les connaissances secrètes des Anciens et de l’Orient. Cet idéal-type est en liaison avec la Tradition Primordiale. Dans cet exemple, le Grand Architecte est défini comme un Dieu semblable à un « trésor caché qui aspire à être connu » selon la formule de Jacob Boehm. Ce courant, très présent autrefois dans de nombreux systèmes de hauts grades, a aujourd’hui une influence intellectuelle bien supérieure à son poids militant, notamment grâce au rayonnement en loge de l’œuvre de René Guénon.

36c) L’idéal-type « pan-théiste ». L’Être Suprême, Un, mécanicien, débonnaire, discret et infiniment bon, est le vrai Dieu que les religions traditionnelles ont travesti. Cette vision, qui dépasse largement la franc-maçonnerie, s’inscrit dans le phénomène de la modernité qui consiste à explorer des voies pour sortir des religions sans sortir du religieux. Sa version hiramique est née dans la maçonnerie francophone, dans la première moitié du XIXème siècle. Ses adeptes voient dans la franc-maçonnerie la Religion universelle, « aussi éloignée de la superstition et du fanatisme que de l’incrédulité et de l’athéisme », comme la définit, en 1823, le jeune avocat Adolphe Crémieux, futur ministre de la IIème et de la IIIème Républiques.

37Le Grand Architecte s’identifie au Dieu des socialistes utopistes, des républicains quarante-huitards, à celui de Charles Fourier, de Pierre Leroux ou de Victor Hugo. C’est ce courant qui inspirera, au printemps 1849, la rédaction de la première Constitution du G∴O∴D∴F∴ : « La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour base l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme ; elle a pour objet l’exercice de la bienfaisance, l’étude de la morale universelle, des sciences et des arts, et la pratique de toutes les vertus ; sa devise a été de tous temps : Liberté, Égalité, Fraternité ». Encore présent dans certains pays latino-américains, cet idéal-type a pratiquement disparu en France.

38d) L’idéal-type anglo-latitudinaire. Il est défini grosso modo par la Grande Loge Unie d’Angleterre, héritière à la fois des Anciens et des Modernes lors de l’union de 1813. En 1815, un nouveau livre des Constitutions est édité. La partie historique n’est pas revue. Le changement majeur concerne l’article 1er :

39
« Par obligation d’état, un maçon est tenu d’obéir à la Loi morale et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais athée stupide ou libertin irréligieux. De tous les hommes il doit le mieux comprendre que Dieu voit autrement que l’homme ; car l’homme voit l’apparence extérieure alors que Dieu voit le cœur. Par conséquence un maçon est astreint en particulier à ne jamais agir à l’encontre des commandements de sa conscience. Quelle que soit la religion d’un homme ou sa manière d’adorer il ne sera pas exclu de l’Ordre pourvu qu’il croie au Glorieux Architecte de l’Univers du Ciel et de la Terre et qu’il pratique les devoirs sacrés de la morale…»,
40Pour la première fois, la croyance en un Grand Architecte devient un engagement explicite, mais elle est très libéralement interprétée. En effet, les trois grandes obédiences britanniques vont recevoir, notamment dans les loges de l’Empire, des adeptes du zoroastrisme, du sikhisme, de l’hindouisme, du bouddhisme ou d’autres spiritualités, dans lesquelles la notion de Grand Architecte n’est pas toujours très lisible ou visible …

41Paradoxe des conséquences, plus la Grande Loge Unie D’Angleterre devient « dogmatique » (dogmatisme tout relatif au demeurant) dans ses textes, plus elle adopte une pratique débonnaire. D’une certaine manière, c’est l’essor des maçonneries libérale et « libéralo-symbolique » qui la pousse à se raidir, comme le montrent les huit Basic Principles du 4 septembre 1929, auxquels toute obédience doit adhérer en totalité pour être reconnue. Le principe 2 oblige à « la croyance en le Grand Architecte De L’Univers et en Sa volonté révélée ». Le principe 6 demande l’exposition du « Volume de la Loi Sacré ».

42Par un oxymoron tout anglo-saxon, plus l’obédience se dogmatisait, plus, dans les faits, elle se montrait accueillante à des adeptes issus de religions ou de spiritualités non révélées. Ce n’est qu’en 1989 que l’obédience de Londres mettra ses textes en harmonie avec sa pratique. La foi en Dieu et en sa volonté révélée est remplacée par une « simple croyance en un Être Suprême » et les obligations doivent être prêtées, soit sur le Volume de la Loi Sacrée, soit « sur le livre qui est considéré comme sacré par l’homme concerné ». Si on était un tantinet taquin, on pourrait dire que, deux siècles plus tard, on assiste, à Londres, à la victoire de la première version des Constitutions et de l’esprit des Modernes. Cette position est majoritaire dans le monde maçonnique.

43e) L’idéal-type libéralo-symbolique. Ce modèle naît dans la maçonnerie francophone, dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Son meilleur théoricien est Oswald Wirth (1867-1939). La référence au Grand Architecte et le Livre de la Loi Sacrée sont maintenus, mais ils n’induisent aucune obligation dogmatique. Ces deux occurrences sont considérées autant comme des réalités que comme des symboles que chaque maçon est libre d’interpréter selon sa conscience. Ce courant est encore assez actif dans l’Europe de l’ouest et dans l’Amérique latine.

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44f) L’idéal-type libéral ouvert. C’est chronologiquement le dernierné. Il demeure majoritaire en France. C’est, d’une certaine manière, la tradition des Modernes, poussée jusqu’à son terme. Le référent grand-architectural devient facultatif. L’obédience n’oblige plus (mais n’interdit pas pour autant) à se référer à un Grand Architecte, mais elle est d’une certaine manière agnostique (cela ne signifie pas que ses membres doivent adhérer à cette doctrine). Comme le dit la constitution du G∴O∴D∴F∴, « considérant les conceptions métaphysiques comme étant du domaine exclusif de l’appréciation individuelle de ses membres, elle se refuse à toute affirmation dogmatique». Cette position laisse chacun libre de croire, de douter ou de professer l’athéisme. On peut ainsi être athée en maçonnerie sans obligatoirement être « stupide ».

45
Pour Lessing, philosophe et franc-maçon, « si Dieu tenait dans sa main droite la totale vérité et, dans sa main gauche, l’impulsion unique qui nous meut toujours vers la vérité, (…) je me jetterais humblement sur sa main gauche et lui dirais : « Père, donne ! »
46A côté de ces six idéaux-types, il existe des centaines de nuances, de variantes, de tonalités dans l’expression des sœurs et frères sur ce thème. Il suffit de se reporter à diverses revues qui ont sollicité des maçons pour disserter sur leur vision (ou leur négation) du Grand Architecte pour s’en convaincre. On voit ainsi que, pour parodier l’Évangile de Jean, il existe plusieurs maisons dans la maison du Grand Architecte.

47Aussi, loin d’une impossible conclusion, il semble possible de suggérer un fil rouge emprunté au drame Nathan le Sage [19]
[19]
1779. Traduction française ; Paris, Corti, 1991. de Gotthold EphraÏm Lessing (1729-1781), fils d’un pasteur luthérien, figure de l’Aufklärung, franc-maçon, inscrit dans la tradition socratique, critique des textes bibliques et de la dogmatique protestante « orthodoxe » et théoricien d’une religion révélée considérée comme un moment requis de la réalisation de la raison dans l’histoire :

48
« Si Dieu tenait dans sa main droite la totale vérité et dans sa main gauche l’impulsion unique qui nous meut toujours vers la vérité, même si cela impliquait que je me trompe sans cesse et éternellement, et s’il [Dieu] me disait « Choisis ! », je me jetterais humblement sur sa main gauche et lui dirais : « Père donne ! La vérité pure finalement est pour toi seul ! ».
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