Dans ce message, je vous présente d'abord un extrait du livre
"Comprendre le Monde - Introduction à l'analyse des systèmes-monde" de
Immanuel Wallerstein. Suit une réflexion inspirée par ces lignes,
ainsi qu'une question adressée aux participants de notre groupe de
discussion.
Chap. 3 L'Emergence des Systèmes-Etats, p 79,
... On prête généralement beaucoup moins d'attention à un autre rôle
crucial de l'Etat, celui de déterminer quelle part des coûts de
production doivent effectivement payer les entreprises. Les
économistes parlent souvent d'"externalisation des coûts": certains
coûts de production sont transférés des comptes de l'entreprise vers
cette entité extérieure insaisissable qu'est la société. La
possibilité d'externaliser des coûts peut sembler contraire aux
principes de base de l'activité capitaliste. Une entreprise est censée
produire pour réaliser un profit, obtenu par la différence entre le
produit des ventes et les coûts de production. Le profit est donc la
récompense d'une production efficace. L'hypothèse tacite - qui est
aussi la justification morale du profit - est que la production assume
l'intégralité des coûts.
En pratique cependant, cela ne fonctionne pas ainsi. Le profit n'est
pas seulement la récompense de l'efficacité, il est aussi celle d'un
meilleur accès à l'aide de l'Etat. De fait, très peu de producteurs
paient l'intégralité de leur coûts de production. En général, trois
types de coûts sont externalisés de façon significative: les coûts
engendrés par la pollution, ceux liés à l'épuisement des matières
premières et les coûts de transport. Presque tous les procès de
production impliquent un certain niveau de pollution.c'est-à-dire de
dégâts pour l'environnement, que ce soit les effets de déchets
matériels ou chimiques, ou d'une mutation écologique à long terme.
Pour un producteur, la solution la moins coûteuse pour se débarrasser
des déchets est tout simplement de les rejeter à l'extérieur, en
dehors de sa propriété. Et concernant le problème des mutations
écologiques, la solution la moins coûteuse est de considérer qu'elle
n'existe pas. Ces deux solutions réduisent les coûts de production
immédiats, qui se trouvent ainsi externalisés: à un moment ou à un
autre (en général bien plus tard), quelqu'un devra payer les
conséquences néfastes de ces pratiques, en nettoyant les sites pollués
ou en rétablissant les écosystèmes. Ce quelqu'un, c'est tout le monde
sauf l'entrepreneur - en général les contribuables, au travers de
l'Etat.
La deuxième manière d'externaliser les coûts, c'est d'ignorer
l'épuisement des matières premières. En fin de compte, tous les procès
de production utilisent des matières premières, organiques ou
minérales: elles entrent dans le processus de transformation qui
permet d'obtenir la marchandise "finale" vendue sur le marché. Les
matières premières ne sont pas renouvelables, certaines s'épuisent
très rapidement, d'autres très lentement, la plupart à une allure
intermédiaire. Mais à nouveau, les coûts de remplacement ne sont que
très rarement internalisés. Le monde doit donc soit se préparer à
renoncer à utiliser ces matières premières, soit chercher à les
remplacer d'une manière ou d'une autre. C'est ce qui se fait en partie
grâce à l'innovation et, dans ce cas, on peut arguer que les coûts de
remplacement sont réduits, voir nuls. Mais dans bien d'autres cas,
cela est impossible. Là encore, l'Etat doit intervenir pour assurer le
renouvèlement des matières premières, moyennant une dépense qui n'est
évidemment pas couverte par ceux qui empochent les profits. Le bois
est un bon exemple de matériau qui n'a pas été remplacé comme il se
doit: ainsi, la déforestation en Irlande date du XIIè siècle et, à
travers l'histoire du système-monde moderne, nous avons exploité
toutes sortes de forêts sans jamais reboiser. Aujourd'hui, la forêt
amazonienne au Brésil - la dernière grande forêt équatoriale dense du
monde - n'est pas protégée, ce qui soulève de sérieux débats.
Il y a enfin les coûts de transport. Certes, les entreprises paient en
règle générale pour le transport des marchandises qui arrivent chez
elles ou qui en sortent, mais elles ne couvrent que très rarement
l'intégralité de ces frais. Les coûts extrêmement élevés de création
des infrastructures de transport nécessaires - ponts, canaux, réseaux
ferroviaires, aéroports - sont en effet pour l'essentiel supportés non
par les entreprises qui les utilisent, mais bien par la collectivité.
La justification en est que ces coûts seraient si considérables, et le
retour sur investissement attendu par une entreprise individuelle si
faible, que les infrastructures n'auraient jamais pu exister sans
l'engagement de l'Etat. C'est peut.être vrai, même si cela semble un
peu exagéré, mais c'est en tout cas une nouvelle preuve du rôle
primordial de l'intervention étatique dans le processus d'accumulation
illimité du capital.
L'extrait présenté ci-dessus m'amène à plusieurs réflexions. Une
partie importante des problèmes qui menacent la pérennité de notre
civilisation est due à ce phénomène d'externalisation des coûts.
Rappelons-le, l'externalisation consiste, pour un agent économique, à
reporter sur l'extérieur une partie de ses coûts de production, par
exemple l'assainissement des décharges dans lesquelles il se
débarrasse de ses déchets toxiques ou les effets du CO2 qu'il rejette
dans l'atmosphère. Entre parenthèse, lorsqu'on jette un mégot de
cigarette sur le trottoir ou que l'on se déplace à l'aide d'un moyen
de transport, on fait aussi de l'externalisation. En y réfléchissant
bien, l'externalisation est en contradiction avec la science
économique qui se veut une discipline rationnelle. On peut considérer
comme parfaitement légitime la notion de profit, lequel résulte de la
différence entre le prix de vente d'un bien et son coût de production,
pour autant que son coût corresponde objectivement à la réalité.
Nous voyons donc que ce qui est en cause, ce n'est pas la logique
économique en tant que telle, ni la loi du marché, la propriété privée
ni même le capitalisme, mais cette erreur de logique fondamentale qui
nous amène à faire l'impasse sur l'externalisation des coûts.
Deux étapes
Imaginons maintenant que l'humanité progresse et finisse par mettre en
oeuvre une vraie vérité des coûts. Dans ce nouveau paradigme
économique, le prix de l'énergie d'origine fossile serait, par
exemple, multiplié par vingt, ou cinquante. Plus aucun bien matériel,
plus aucun service, ne serait vendu à un prix qui ne couvre pas
intégralement ses coûts internes et ses coûts externes. La société se
trouvant en situation d'"internalisation parfaite", elle serait mûre
pour la seconde étape. Une nouvelle forme d'externalité devrait être
prise en compte. Alors que jusqu'à maintenant, seules les externalités
matérielles auraient été internalisées, un nouvel effort devrait
porter sur les externalités immatérielles. Il est difficile de trouver
une définition s'appliquant à l'ensemble des externalités
immatérielles, c'est pourquoi je me contenterai d'en donner quelques
exemples: le développement de jeux vidéos violents, la production
d'aliments qui favorisent les maladies dites "de
civilisation" (obésité, diabète, cholestérol, cancer du poumon, etc),
la production d'aliments carnés (qui produit de la souffrance animale,
souvent effroyable), une part importante des activités marketing qui
exacerbent le besoin de consommer, le stress au travail, les émissions
de télévision débilitantes, les jeux d'argent addictifs, etc, etc.
Alors seulement, pour reprendre une expression que j'ai trouvée
récemment sur un forum, la terre cesserait d'être cette "planète
hurlante" qui assourdit les personnes sensibles ou légèrement en
avance sur leur époque !
Qu'est-ce qui explique que nous ne soyons pas même en train de
travailler à la première étape, la plus "facile", celle qui s'appuie
sur la seule rationalité cartésienne et mathématique,
l'internalisation des externalités matérielles, alors que la seconde
étape demande un certain développement de la conscience qui semble
hors de portée à l'heure actuelle ? J'ai ma petite idée, et vous ?
Avec ma meilleure amitié,
Jean-Pierre Schnyder
plusconscient.net propose un catalogue d'enregistrements audio
soigneusement sélectionnés de provenance variée en libre accès.
L'objectif du site est de favoriser la prise de conscience des grandes
problématiques de notre époque, développement durable, réchauffement
climatique, surpopulation, etc et de proposer également des ouvertures
sur le spirituel.
Ne comprenant rien aux notions d'internalisatio et externalisation
des coûts de production je suis tenté d'adhérer aux fadaises de cet ouvrage.
Croyez vous que je devrais suivre des cours d'économie de base ?