La tradition rosicrucienne

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Mar 28, 2024, 6:31:41 PM3/28/24
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La tradition rosicrucienne
et le Chevalier Rose-Croix


«Nulle chose n’est compréhensible que par son histoire» disait Pierre Teilhard de Chardin.
Alors bien sûr, ça ne signifie pas pour autant qu’il faille se limiter à l’histoire pour comprendre le
sens du symbolisme de la «Rose-Croix» dans notre actuel 18ème degré.
Mais comme l’a très bien analysé en son temps Umberto Eco1
, si tout symbole peut donner lieu à
une infinité d’interprétations valides, ça ne signifie pas pour autant que toutes les
interprétations seraient valides. Et ceci s’applique aussi à notre sujet d’aujourd’hui : Les rapports
entre le mouvement rosicrucien et le 18ème degré du REAA.
Quelques autres remarques préliminaires avant d’entrer dans le cœur du sujet :
• Tout d’abord cette colonne gravée sera courte, c’était la commande que j’ai reçue, environ
un quart d’heure. Elle sera donc très lacunaire, je vous prie par avance de m’en excuser. Je
me limiterai principalement à une étude basée sur des faits vérifiables et je remettrai une
étude plus approfondie, plus personnelle et plus libre des légendes et des doctrines du sujet à
une autre colonne, si tel devait être le souhait de notre TSA.
• L’histoire, à la différence des légendes, doit s’appuyer sur des faits avérés et c’est une
discipline en constante évolution. Il est toujours possible que de nouveaux documents
viennent changer nos conceptions antérieures et ce sujet ne fait pas exception. Or il se trouve
qu’au moment où j’ai commencé à rédiger, j’ai appris l’existence d’un colloque traitant
entre autres de ce sujet, à Paris en novembre 20212
. Je n’ai pas pu y assister mais j’espère
qu’ils publieront leurs travaux. Quoi qu’il en soit, tout ce que je vais dire maintenant
s’appuyant sur des sources plus anciennes, ce sera sous réserve des découvertes plus
récentes qui auraient pu être annoncées à cette occasion.
• Pour préparer cette colonne gravée, je me suis beaucoup appuyé sur deux ouvrages, très
différents dans leurs approches :
◦ Bernard Gorceix, «La bible des Rose-Croix», PUF, 1970
◦ Alain Queruel, «Alchimie et Rose-Croix», Cépaduès, 2020
• Je vais dans un instant dire que l’Ordre le la Rose-Croix est un mythe. Alors je crois
nécessaire de préciser tout de suite dans quel sens j’emploie ce mot. En effet, je sais bien
que certains auteurs ont des définitions très limitatives de ce qu’ils appellent un mythe alors
que d’autres au contraire font un usage beaucoup plus flou de ce mot. Mais comme nous
savons ici éviter de prendre les mots pour des idées, je dois préciser dès à présent qu’en ce
qui me concerne j’emploie le mot « mythe » pour désigner l’idée d’ « une construction
imaginaire fondatrice d’une pratique sociale autour de valeurs partagées».
• Notons enfin rapidement que l’expression «rosicrucianisme» ou même l’adjectif
«rosicrucien» n’apparaissent pas dans les textes d’origine de cet ordre mythique. Ils
apparaissent beaucoup plus tard, sauf erreur de ma part principalement en Europe et plus
spécialement encore en France, au cours du 19ème siècle, pour désigner ce qu’on peut
appeler de nos jours la «tradition rosicrucienne», c’est à dire l’ensemble du courant
ésotérique qui s’est constitué à partir de l’origine mythique dont nous allons parler
maintenant.
1 Umberto Eco, «Les limites de l’interprétation», Grasset, 1992
2 Bibliothèque Sainte Geneviève, colloque «Regards scientifiques sur l’ésotérisme», Novembre 2021
2/5
Venons-en maintenant au cœur du sujet.
Au début de toute cette histoire, il y a la publication de trois textes.
Les deux premiers sont des manifestes qui prétendent dévoiler au public la fondation, un siècle plus
tôt, d’un nouvel ordre ésotérique : la «confrérie du très louable ordre de la Rose-Croix3
». Ces
manifestes sont :
• La Fama fraternitatis publiée à Cassel en 1614.
• La Confessio fraternitatis publiée chez le même éditeur en 1615
Le troisième texte, publié à Strasbourg en 1616, s’intitule :
• Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz
Il s’agit d’une légende alchimique, d’une forme très semblable à celle de nombreux autres ouvrages
du même genre et de la même époque, mais d’une qualité littéraire plus prononcée et surtout truffée
de nombreuses références aux grands auteurs ésotériques de l’époque, notamment Paracelse.
Dès leur impression, ces trois textes dont des versions manuscrites circulaient depuis déjà quelques
années eurent un écho à travers l’Europe qui alla bien au-delà de leur diffusion réelle. En effet, ils
sont rédigés principalement en allemand agrémenté de nombreuses expression latines et ne furent
jamais traduits entièrement en latin. Plus encore, même le plus célèbre et le plus ésotérique d’entre
eux, les noces chymiques, ne fut traduit en anglais qu’en 1690 et en français qu’en 1928 !
Or l’annonce de la fondation de l’ordre de la Rose-Croix avait déjà fait le tour de l’Europe bien
avant ça puisque Descartes enquêta sur le sujet, en vain, dès 1619 et que dès 1623 on vit
apparaître sur les murs de Paris des placards commençant par ces mots : « Nous Députés du Collège
principal des Frères de la Rose-Croix, faisons séjour visible et invisible en cette ville... » Bien qu’il
fut établi assez rapidement qu’il s’agissait d’un canular étudiant, le scandale fut énorme.
Et dès 1638 à Édimbourg, on a une trace qui associe l’ésotérisme de la Rose-Croix à la francmaçonnerie (qui n’est pas encore obédientielle), sous la forme d’un extrait d’un poème d’Henry
Adamson, « La Thrène des muses » :
«Nos présages ne sont pas vains
car nous sommes frères de la Rose-Croix
Nous avons le mot de Maçon et le don de double vue
Nous pouvons prédire l’avenir»
4
Les manifestes de la Rose-Croix eurent donc immédiatement un retentissement considérable
dans toute l’Europe, bien au-delà de ceux qui pouvaient les lire. Pour en comprendre les raisons, il
nous faut maintenant prendre en considération leur contexte historique.
Ces trois textes ont été écrits, on le sait maintenant avec certitude, par le théologien allemand
Johann Valentin Andreae (1586-1654) pour ce qui concerne les «Noces chymiques» et ou bien par
lui-même ou bien par ses amis du «Cénacle de Tübingen» (du nom de leur Université) pour ce qui
concerne les deux manifestes.
3 «Brüderschafft deß Hochlöblichen Ordens des R.-C.»
4 « For what we do presage is not in grosse,
For we be brethren of the Rosie Crosse:
We have the Mason word and second sight,
Things for to come we can foretell aright»
3/5
On est alors en Souabe, autrement dit pour faire court dans la région du Lac de Constance, à la
grande époque du baroque littéraire allemand, sous le règne de l’empereur du Saint Empire
romain germanique Rodolphe II, passionné d’ésotérisme. L’époque est au conflit entre
protestants et catholiques. L’effroyable guerre de trente ans commencera quelques années plus
tard, le 26 mai 1618. Quant à Johann Valentin Andreae lui-même, s’il n’est pas resté aussi célèbre
que d’autres auteurs du même genre et de la même époque, ce fut un auteur de référence qui publia
de nombreux ouvrages en allemand et en latin.
Mais si les écrits fondateurs du mythe de la Rose-Croix ne sont pas tellement différents dans
leur forme et dans leur contenu de beaucoup d’autres publications de la même époque.
Qu’est-ce quelle fut la cause de leur extraordinaire succès ?
Pour Carlos Gilly, historien espagnol spécialiste du sujet et de son contexte:
« le succès des manifestes Rose-Croix tenait non seulement à leur habillage mythique (sans
lequel ils n'auraient suscité que fort peu d'intérêt), mais aussi et surtout à l'idée d'avoir
présenté la Fraternité comme déjà constituée, et au fait d'avoir invité les savants et les
princes d'alors à y donner réponse par la voie de l'imprimé »
5
.
Bernard Gorceix, autre grand spécialiste du sujet, ajoute un autre élément, l’affirmation de :
« la croyance, moderne alors, dans le progrès des sciences et des techniques, dans la
perfectibilité du genre humain [… et la] la création d’une confrérie nouvelle qui groupe
les hommes de bien et de science».
Les auteurs du mythe de la Rose-Croix proclament ainsi un idéal de Réforme universelle et de
méfiance vis à vis des dogmes du Moyen-Âge, idéal humaniste de la Renaissance dont les églises
protestantes, qui sont désormais en position de force dans de nombreux états allemands, ont peutêtre déjà commencé à s’éloigner à la veille de la guerre de trente ans. Idéal de Réforme humaniste
qui jouera également le grand rôle qu’on sait, un siècle plus tard, dans la naissance de la
franc-maçonnerie spéculative.
Mais justement, que restait-t-il du mythe de la Rose-Croix un siècle plus tard, au début du 18ème
siècle ?
Assurément, le mythe est toujours bien vivant lorsqu’ apparaissent les premières versions du
grade maçonnique de « Chevalier Rose-Croix » vers 1765. Il suffit pour s’en convaincre de lire
les « Mémoires de ma vie » de Casanova. Si ce long texte est célèbre pour être parfois scabreux, il
constitue surtout un témoignage de première main sur les conceptions de l’époque, notamment en
matière de croyances ésotériques. Or Casanova y décrit la manière dont il réussit à se faire passer
pour un authentique Rose-Croix auprès de la très riche marquise d’Urfé en 17636
.
Mais, clairement, tous les érudits de l’époque savent que l’Ordre de la Rose-Croix est un
mythe. Et ce n’est sans doute pas par hasard que la titulature du grade, dès cette époque, ne
mentionne en fait les termes « chevalier de Rose-Croix » qu’à l’intérieur d’un ensemble beaucoup
plus vaste : « Chevalier de Rose-Croix, Parfait architecte, grand copte (et d’autres choses) » en
1769. Et de nos jours : « Chevalier Rose-Croix ou Souverain Prince Rose-Croix ou Chevalier de
5 Carlos Gilly, Cimelia Rhodostaurotica, dans de Pelikaan, 1995, p. 77 – cité par Kahn 2007, p. 416 – cité par
Wikipédia
6 Article « Madame d'Urfé » sur Wikipédia
4/5
l’Aigle, ou Chevalier du Pélican, ou Chevalier d’Hérédom, ou Chevalier de Saint-André ou Parfait
Maçon». On voit bien, dans ces titulatures comme dans l’analyse des rituels de la fin du 18ème
siècle, qu’il ne s’agit pas de revendiquer un héritage réel, encore moins exclusif. Il s’agit au
contraire, comme pour les légendes vétéro-testamentaires de la fin du Moyen-Age, chevaleresques
de Ramsay, ou templières de la fin du 18ème siècle, de se revendiquer comme co-héritiers spirituels
et intellectuels de ce qui est devenu peu à peu, depuis la création du mythe en 1614 et jusqu’à nos
jours, l’un des courants initiatiques les plus féconds de l’ésotérisme occidental.
Après sa mention dans les premiers rituels maçonnique du grade, donc vers 1763, ce courant
initiatique a continué à donner naissance à de nombreux autres rameaux dont quasiment tous ont
prétendu avoir une origine réelle très antérieure à leur origine historiquement traçable (mais c’est
après tout une habitude fréquente dans tous les mouvements initiatiques du monde). Pour ne pas
entrer dans des polémiques sans intérêt, je me contenterai de mentionner, parmi d’autres :
• L'«Ordre des Rose-Croix d'or d'ancien système » fondé à Berlin en 1777 à partir de la
loge maçonnique des trois globes. Cet ordre prétendait remonter à « Adam lui-même ».
• La Societas Rosicruciana in Anglia, fondée à Londres en 1865 et recrutant parmi les
membres de la Grande Loge Unie d’Angleterre. Cet ordre existe toujours7
. Il a le mérite, de
mon point de vue, de ne pas nier les faits historiques et de ne revendiquer qu’un
rattachement « allégorique » à l’Ordre mythique annoncé en 1614.
• L'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, fondé en 1888 en France par Stanislas de Guaita
et Joséphin Peladan et qui compta parmi ses membres Papus et Paul Sédir.
• L’Ordre du Temple de la Rose-Croix, scission du précédent en 1890, connu aussi sous
d’autres noms, et qui fut plus un mouvement artistique, mélangeant le mouvement artistique
dit du « symbolisme » et l’ésotérisme fin de siècle, et dans lequel on peut voir aussi un
précurseur du mouvement surréaliste.
• L’ « Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix » (AMORC) fondé en 1915 aux USA par
Harvey Spencer Lewis et qui compta parmi ses membres Serge Hutin, ancien membre actif
du Suprême Conseil de France. Cet Ordre a un peu tendance à confondre origines
légendaires (qu’il fait remonter au pharaon Akhénaton) et origines historiques, ce qui lui
permet de revendiquer comme anciens membres de nombreux personnages célèbres célèbres
morts bien avant sa fondation.
En conclusion provisoire, que retenir de tout ceci ?
En ce qui me concerne, je garde l’idée du mythe réformateur de 1614, alliant tradition,
universalisme et modernité, étude de la nature et spiritualité, envisageant de confronter les
dogmes religieux aux données des sciences expérimentales naissantes et s’inscrivant pleinement
dans l’idéal humaniste issu de la Renaissance.
Plus encore, lorsque je lis les deux manifestes rosicruciens, je ne peux m’empêcher d’y voir comme
les prémisses de la libération de la recherche spirituelle dans laquelle le Souverain Grand
Commandeur Adolphe Crémieux inscrira notre Rite avec la déclaration de principes du Convent
de Lausanne dont nous fêterons bientôt les 150 ans.
C’est dans cette optique que notre actuel grade de chevalier Rose-Croix prend, à mon sens,
toute sa valeur initiatique.
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