par Frédérique Balbinot
Clichés ou réalité? Le film d'Orso Miret sur l'omerta, qui va sortir
en salles, suscite des réactions tranchées dans l'île de Beauté
«Certaines personnes en Corse n'accepteront pas de se voir ainsi...
même si elles le sont un peu quand même.» Ce soir de novembre, au
Festival Arte Mare, à Bastia, rares sont les spectateurs de la
première projection du Silence qui ne préfèrent pas se taire. Le film
du réalisateur d'origine corse Orso Miret gêne, choque et même indigne
certains de ses «compatriotes». Car ils savent que, en racontant
l'histoire d'un jeune Corse du «continent» (Mathieu Demy) témoin d'un
meurtre alors qu'il est en vacances dans son village, le cinéaste leur
tend un miroir, peu reluisant mais honnête: celui d'une population
rongée par une culture du silence ancestrale, la fameuse «omerta», ce
code d'honneur qui voudrait qu'Olivier, connaissant l'agresseur, se
taise à jamais sous peine d'être exclu de la communauté et de son
équipe de chasse au sanglier, menée par Vincent (Thierry de Peretti,
comédien et metteur en scène de théâtre, ajaccien d'origine). A ce cas
de conscience Miret apporte une issue brutale: son héros parle et se
libère, mais doit quitter l'île par peur des représailles.
Un dénouement qui déçoit et agace le député maire PRG de Bastia, Emile
Zuccarelli, grand pourfendeur des poncifs insulaires: «Le film est
juste dans sa peinture de la vie de village, la Corse est
magnifiquement filmée et les scènes de chasse sont stupéfiantes. Mais
ces clichés sur la loi du silence, sur la pression du groupe me font
trop souffrir. Cette île risque de crever de sa folklorisation. La
Colomba de Prosper Mérimée, je l'aurais bien étranglée. Le film montre
un crime de droit commun qui aurait pu se passer dans n'importe quelle
région.»
L'atmosphère oppressante du Silence sortirait-elle tout droit de
l'imaginaire du réalisateur? «La genèse du film remonte à l'été 1995,
lors des règlements de comptes entre nationalistes, raconte Orso
Miret. Le climat qui régnait à Asco [NDLR: le village du film] était
alors angoissant; les gens devenaient paranoïaques. Après de tels
moments, comment faire un film sur la Corse sans parler de la
violence?»
«Entre monde moderne et ancien»
Le film fait aussi songer à Christophe Garelli, jeune militant
nationaliste tué à l'été 1998, au cours d'une fête de village, et à
l'acquittement des accusés après rétractation des principaux témoins.
«Je pense à cette magistrate venue me voir à la fin de la projection à
Bastia, poursuit Miret. Elle semblait au bout du rouleau et m'a dit:
"'Si votre film pouvait avoir des vertus pédagogiques! Si vous saviez
comme c'est dur de trouver un témoin! Il est impossible d'instruire
des dossiers en Corse."»
Néanmoins, au sein de l'équipe du film, la dénonciation pose problème.
Pour Thierry de Peretti, parler est une absurdité: «C'est une bêtise,
c'est mettre en péril ma vie et ma famille, à moins que l'on ne puisse
partir, comme le héros du film. Tout le monde connaît en Corse les
interlocuteurs privilégiés des gouvernements successifs: comment
donner envie aux gens de témoigner contre des personnes qui sont
reçues à Matignon?» «Si l'Etat se laisse aller à discuter avec les
assassins, confirme Zuccarelli, il ne faut pas s'étonner que les gens
n'aillent pas spontanément se confier à lui. La Corse doit apprendre à
vivre comme une région civilisée, où la loi doit s'appliquer.»
Toutefois, ce que Miret voudrait aussi démontrer, sans réflexe
identitaire exacerbé, c'est que la Corse est un peu à part: «Cette
sensation d'être attaché à une culture et en même temps d'y être
étranger, mais aussi de vouloir s'y fondre au point de se renier
soi-même, c'est dur à comprendre, pour un continental. Je voulais même
changer de nom, quand j'étais gamin...» Thierry de Peretti va plus
loin: «La Corse est entre Orient et Occident, entre monde moderne et
ancien. Dans certaines situations, comme celle du film, il est
impossible d'avoir un point de vue uniquement extérieur et analytique.
Cela serait occulter le réel d'un territoire.» Des propos qui
hérissent Zuccarelli, qui n'y voit qu'une caricature: «Les Corses ne
sont pas comme ça; ils ont des aspirations très modernes, comme tous
les Français. Arrêtons de cultiver l'archaïsme de ce pays!» «La Corse,
ce n'est pas que Le Silence, mais c'est aussi cela», plaide Miret. Le
maire de Bastia, lui, souhaiterait qu'il y ait «des films qui se
passent en Corse, mais pas trop qui traitent de la Corse». Pourtant,
cette île changera par l'art, le récit et... la prise de parole.
> Cette île risque de crever de sa folklorisation. La
> Colomba de Prosper Mérimée, je l'aurais bien étranglée.
>
hé hé ! y dit pas que des conneries l'Emile !
avec Matteo Falcone en prime c'est Mérimée qu'il fallait étrangler ;o)