Mais aux Etats-Unis, l'attorney général a fait appel de cette mesure
exceptionnelle. Retour sur une affaire peu ordinaire.Francis Puyalte (avec André
Lucchesi à Nice)
Pour comprendre l'incroyable imbroglio de l'affaire Kamal, les suspicions
qu'elle a contribué à jeter sur les magistrats de Nice, et ses récents
développements diplomatiques franco-américains rien de moins ! il faut remonter
dix ans en arrière.
Tout commence par une simple histoire d'amour entre Marie-Pierre Guyot et Karim
Kamal
- Elle est la fille d'un haut magistrat, Jean-Louis Guyot, avocat général la
Cour de cassation, qui se suicide en mars 1990, moins d'un an après la naissance
de sa petite-fille, Lauriane. Karim,
- Lui, est le fils d'une mère corse, Laetitia Pasqualini, et d'un père marocain,
Larbi Kamal.
Leurs milieux, religions et caractères les opposent, confiront- ils souvent tous
deux, mais leur amour les unit. Ils se marient le 5 septembre 1987. Le 4 avril
1989, Lauriane naît.
Deux ans plus tard, Marie-Pierre Guyot assigne son conjoint en divorce
Commence alors le conflit qui les déchire encore pour la garde de leur fille
Le 23 juin 1993, le jugement de divorce est rendu par le juge Gravereau,
magistrat au tribunal de grande instance de Nice. Torts partagés, mais la garde
de l'enfant comme dans la plupart des cas à l'époque est accordée à la mère.
L'ordonnance fixe un droit de visite et d'hébergement au père avec la précision
suivante : « Faisons défense aux deux parties de sortir Lauriane du cadre de la
Communauté économique européenne sans l'autorisation expresse et écrite de
l'autre. »
Karim Kamal n'accepte pas les termes de la décision
Le 25 juin 1993, il interjette appel auprès du TGI de Nice aux motifs que son ex-
épouse élève leur fille « dans la haine du père ».
Le 21 juillet 1993, la juge Catherine Dorcet rend une ordonnance soulignant «
Qu'il convient d'ordonner une expertise psychologique de l'enfant par acte
séparé. Qu'à l'audience du 17 juillet, M. Kamal a affirmé qu'il aurait quoi
qu'il arrive la garde de Lauriane en septembre. Que Mme Guyot a indiqué que M.
Kamal menaçait d'enlever leur fille. Qu'il convient en l'état de faire défense à
M. Kamal de sortir Lauriane de la Communauté économique européenne. »
La partie de bras de fer commence
Près de quinze procédures vont être engagées en huit ans, toutes sauf une, mais
qui sera infirmée en appel défavorables au père.
Ainsi, les juges s'opposent à son projet d'emmener Lauriane en vacances au Maroc.
« Le livre Jamais sans ma fille nous avait peut-être influencés », dit au-
jourd'hui Paul-Louis Aumeras, alors procureur à Nice et aujourd'hui procureur
général à Montpellier.
La médiatisation de l'affaire est en marche
Karim fait mine d'abandonner l'enfant avec sa valise sur les marches du palais
de Justice après avoir prévenu la presse.
Puis, c'est l'escalade
Dans une nouvelle requête, enregistrée le 29 novembre 1993, Kamal sollicite la
résidence d'urgence de Lauriane à son domicile « compte tenu des mauvais
traitements » dont elle serait victime. Il fait état de « coups et blessures ».
Et, pour la première fois, il reproche à son ex-épouse et à son conjoint de «
forcer la petite à être témoin d'ébats sexuels ».
Dans son jugement du 17 janvier 1994, la juge Catherine Dorcet retient de ces
accusations
« Qu'entendu par nos soins, le 5 janvier 1994 (...), Lauriane a déclaré que
c'était son papa qui lui disait de dire que sa maman mettait sa bouche dans
celle de Philippe et qu'il l'obligeait à dire du mal de sa mère et de son ami.
Que l'enfant ajoutait : « C'est mon papa qui m'a obligé à dire que Philippe me
faisait mal en prenant mon bain. Il ne faut pas le dire à mon papa, de plus il
me gronde et me fait dire des choses. »
Le dossier est confié au juge Jean-Paul Renard.
La mère et la grand-mère de Lauriane sont placées en garde à vue le temps des
vérifications. Un non-lieu clôt cette nouvelle procédure.
Une autre étape est franchie le 23 avril 1994, lorsque le père de Lauriane ne
représente pas l'enfant à l'issue de son droit d'hébergement. Il vient de partir
aux Etats-Unis avec elle. Pour la justice française, il est désormais hors la
loi.
Une information judiciaire est ouverte du chef d'enlèvement d'enfant et un
mandat d'arrêt international délivré contre Karim Kamal, le 28 avril 1994.
A Santa Monica, en Californie, Karim a trouvé refuge et assistance auprès de sa
soeur, Dalila Kamal-Griffin, « attorney at law » (avocate), mariée à un homme
d'affaires texan. Il veut régulariser sa situation.
Pour y arriver, il mise sur l'article 13 de la Convention de La Haye du 25
octobre 1980 réglementant les aspects civils de l'enlèvement international
d'enfant. Celui-ci stipule : « L'autorité judiciaire ou administrative de l'Etat
requis n'est pas tenue d'ordonner le retour de l'enfant lorsque la personne,
l'institution ou l'organisme qui s'oppose à son retour établit qu'il existe un
risque grave que le retour de l'enfant ne l'expose à un danger physique ou
psychique ou de toute autre manière ne le place dans une situation intolérable.
»
Pendant ce temps, au TGI de Nice, les magistrats sont harcelés par la maman de
Lauriane, qui reconnaît aujourd'hui : «Je ne les ai pas lâchés d'une semelle
pour qu'ils réagissent. »
Les écoutes téléphoniques de la ligne de Mme Guyot confirment cette implication.
Quant au procureur Aumeras, qui va devoir requérir par défaut contre lui, il
parle plusieurs fois et longuement avec Karim au téléphone. « C'est un homme
intelligent, séducteur et pervers », nous a-t- il déclaré.
Le 17 mai 1994, Dalila Kamal envoie une lettre à Pierre Mehaignerie, garde des
Sceaux, avec copie à François et Danielle Mitterrand, Edouard Balladur, Charles
Pasqua, Michel Rocard, Amnisty International et à la Commission des réfugiés de
l'ONU.
« C'est un bien triste spectacle que la France vient d'offrir au monde : celui
d'un Français par filiation aux origines en partie marocaines et de sa petite
fille de cinq ans, Lauriane Linda, contraints de demander l'asile aux Etats-Unis
suite aux persécutions que sa fille et lui-même n'ont cessé d'endurer du fait de
leur race, origine nationale et religion (M. Kamal, dont la mère est témoin de
Jéhovah, est lui-même sympathisant des Témoins de Jéhovah).Les persécutions dont
M. Kamal se plaint proviennent
1) du parquet de Nice,
2) de nombre de magistrats niçois,
3) des services de police de la ville de Nice, notamment de la brigade des
mineurs (...)
Les nombreuses violations dont se plaint mon client (et, incidemment, mon frère)
vont de l'arrestation illégale à l'indifférence incompréhensible des autorités
au sort d'une enfant de cinq ans, battue et sodomisée par sa mère et l'amant de
cette dernière (comme cela est établi par des expertises successives de médecins
légistes et experts judiciaires (...). »
L'affaire Kamal prend une ampleur médiatique franco-américaine
Me Jacques Vergès entre alors en scène en assurant la défense du père déchu de
ses droits.
Comme le hasard fait bien les choses, il se trouve qu'il a un petit compte à
régler avec le procureur Paul-Louis Aumeras.
En effet, à l'issue du procès d'Omar Raddad, l'avocat avait été poursuivi par le
parquet niçois pour «outrage à magistrat ». Avec lui, la presse sera bien «
alimentée ».
Et voilà qu'un nouvel épisode fait rebondir le dramatique feuilleton.
Marie-Pierre Guyot et sa mère s'envolent pour les Etats-Unis. Avec l'aide du
consul de France à Los Angeles, s'appuyant sur le jugement de divorce et les
textes internationaux, elle obtient d'un juge américain que l'enfant lui soit
remise.
Accompagnée de policiers qui doivent utiliser la force contre Karim et sa soeur,
elle récupère la petite fille à l'issue d'une scène pénible. Puis, « Mamie
Pierrette », la grand-mère, Marie-Pierre et Lauriane se retrouvent dans un avion
en partance pour la France.
Nouveau rebondissement : l'appareil est arrêté en bout de piste. Karim Kamal
vient d'interjeter appel. Il est donc interdit à la gamine de quitter le
territoire américain en attendant la décision de la seconde instance.
Marie-Pierre Guyot ne peut le supporter. « On me disait qu'il fallait au moins
attendre huit mois là-bas... Ce n'était pas possible. Lauriane était à la merci
de son père. »
Elle décide alors de quitter clandestinement les Etats-Unis, « malgré les mises
en garde du consul », et de rejoindre la France via le Mexique.
Une fuite rocambolesque avec perruques et grosses frayeurs...
Dès lors, à Nice, plusieurs magistrats et policiers vont prendre fait et cause
pour la « victime », Marie-Pierre Guyot, qui redoute un nouvel enlèvement de la
petite, contre le « délinquant », Karim Kamal, condamné le 6 juin 1994 à un an
de prison avec mandat d'arrêt pour « soustraction d'enfant des mains de la
personne chargée de sa garde». Il écope aussi d'une condamnation à six mois de
prison pour « dénonciation calomnieuse » contre des juges accusés de « racisme,
xénophobie et sexisme ».
Ces magistrats, M. Graverau, juge aux Affaires familiales ayant confié Lauriane
à sa mère, Mme Zalma, juge des enfants ayant prononcé la première interdiction
de sortie du territoire du père, et Mme Alberti, juge des Tutelles étant
intervenue au moment du divorce, s'étaient constitués partie civile. Une
réaction exceptionnelle.
L'affaire commence à empoisonner sérieusement l'atmosphère au TGI.
Mais le pire reste à venir
Des accusations de « pédophilie » traversent à présent l'Atlantique sous forme
de « déclarations » de Lauriane, recueillies par des « conseillers experts » du
« Learning Center » d'Encino, en Californie. Et non par des policiers ou des
juges.
Elles visent d'abord la mère et son compagnon, puis l'ensemble des magistrats
qui sont intervenus dans le dossier.
Plusieurs sont nommément cités, d'abord par leur prénom, puis par leur nom.
Apparaissent également dans ces soirées fines la grand-mère, « mamie Pierrette »,
un oncle, une tante, un neveu du même âge que Lauriane, d'autres enfants... Et
la petite fille de 4 ans fournit des détails précis sur les abus prétendument
subis (repris dans les différents jugements).
De retour en France, malgré le témoignage de ses grands-parents paternels,
Lauriane infirme ses dires.
Elle déclare avoir été forcée de parler « dans des cassettes, sous la menace de
fessées de la part de son père » (rapport du docteur El Baze).
De son côté, Karim Kamal ne se lasse pas d'engager des procédures à distance.
Et la justice ne se lasse pas non plus de le condamner.
Cette fois, pour subornation du témoin Lauriane, dont il a « extorqué » des
déclarations d'abus sexuels.
Dans la foulée, et en un temps record (une quinzaine de jours), il est déchu de
ses droits parentaux.
Chaque fois, les juges estiment que « l'enfant n'est pas en danger chez sa mère
(...) où elle manifeste une quiétude heureuse et qu'il est souhaitable de l'y
laisser en évitant de la replonger dans un harcèlement qui ne pourra que la
perturber ».
Dans ses attendus (86 pages), la chambre spéciale des mineurs de la cour d'appel
d'Aix-en-Provence, jugeant au fond le 21 juin 1996, retient « qu'aucune trace de
sévices sexuels n'a été relevée » et que « personne n'en a été le témoin direct
», que « les descriptions de faits sexuels avec un vocabulaire qui ne correspond
pas à celui d'un enfant de cinq ans (...) sont le résultat d'un mélange
d'inductions paternelles ou de la famille paternelle (...) » et que « pour la
Cour, Lauriane, âgée de 5 ans en mai 1994, a subi aux Etats-Unis des sévices
psychiques importants ».
Le 18 novembre 1994, à Cagnes-sur-Mer, devant l'école de danse où Lauriane suit
des cours, Dalila Kamal-Griffin, accompagnée d'un agent de sécurité, tente
vainement d'approcher sa nièce.
Deux jours plus tard, la soeur de Karim dépose une plainte auprès de la PJ
parisienne dans laquelle sont nommément accusés d'abus sexuels sur mineure
plusieurs magistrats ayant eu à intervenir dans la procédure de divorce ou dans
les procès à l'issue desquels son frère a été condamné.
Nouvel incident le 7 janvier 2000, à la sortie de l'école de Cagnes. Dalila et
son deuxième frère, Hakim, veulent soustraire la petite fille à sa mère. « Elle
s'est jetée sur le capot de ma voiture, raconte Marie-Pierre Guyot. J'aurais pu
l'écraser... »
A Nice, où il est arrivé il y a deux ans et demi « pour faire le ménage », le
procureur Eric de Montgolfier nous déclare : «Le dossier Kamal est vide, mais il
a été manipulé. Je ne me prononce pas sur le fond. »
De Californie, fort de son « asile politique » (qui fait l'objet d'un appel du
ministère de la Justice américain), Karim Kamal continue de lancer ses terribles
accusations et en appelle à la justice internationale.
Il veut porter plainte contre Jacques Chirac devant le Tribunal pénal
international et saisir la Cour européenne des droits de l'homme.
A Nice, Marie-Pierre Guyot a choisi le silence « pour protéger ma fille », dit-
elle, ajoutant : « Les journalistes ne m'aiment pas parce que je refuse de
donner des interviews. »
Quant à Lauriane, âgée aujourd'hui de 12 ans, première de sa classe de 6e avec
17 de moyenne, elle paraît être une petite fille équilibrée, extravertie, aimant
le piano, la danse, les jeux de son âge. Elle est vive d'esprit.
On l'entend parfois apostropher sa mère de la sorte : « Ecoute, maman, arrête un
peu avec cette histoire, tu nous prends la tête. Tu ne pourrais pas changer de
sujet pour une fois ! »
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