Pierre Lafont, ancien député, ancien directeur de l'écho d'oran,
raconte ses desillusions: (extrait de son livre,
"l'expiation")
L'ENSEIGNEMENT ET SES PROBLÈMES
Un des plus importants efforts de l'Algérie nouvelle et l'un des plus
honorables est consacré à l'enseignement. Les déclarations se
succèdent annonçant qu'en peu de temps tous les enfants seront
scolarisés. Mais, là comme ailleurs, les difficultés de la tâche sont
accrues par les conditions mêmes de l'Indépendance.
Les instituteurs et les professeurs français sont en partie remplacés
par des coopérants. Ceux-ci, convaincus par la mystique d'extrême
gauche et sur les instructions formelles du "Parti", viennent faire
œuvre humaine ... et politique, les hauts salaires n'étant qu'un des
éléments secondaires de leur décision.
Très vite, ils doivent se rendre à l'évidence: l'Algérie est ravie de
les voir arriver, mais elle entend limiter leur action à leurs
fonctions professionnelles. L'Algérie n'a pas besoin de leurs conseils
qu'ils soient politiques ou même éducatifs. Quant aux salaires, étant
donné la désorganisation administrative et le dénuement financier, ils
ne sont pas, ou sont très irrégulièrement payés. Il faut un accord
avec le gouvernement français, qui se substitue au gouvernement
algérien, pour que tout rentre dans l'ordre. Aujourd'hui, les
difficultés de recrutement du personnel de la coopération sont de plus
en plus grandes. Girod de l'Ain, dans le Monde du 18 mai 1967, écrit:
"On a supprimé les cadres du pays pour les remplacer par des
coopérants venus au début par prosélytisme de gauche, puis attirés par
les hauts salaires. Aujourd'hui, ce sont surtout les militaires qui
passent ainsi leur service plus agréablement que dans une caserne. Le
pays y a-t-il gagné?"
II faut donc que la relève soit faite par des enseignants arabes. Mais
comment l'improviser? II est facile de donner le titre de professeur:
c'est insuffisant pour en acquérir la compétence. Aujourd'hui,
l'éducation primaire est, avant tout, l'œuvre de simples "moniteurs".
On s'imagine la qualité de l'enseignement et la valeur des élèves.
Dans l'enseignement secondaire et supérieur le même problème existe.
En 1967, une grève des élèves de la faculté d'Alger n'a pas d'autre
but que de se plaindre du trop bas niveau de la qualité des études.
Boumedienne leur répondra que deux cents médecins algériens, trouvant
les salaires de leur pays trop bas, exercent leur précieuse profession
... dans la banlieue parisienne.
A la pénurie de maîtres et de professeurs français va s'ajouter la
tentation d'un retour à l'Islam. On peut comprendre cette recherche
d'une "personnalité évanouie ou tout au moins tenue en lisière depuis
plus de 132 ans". Mais que signifie, sur le plan de l'éducation, le
retour à l'enseignement traditionnel de l'Ecole coranique? N'ayant pas
évolué depuis des siècles, celle-ci ne développe que la mémoire par la
répétition des textes sacrés, c'est-à-dire qu'elle se refuse à la
culture moderne, toute faite de curiosité, de doutes, de remise sans
cesse en cause du dogme, quel qu'il soit. L'Islam tourne en rond.
Comment croire que les prochaines promotions issues de ces écoles
puissent être à même de se battre avec les problèmes d'une économie
moderne? Comment croire qu'un enseignement fondé sur le respect de la
lettre puisse préparer les esprits à une culture scientifique faite
d'interrogations?