La mort est vaincue, par P. Placide Deseille

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R.V. Gronoff

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Apr 5, 2007, 12:14:38 PM4/5/07
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Les Fins dernières selon les Pères de l'Eglise


LE BUT DE LA CRÉATION

Le chrétien est un homme qui attend. Le Seigneur nous dit dans
l’Évangile : " Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées ;
soyez semblables à des gens qui attendent leur maître à son retour des
noces pour lui ouvrir dès qu’il viendra et frappera " (Lc 12,35-36). Peu
de textes nous révèlent aussi parfaitement quels doivent être le sens et
l’orientation profonde de la vie chrétienne.

Le but de la création est la déification de l’homme et de l’univers.
Toute l’économie du salut, l’œuvre rédemptrice du Christ, l’action
sanctificatrice du Saint Esprit, ont pour but de ramener l’humanité
déchue à la fin pour laquelle elle avait été créée, vers la plénitude de
la déification. Or c’est par le retour du Christ, que nous attendons,
que se réalisera l’accomplissement suprême de ce dessein de Dieu, que
cette économie du salut atteindra son accomplissement ultime.

Si nous voulons retrouver un christianisme vivant, qui soit pour nous
une source perpétuelle de joie et d’élan spirituel, il faut que nous
replacions au cœur de notre vie chrétienne le désir impatient et la
certitude du retour glorieux du Seigneur, ce désir et cette certitude
qui animaient les premières générations chrétiennes.

L’Esprit et l’Épouse disent : " Viens ! " Que celui qui entend dise
: " Viens ! " Que celui qui a soif vienne et que celui qui le désire
prenne de l’eau de la vie, gratuitement (Ap 22,17).

L’essentiel du message chrétien, la " bonne nouvelle " du salut, est
l’annonce de la résurrection, de l’irruption de la vie nouvelle et
immortelle dans notre monde voué à la souffrance et à la mort, du fait
du péché de l’homme. Cette irruption de la vie véritable s’est réalisée,
fondamentalement, dans la résurrection du Christ, dans son passage
pascal de la mort à la vie. Déjà la mort est vaincue, déjà la vie a
triomphé. Mais il faut que chacun de nous, tout au long de sa vie, et
1’Église tout au long de son histoire, fasse sien ce passage, qu’il le
revive avec le Christ – ou plutôt que le Christ le revive en lui – en
apportant le consentement de sa liberté à l’œuvre de la grâce divine. La
Parousie du Christ, son avènement glorieux à la fin des temps,
manifestera tout ce qui était virtuellement contenu dans la résurrection
du Christ au jour de Pâques, en faisant participer tout son Corps, qui
est l’Église, à son triomphe définitif sur le péché, la souffrance et la
mort. Telles sont l’espérance de l’Église et sa certitude fondamentale.

L’ATTENTE DES DÉFUNTS

Sur ce point, la pensée des Pères de l’Église différait de ce qui est
devenu la position commune dans le christianisme occidental depuis le
Moyen Age. À cette époque en effet, l’accent se déplace sur les fins
dernières de l’individu ; on considère que le sort éternel de chacun est
définitivement fixé au moment de la mort : les saints vont directement
au ciel, les pécheurs non repentis vont en enfer, et ceux qui ont encore
quelque peine à expier vont au purgatoire pour un temps plus ou moins
long, mais leur salut final est assuré. La résurrection finale
n’apportera qu’un complément accidentel à la béatitude déjà plénière des
élus, ou au châtiment des damnés. Le jugement dernier ne fera que
manifester la sentence déjà définitive portée lors du " jugement
particulier ", au moment de la mort. Dès lors, l’importance accordée à
la Parousie comme terme de l’histoire, la tension eschatologique dans la
vie du chrétien comme dans la vie de 1’Église, est singulièrement amenuisée.

Selon les Pères de 1’Église, ce n’est qu’à la Parousie que les hommes
entreront dans leur destinée définitive, et le sort final de beaucoup ne
sera fixé que lors du jugement dernier. Jusqu’à la résurrection, les
saints eux-mêmes, bien qu’ils soient auprès du Christ, sont dans un état
d’attente.

La manière dont l’Église ancienne concevait la situation de diverses
catégories de défunts dans l’attente de la Parousie pourrait se résumer
ainsi : tout d’abord, la pensée chrétienne est absolument unanime pour
affirmer que notre existence terrestre est unique. La foi chrétienne est
inconciliable avec toute idée de vies successives et de réincarnation.
Ce sont des conceptions qui se retrouvent souvent dans des courants
philosophiques ou religieux non-chrétiens, surtout d’origine
extrême-orientale, mais elles sont absolument étrangères au
christianisme. C’est une donnée fondamentale de la foi chrétienne que la
vie terrestre est unique, et que le destin éternel de l’homme se joue
durant cette unique existence terrestre.

Après la mort, l’âme reste aussi vivante, aussi consciente, aussi active
que pendant la vie terrestre, quoique d’une autre manière. Mais elle ne
peut plus rien pour son propre salut. Elle ne peut pas non plus entrer
en communication avec les vivants, sauf permission divine, et toutes les
formes d’évocation magique des défunts, de communication médiumnique
avec eux et de spiritisme ont toujours été condamnées aussi bien par la
Parole de Dieu dans l’Ancien Testament que par la conscience chrétienne
à travers les siècles :

Qu’on ne trouve chez toi personne qui s’adonne à la divination et à
la magie..., qui ait recours aux charmes, qui consulte les évocateurs et
les devins et qui interroge les morts. Car tout homme qui fait ces
choses est en abomination au Seigneur (Dt 18,10).

Dans la tradition orthodoxe, qui se fonde sur les visions dont certains
saints ont été favorisés, on estime que durant les deux premiers jours
après la mort, l’âme reste encore sur terre, parcourant les lieux où
elle a vécu et auxquels elle a été attachée durant sa vie terrestre. À
partir du troisième jour, elle passe par ce que les Pères de l’Église
appellent les " postes de péage ". Ces "péages" sont représentés de la
manière suivante dans des visions de saint Antoine le Grand que nous
raconte saint Athanase :

Un jour, sur le point de manger, étant debout pour prier vers la
neuvième heure, il se vit lui-même ravi en esprit. Chose étonnante,
debout, il se vit lui-même hors de lui-même comme conduit à travers les
airs par certains personnages ; ensuite il en vit d’autres, amers et
cruels, debout dans l’air et voulant l’empêcher de monter. Ses
conducteurs le défendant, les autres demandèrent s’il leur était soumis
et voulurent lui faire rendre des comptes depuis sa naissance. Les
guides d’Antoine s’y opposèrent, disant aux adversaires : Le Seigneur a
remis les fautes commises depuis sa naissance ; vous pouvez lui demander
compte de celles qu’il a commises depuis qu’il s’est fait moine et
consacré au Seigneur. Les adversaires l’accusaient, sans pouvoir rien
prouver La route fut libre et sans obstacles.

Alors Antoine se vit revenir ; debout devant soi, et de nouveau il
fut lui-même. Oubliant son repas, il passa le reste du jour et la nuit
dans les gémissements et la prière. Il admirait par quelle lutte et
quels labeurs il faut traverser les airs et il se souvenait de ce que
dit l’Apôtre du prince de la puissance de l’air (Ép 2,2). L’ennemi a
pouvoir de combattre et d’empêcher ceux qui montent à travers (les
airs). Il faisait donc surtout cette exhortation : " C’est pourquoi
prenez l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux jours mauvais en
sorte que l’adversaire soit dans la confusion : n’ayant aucun (mal) à
dire de nous " (2 Co 12,2).

Plus tard, il eut une controverse avec quelques visiteurs
concernant le passage et le séjour de l’âme après la mort ; la nuit
suivante, quelqu’un l’appela d’en haut : " Antoine, lève-toi et regarde.
" Il sortit, car il savait à qui il convenait d’obéir ; levant les yeux,
il vit un être géant, affreux, redoutable, debout et atteignant les
nuées. Des êtres paraissant ailés montaient. Le géant étendait les
mains, empêchait les uns ; les autres, volant au-dessus, traversaient,
étaient conduits en haut sans être inquiétés. Pour ces derniers, le
grand grinçait les dents ; il se réjouissait de voir tomber les autres.
Aussitôt Antoine perçut une voix : " Comprends ce que tu vois. "
L’esprit lui fut ouvert : il comprit que c’était le passage des âmes,
que le géant debout était l’ennemi qui porte envie aux fidèles, règne
sur ceux qui se sont soumis à lui et les empêche de passer ; mais ne
peut dominer d’en haut ceux qui ne se sont pas laissé persuader par lui.
Averti par cette nouvelle vision, il luttait de plus en plus pour
progresser chaque jour (1).

Ainsi, pendant les quarante jours qui précèdent l’attribution à l’âme du
défunt de ce qui sera son séjour provisoire jusqu’à la Parousie, les
démons présentent tout ce qu’elle a pu commettre comme fautes durant sa
vie terrestre ; son seul recours est alors le repentir qu’elle a
manifesté pour les péchés qui lui sont reprochés, les bonnes œuvres
qu’elle a accomplies durant sa vie terrestre et l’intercession de
l’Église et des saints. La prière pour les défunts revêt ainsi, dès le
moment de leur mort, une grande importance ; elle protège l’âme et la
défend contre les entreprises des démons.

LE LIEU DE RAFRAÎCHISSEMENT ET DE REPOS

Si l’âme traverse victorieusement ces postes de péage, si les démons ne
trouvent en elle rien qu’ils puissent revendiquer, elle est alors
introduite par les anges dans le paradis ou le sein d’Abraham, dans ce "
lieu de lumière, de rafraîchissement et de repos, où il n’y a ni
douleur, ni larmes ", mais où l’âme, au contraire, jouit en compagnie
des saints d’un bonheur ineffable.

Dans un très bel article qu’elle avait consacré à " La béatitude dans
l’Orient chrétien " (2), Myrrha Lot-Borodine résumait ainsi
l’enseignement de la tradition patristique sur ce séjour des bienheureux :

Requies aeterna : requies beata [repos éternel : repos des
bienheureux]. Expression consacrée par l’Église, présentée comme le vœu
suprême aux endormis dans le Seigneur, à ces destinées posthumes qui
n’ont plus de forme à nos yeux. Expression que l’on doit entendre
d’abord au sens d’une cessation de toute activité externe in absolutione
corporis [dans la délivrance du corps]. L’image trop familière du
sommeil, si proche – en apparence – de la mort, peut prêter à confusion
et trahir une réalité autrement singulière et profonde. On devrait y
reconnaître plutôt cet état de calme mental, appelé par les Grecs
apatheia, ou " impassibilité parfaite ", imitant la divine. D’après
saint Maxime qui reprend, en le rectifiant, l’idéal des Alexandrins,
c’est là une absence totale de trouble, de cogitation, une stabilité
permanente de l’esprit n’aspirant plus au changement. Une tranquillité
sereine, la magna tranquillitas (saint Ambroise) régissant l’être
simplifié réduit à son essence même, avec la suspension ou
l’assoupissement des puissances. Oasis de la Paix, au-dessus de toute
paix, celle que le monde ne donne pas, détente et repos au pays de la
Consolation : Gloriosa requies futura [le glorieux repos à venir] (saint
Ambroise).

Voilà le beatum esse [l'existence bienheureuse] de la première
résurrection. Ce repos inaltérable, qui n’exclut ni la conscience ni la
vie intérieure, immanente à ce nouveau mode existentiel, est un état
éminemment contemplatif dont le cœur reste le symbole. L’Écriture
l’assimile au repos divin de la Genèse. Sur son modèle, en effet, le
Créateur institua jadis le sabbat d’Israël, prototype du sabbatisme
paradisiaque. L’auteur de l’Épître aux Hébreux, en reprenant l’antique
menace du Seigneur courroucé contre la race infidèle : " Ils n’entreront
pas dans mon repos " (Ps 94,11), ajoute aussitôt : " Il y a donc un
repos du sabbat réservé au peuple de Dieu. Car celui qui entre dans le
repos de Dieu se repose de ses œuvres, comme Dieu s’est reposé des
siennes " (He 14,19). Comparaison illuminatrice, que l’on retrouve dans
l’admirable office orthodoxe du Samedi de la Passion, ce " sabbat des
sabbats " où le Christ au Sépulcre entra dans le repos béni du triduum,
ayant achevé son œuvre salvifique. Et voici la haute parole ultime de
1’Apocalypse : " Oui, dit l’Esprit, qu’ils (les saints) se reposent
maintenant, car leurs œuvres les suivent " (Ap 14,13). Parole qui
signifie la fin de tout travail, en tant que peine ou servitude. Et
ailleurs, le lin pur dont sera revêtue toute l’Église triomphante, ce
sont les œuvres mêmes des Saints (Ap 19,8). Pareilles aux lys
évangéliques, qui ne tissent ni ne filent, les âmes quiescentes
s’épanouissent, embaumées super omnia aromata [au-dessus de tout parfum]
par leurs vertus.

Elles s’épanouissent dans la libertas paradisi [liberté du paradis]
en l’union au Christ qui les porte en Lui. C’est l’harmonie
bienheureuse, l’accord de résolution, le non turban de la requies
aeterna [l'imperturbabilité du repos éternel], ce dernier qualificatif
impliquant une autre optique du temps, incompatible avec la nôtre : la
durée sans durée ou sans succession d’états. Quiétude qui présuppose le
non posse peccare [l'incapacité de pécher] de la perfection, enfin
atteinte avec la similitudo [la ressemblance (à Dieu)]. Perfection du
vouloir et du pouvoir, infiniment supérieure à celle des ancêtres,
encore en devenir. Et avec elle, ce sera l’offrande totale de
l’imperturbatus amor [l'amour sans faille], l’agapé divine et la joie
perdurable du vacare Deo [Nom de Dieu] que seuls connaissent et goûtent
pleinement ceux qui, ayant mûri et porté leur fruit terrestre,
s’infusent au silence des dons célestes. Telle l’épouse du Cantique,
l’âme quiescente fait entendre l’aveu secret de sa vigile : Ego dormio
sed cor meum vigilat [Je dors mais mon coeur veille - Ct 5,2]. Sommeil
mystique de la micra anastasis [la " petite " ou première résurrection] (3).

Entre les saints et le monde des vivants, aucune communication "
naturelle " ou de type spirite ne peut être légitimement établie (cf.
supra). Mais entre les élus et l’Église terrestre, un autre mode de
communication, purement spirituel, mais non moins réel, existe. Dans la
prière, nous pouvons nous adresser à eux ; ils peuvent nous assister
constamment. Entre la liturgie céleste qu’ils célèbrent avec les anges
et nos liturgies terrestres, il existe une mystérieuse compénétration
qu’évoquent les mosaïques et les fresques de nos églises.

Mais quel que soit le bonheur dont jouissent ainsi les saints, ils sont
encore sous le signe de l’attente. Leur béatitude ne sera parfaite qu’au
jour du retour du Christ et de la résurrection finale.

L’HADÈS

Quant aux pécheurs qui n’ont pu franchir victorieusement l’épreuve des "
postes de péage " parce que leur repentir n’avait pas été suffisant et
leurs bonnes œuvres trop rares, il vont dans un lieu de souffrance où
ils sont tourmentés par les démons. Mais ici encore, la vision des Pères
de l’Église diffère de celle qui a prévalu en Occident au Moyen Âge.

En premier lieu, cette souffrance n’a pas un caractère d’expiation et de
" satisfaction " pénale temporaire. Le défunt ne peut plus rien pour
lui-même, et sa souffrance ne peut en aucune manière contribuer à sa
délivrance. Il n’est pas condamné à une peine plus ou moins longue, à
l’issue de laquelle il serait infailliblement sauvé. Il n’est pas " au
purgatoire ", mais dans l’Hadès, aux enfers, et son tourment, par
lui-même, ne peut avoir de fin.

Mais en second lieu, cette souffrance n’a pas nécessairement un
caractère définitif. La pensée commune de l’Église ancienne est en effet
qu’avant le jugement dernier, les damnés peuvent être sauvés, mais cela,
uniquement grâce à la prière des membres de l’Église terrestre. C’est
pourquoi la prière pour les défunts revêt, dans la conscience de
l’Église ancienne et de l’Église orthodoxe d’aujourd’hui, une extrême
importance : il ne s’agit pas seulement en effet de prier pour que leur
" temps de purgatoire " soit abrégé, mais pour qu’ils soient délivrés de
l’enfer éternel. Toutes les liturgies anciennes de l’Église l’attestent,
y compris la liturgie romaine telle qu’elle a été en vigueur jusqu’à une
date récente : jamais, dans sa prière pour les défunts, l’Église n’a
demandé la " délivrance des âmes du purgatoire " ; toutes les formules
liturgiques demandent à Dieu d’être miséricordieux dans son jugement et
de délivrer le défunt de la mort éternelle. L’Église prie d’une part
pour que les défunts soient protégés par la miséricorde divine lors de
leur passage à travers les " postes de péage " et parviennent au
paradis, et d’autre part, s’ils sont déjà condamnés, pour que Dieu les
sauve dans sa miséricorde.

LE RETOUR DU CHRIST À LA FIN DES TEMPS

L’objet de l’attente ardente de l’Église, des vivants et des défunts
(qui sont aussi des vivants) est le retour du Christ. La fin des temps
ne doit pas être conçue par le chrétien comme une catastrophe à
redouter, mais comme la victoire définitive du bien sur le mal, de Dieu
et de son règne sur le Malin et sur tous ses alliés. La Parousie est la
réponse chrétienne au problème du mal. Elle sera l’accomplissement
définitif du mystère de Pâques, l’ultime passage de la croix des
épreuves terrestres (et celles des derniers temps, la " grande
tribulation " eschatologique sera redoutable pour l’Église), à la joie
radieuse de la résurrection.

C’est dans cette perspective que nous devons envisager le jugement
dernier. Comme tous les " jugements " divins dans la Bible, il sera
essentiellement un acte de délivrance et de salut. Ceux qui seront
condamnés, ce sont ceux qui se seront volontairement identifiés aux
puissances du mal, à l’opposition au règne de Dieu, à son dessein de
salut et de bonheur infini pour ses créatures. À leur défaite définitive
s’oppose la victoire de tous ceux qui auront accepté d’être sauvés,
d’être aimés et d’aimer Celui qui les a aimés : " Efforçons-nous donc
avant tout de porter en nous la marque et le sceau du Seigneur Car au
temps du Jugement, quand paraîtra la rigueur de Dieu " (cf. Rm 11,22),
quand toutes les tribus de la terre et Adam tout entier seront
rassemblés, quand le pasteur appellera ses brebis, tous ceux qui
porteront sa marque reconnaîtront leur pasteur, et le pasteur
reconnaîtra ceux qui porteront son sceau spécial. Et il les rassemblera
de toutes les nations. Car " les siens entendent sa voix et vont
derrière lui " (Jn 10,27). Le monde, en effet, se verra partagé en deux
: d’un côté, le sombre troupeau qui ira au feu éternel ; de l’autre, le
troupeau resplendissant de lumière, qui sera conduit vers son héritage
céleste. Or c’est précisément ce que nous possédons dès maintenant dans
notre âme, qui brillera alors, se manifestera et revêtira nos corps de
gloire.

Au mois de xanthique, les racines enfouies dans la terre produisent
chacune ses propres fleurs et ses propres fruits avec leur beauté, et
elles fructifient. Les bonnes racines et celles qui portent des épines
deviennent manifestes. C’est ainsi qu’en ce Jour-là chacun révélera par
l’éclat de son corps ses actions passées ; le bien comme le mal seront
manifestés. C’est en cela en effet que consistent tout le jugement et la
rétribution (4).

L’APOCATASTASE

Le terme d’apocatastase est un terme grec qui signifie la restauration
d’un état antérieur, le retour à une situation originelle. Appliqué à
l’eschatologie chrétienne, il exprime une théorie selon laquelle, à la
fin des temps, tout l’univers créé serait rétabli dans son harmonie
originelle et tous seraient sauvés, y compris les damnés et les démons.

Cette conception se rattache à la vision " mythique " du cosmos élaborée
par Origène (v. 185 – v. 254). Celui-ci pensait qu’à l’origine, Dieu
avait créé un univers composé d’êtres purement spirituels ; faisant un
mauvais usage de leur liberté, tous – sauf l’âme du Christ – seraient
tombés plus ou moins gravement, et auraient alors été revêtus de corps
plus ou moins " épais ", et seraient ainsi devenus anges, hommes ou
démons. À la fin des temps, après des purifications successives, tous
reviendraient à leur condition première et reformeraient l’hénade
originelle, c’est-à-dire l’unité primitive des créatures spirituelles.

Cette conception du salut universel, qui nie l’éternité de l’enfer,
méconnaît à la fois l’insondable mystère de l’amour de Dieu, qui
transcende toutes nos conceptions rationnelles ou sentimentales, et le
mystère de la personne humaine et de sa liberté. L’amour de Dieu
implique un total respect de ses créatures, allant jusqu’à une "
impuissance volontaire " devant le refus éventuel de leur liberté. Les
textes de l’Écriture nous obligent à maintenir les deux affirmations
antinomiques de la totale victoire de Dieu sur le mal à la fin des
temps, et de la possibilité de la damnation éternelle, la seconde ne
pouvant être que l’envers de la première. Seul convient ici le silence
de l’intellect devant le mystère.

C’est pourquoi la doctrine de l’apocatastase, acceptée par saint
Grégoire de Nysse et, plus tard, par les grands mystiques syriens Isaac
de Ninive et Joseph Hazzaya, a été condamnée en 553 par le Ve Concile
œcuménique, en même temps qu’un certain nombre d’éléments de la doctrine
d’Origène, réduite en système par des disciples tardifs. Ce rejet de
l’affirmation du salut universel par la tradition orthodoxe n’interdit
évidemment pas l’intercession ardente pour le salut de tous et
l’espérance en leur conversion finale.

L’ÉPECTASE

Une question peut encore être posée au sujet de la béatitude éternelle
des élus : celle-ci doit-elle être conçue comme une contemplation
immobile et rassasiante, ou peut-elle comporter une croissance, une
découverte sans cesse renouvelée d’une Réalité inépuisable ?

L’un des aspects les plus originaux de la pensée de saint Grégoire de
Nysse est sa doctrine de l’épectase, selon laquelle la divinisation de
l’homme, ici-bas et dans l’éternité, implique un progrès et une tension
sans fin, qu’illustre l’image du coureur de l’Épître aux Philippiens
(3,13) : " Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu
de tout mon être (épecteinomenos) d’où le terme d’épectase) et je cours
vers le but... " Comme l’explique Jean Daniélou, l’un des meilleurs
connaisseurs du grand Cappadocien :

Il y a à la fois pour l’âme un aspect de stabilité, de possession,
qui est la participation qu’elle a à Dieu – et de l’autre un aspect de
mouvement qui est l’écart toujours infini de ce qu’elle possède de Dieu
et de ce que Dieu est... La vie spirituelle est ainsi une transformation
perpétuelle de l’âme en Jésus Christ sous forme d’une ardeur croissante,
la soif de Dieu augmentant à mesure qu’il est davantage participé, et
d’une stabilité croissante, l’âme s’unifiant et se fixant toujours
davantage en Dieu (5).

Sans retenir l’idée d’une croissance dans la béatitude, de nombreux
auteurs de l’époque patristique – saint Maxime le Confesseur en
particulier – ont utilisé le thème du désir, de l’absence de satiété au
sein même de la vision de Dieu pour exprimer l’éternelle nouveauté de la
joie des élus. On en retrouve l’écho, en Occident, chez un Grégoire le
Grand. Il s’agissait pour lui de concilier deux affirmations
antinomiques de l’Écriture : " Les anges désirent fixer sur lui leurs
regards " (1 P 1,12) ; et : " Dans le ciel leurs anges voient sans cesse
la face de mon Père qui est dans les cieux " (Mt 18,10) :

Si l’on compare ces deux assertions, on constatera qu’elles ne se
contredisent en rien. Car les anges, tout à la fois, voient Dieu et
désirent le voir ; ils ont soif de le contempler et ils le contemplent.
S’ils le désiraient sans jouir de l’effet de leur désir, ce désir
stérile serait cause d’anxiété, et l’anxiété de souffrance. Mais les
anges bienheureux sont éloignés de toute souffrance d’anxiété, puisque
souffrance et béatitude sont incompatibles... Pour qu’il n’y ait donc
pas d’anxiété dans le désir ils sont rassasiés tout en désirant, et pour
que le rassasiement n’entraîne pas de dégoût, ils désirent tout en étant
rassasiés... il en sera de même pour nous quand nous viendrons à la
source de Vie : nous éprouverons avec délices, tout ensemble, soif et
rassasiement (6).

Brochure édité par le
Monastère Saint-Antoine-le-Grand,
26190 St-Laurent-en-Royans, France.
Reproduit dans la revue Le Chemin, no. 33 (1996).


NOTES

(1) S. Athanase d’Alexandrie, Vie de saint Antoine, c. 65-66.
(2) Myrrha Lot-Borodine, " La béatitude dans l’Orient chrétien ", dans
Dieu Vivant, 15 (1950), pp. 85 ff.
(3) Idem., pp. 106-107.
(4) Macaire d’Égypte, Homélies spirituelles, 12, 13-14, (" Spiritualité
orientale ", n° 40), Abbaye de Bellefontaine, 1984, p. 170.
(5) J. Daniélou, Platonisme et théologie mystique, Paris, 1944, pp. 305-307.
(6) S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, 18,54,91 ; PL 76, 94ac.

Clanche de Bastille

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Apr 5, 2007, 12:35:04 PM4/5/07
to
R.V. Gronoff a écrit :

> LE BUT DE LA CRÉATION

Criez pas : y avait hors-jeu.

> Le chrétien est un homme qui attend.

Cliquez sur le lien ci-dessous pour télécharger le retour Jésus :

<http://cjoint.com/?efsHTaW2et> (.gif - 3,11 Ko).

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