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FRANCE's GENOCIDES (1995-2000) (18)

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Johan Viroux

unread,
Aug 1, 2003, 4:00:50 PM8/1/03
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Verschave François-Xavier, Noir silence / Qui arrêtera la Françafrique ?,
éd. Les Arènes, 2000
GUINEE EQUATORIALE

(p.237) Sorte de petit Gabon peuplé de 400 000 habitants, la Guinée
équatoriale a tout pour séduire la Françafrique : un pactole pétrolier, du
bois tropical, des connexions mafieuses et la dictature bien cruelle de
Teodoro Obiang Nguema. Ce fut une colonie espagnole, mais qu'importe : la
France a été ravie de l'admettre dans la zone franc, en 1984, puis de signer
en 1985 un accord de coopération militaire. Les assassinats fort suspects de
plusieurs coopérants français n' ont pas troublé cette idylle.

(p.238) La journaliste Anne Crignon, qui s' est obstinée dans une enquête
pleine d' embûches, résume ainsi en septembre 1999 la face émergée d'un
dossier touffu, embourbé dans l'un des marécages les plus sordides de la
Françafrique. Car il y a d' autres scandales. "On" a volé à la journaliste
des documents et pièces à conviction qui auraient gêné le non-lieu dans l'
affaire Desgranges. Le docteur Abdoulaye Keita, coopérant français, a été
menacé de mort puis victime d'une tentative d'empoisonnement pour avoir
refusé de couvrir le détournement de l'argent de la coopération. L'hôpital
de Bata est resté scandaleusement déglingué et démuni, le docteur Keita a
été limogé pour faute lourde, à cause de ses manquements " au devoir
d'obéissance hiérarchique " et « à l'obligation de discrétion
professionnelle". Il a été réduit à demander le RMI. Sa compagne et ses
enfants aussi ont été victimes de la tentative d' empoisonnement aux dérivés
de la digitaline. Apparemment, les résultats des analyses ont été falsifiés.

Lors des morts criminelle ou suspecte de Branger et Desgranges, le rôle des
policiers français du SCTIP (Service de coopération technique internationale
de police) ressemble beaucoup plus à du maquillage qu' à une sauvegarde des
indices. Chacun de leur côté, Abdoulaye Keita et sa fille, Mariama, ont
essayé de comprendre ce qui était arrivé. La seconde a mené sa propre
enquête, et communiqué le résultat de ses recherches, sur procès verbal, à
la juge Duez. Les éléments factuels et très précis qu' elle énumère ne sont
peut-être (p.239) pas tous exacts, mais la plupart pourraient être vérifiés
ou contredits par une enquête judiciaire ou journalistique.

Mariama Keita signale au moins trois autres décès suspects de Français à
partir de 1992. Et pas n'importe lesquels. Deux employés de l' ambassade de
France en Guinée équatoriale seraient décédés successivement des mêmes
symptômes que ceux qu' a connus Abdoulaye Keita : Ruben Sottier, intendant
et chiffreur occasionnel, époux de la comptable de l' ambassade, et Emmanuel
Mattioni, le chiffreur en titre. L'un des principaux banquiers du pays,
Manuel Andres, mort en 1992, aurait été lui aussi empoisonné à la
digitaline.

Directeur de l' agence de la BIAO à Bata 1, il avait accès à des
informations sensibles. Il aurait remis à son ami Branger un listing d'
opérations illégales, impliquant la Françafrique locale, un chef mercenaire,
des personnages-clefs du financement politique de la droite française. Si ce
listing a existé, il devait figurer en bonne place parmi les documents
dérobés dans la chambre de Branger : ils semblent avoir connu le même genre
de soustraction barbouzarde que les archives du palais de Bokassa. On n' en
finirait plus d' énumérer les raisons d'enquêter... et d'étouffer les
enquêtes .

(p.240) Non content d' offrir un large panel d' opportunités commerciales,
Obiang a le bon goût d' être installé sur un océan de pétrole, que les
compagnies françaises disputent aux anglo-saxonnes. François Mitterrand a
chaleureusement accueilli ce "don de Dieu" dans la Francophonie et la
franco-monnaie. Les opérateurs français ont obtenu d'importants droits de
pêche et le quasi monopole de l'okoumé. Une « communion ", comme dirait
Roland Dumas, qui partageait avec François une conception quasi mystique de
la jouissance, par-delà le bien et le mal.

Ce bonheur françafricain a coïncidé avec un investissement économique et
militaire massif du régime sud-africain de l'apartheid - ce dont nos
lecteurs ne s'étonneront plus. Exactement comme à la Grande Comore, Pretoria
a pris ses aises dans l'île de Bioko (ex-Fernando Po). Une centaine de
Sud-Africains y ont débarqué, en partie dotés d'un passeport français. Dans
un ranch bovin, ils ont stocké du matériel de guerre et installé une station
d'écoute. Ils se sont aussi servis de l'île comme d'un discret relais pour
déjouer le boycott et acheter notamment du pétrole nigérian .

Obiang disposait déjà d'une garde de 500 mercenaires marocains. En guise de
dot, Paris forme et arme une milice, les Jeunes Torches, et une police
politique, les Ninjas, à mi-chemin entre les tontons-macoutes haïtiens et
les escadrons de la mort guatémaltèques. Selon le Réseau Voltaire, des
mercenaires français passés par les Comores seraient intervenus comme
instructeurs ou conseillers .

Jacques Chirac a poursuivi sans problème la coopération militaire,
économique et monétaire qu'avait engagée son prédécesseur, en parfait accord
avec le réseau Foccart. Il reçoit volontiers Obiang à l'Elysée, même un 14
juillet (1997). Il n'hésite pas à lui ouvrir les vannes (p.241) de l'aide
française, avec l'aval de Lionel Jospin. La Guinée équatoriale est un si
charmant pays : on y a "dérégulé" les enlèvements, les tortures, le travail
forcé, les assassinats. Dans ce contexte libéraI, on ne voit pas bien ce qui
freinera l'essor des homicides pour prélèvement d' organes, à des fins
rituelles ou de trafic. L'opposition, exilée en Espagne, assure que les
meurtres rituels s'opèrent avec "la complicité directe de grands dignitaires
de l'État ".

(p.242) Dans la continuité des émissaires de François Mitterrand et Charles
Pasqua, le ministre de la Coopération Charles Josselin est donc allé à
Khartoum, le 10 août 1998. Sans cesser de s'en prendre à la naïveté de la
politique américaine envers ce régime , il a prêché un message de paix et de
coopération : la France a choisi de soutenir l'unité du plus grand pays
d'Afrique et de l'aider à se réinsérer dans la communauté internationale .
la partition du Soudan, résultat possible d'une victoire des insurgés
sudistes, serait une catastrophe régionale. " La question du partage des
richesses resterait. Les richesses, en agriculture et en pétrole, restent au
Sud, et la majorité de la population au Nord. "

Au train où s' enchaînent famines et exodes, ce déséquilibre démographique
ne peut que s'accentuer. Tant mieux, si l'on pousse la logique du propos
ministériel : les besoins du Nord, son " espace vital", lui confèrent un
droit inaliénable à exploiter le Sud...

Si Charles Josselin estime que les peuples de cette région ont droit aux
valeurs républicaines dont il se réclame, il devrait admettre qu' on ne peut
les forcer à se placer sous la coupe d'un régime qui ne songe qu'à les
asservir, à piller leur sol et leur sous-sol. Seulement, voilà : les
pétroliers français se verraient bien profiter de l'éviction des Américains
pour prendre leur part de ce pillage. Le régime soudanais fascine une partie
des services de renseignement français, en tant que

(1. Au début de 1998 encore, le régime a précipité la famine en bloquant
durant deux mois (février-mars) tout ravitaillement aérien. La guerre d'
épouvante, fanatique, menée par le régime de Khartoum contre les populations
du Sud demeure la première cause de leur détresse, y compris alimentaire.
Certes, des chefs de guerre sud-soudanais instrumentalisent aussi cette
détresse et l'aide humanitaire. De là à imputer entièrement la
responsabilité de la famine à la rébellion sudiste et son allié américain,
il y a une marge. Elle s'efface dans l'article-choc de Stephen Smith,
Sud-Soudan, cimetière de l'humani'taire (Libération, 2811011998), qui omet
la criminalité radicale de la dictature militaro-islamiste, et a fortiori la
bienveillance française à son égard.

2. Même Jacques Chirac a trouvé que le ministre en faisait trop, juste après
les attentats de Nairobi et Dar-es-Salaam (cf. Chirac fait la leçon, in Le
Canard enchaîné du 1910811998). Dans Le Figaro du 0410811998 (Soudan ; les
errements de Washington), Pierre Prier développe une critique utile et
étayée de la politique américaine au Soudan - sans rappeler son origine : la
réaction scandalisée de l'opinion américaine face aux crimes de la junte. Ce
n'est pas le cynisme autosatisfait de la politique française qui aidera à
formuler une alternative crédible, si l' on exclut l'indifférence à
l'indéfinie torture des peuples du Sud-Soudan.

3. Depuis la livraison de Carlos en 1994, Paris est, en Europe et au FMl, le
principal opposant aux sanctions contre Khartoum.)

(p.243) carrefour de contacts avec les réseaux islamistes et levier d'
agitation en maints pays d'Afrique. Quant à l'État-major, il y voit un allié
pour les guerres d'Afrique centrale. (.)

Cette notion d' " espace de coopération " contredit la thèse avancée par le
patron de la DST lorsqu'il a témoigné au procès en diffamation intenté par
Charles Pasqua à mon encontre . La livraison de Carlos par Khartoum n'aurait
été qu'un accord ponctuel, sans autre contrepartie qu'un rétablissement de
l'image du régime . Deux spécialistes, Gérard Prunier et Yves Ternon,
venaient de confirmer la nature criminelle du pouvoir soudanais : il est
coutumier des crimes contre l'humanité, qualifiables pour certains d' actes
de génocide.

Lors de la récupération de Carlos, le préfet Parant était placé sous les
ordres du ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua. À la barre, il a insisté
sur le parfait déroulement de cette opération. Il y voit un grand succès
technique de son service. Dans ces cas-là, a-t-il ajouté:

(p.244) «J'ai constaté de première main de nombreux cas de torture" au
Soudan, déclare en avril le rapporteur spécial de l'ONU, Leonardo Franco,
lors de la session annuelle de la commission des Nations unies pour les
droits de l'homme. Il observe aussi que les forces gouvernementales
continuent d' incendier les villages noubas. La France et l'Italie
présentent pourtant une résolution enthousiaste, félicitant le gouvernement
soudanais de son engagement en vue d'un processus de démocratisation... Sous
l' oeil bienveillant de l' Allemagne et de la Grande-Bretagne. Il faut dire
que l'Allemagne a construit le pipe-line qui amène jusqu'à la mer Rouge le
pétrole du Sud-Soudan. À Khartoum, l' ambassadeur allemand apparaît
régulièrement à la télévision (p.245) gouvernementale : il n'hésite pas à
s'afficher dans les réunions du parti au pouvoir, le Front national
islamique .

Le Quai d'Orsay et la Coopération auraient quelque excuse à leur
bienveillance, selon La Lettre de l'Océan Indien .

" La vision "pro-Khartoum par anti-américanisme" /.../ est celle de l'
ambassadeur de France au Soudan Michel Raimbaud. Indéboulonnable à ce poste
que personne ne veut, cet ancien militant du Parti communiste français
(PCF), délégué syndical CGT au ministère des Affaires étrangères, a été
séduit par l'anti-américanisme affiché par le régime soudanais.

Arabisant, marié à une Syrienne, il a en revanche toujours vu dans le leader
de la rébellion au Sud-Soudan, John Garang, une sorte de suppôt des
États-Unis manipulé par des pays comme l'Ouganda, considérés comme hostiles
à la France. Ces thèses, défendues en long et en large dans des milliers de
télégrammes diplomatiques adressés à Paris (à raison de plusieurs par jour),
ont forgé les certitudes de Josselin sur le dossier soudanais. »

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