Klemperer Victor, LTI, La Langue du Troisième reich, Carnets d'un
philologue, éd. Albin Michel, 1996
/LTI = Lingua tertii imperii/
(p.14) Ce philologue apolitique, /juif allemand,/ qui s'était toujours tenu
à l'écart de la respublica, est très tôt conscient que derrière l'hystérie
de la langue se profile celle des actes. Ses mots les plus durs, il les
réserve à ceux qui auraient dû comme lui le comprendre, à cette bourgeoisie
d'origine juive qui se voila la face aussi longtemps que faire se put, à ses
collègues, intellectuels « aryens » qui démissionnèrent et s'inclinèrent
devant la bêtise. Par lâcheté, par confort et conformisme.
-- Devant le français, la bourgeoisie wallonne, néerlandophone,
luxembourgophone, bretonne, alsacienne, basque, occitane, catalane, corse,
...se voila aussi la face.
(p.20) L'apport de Klemperer à la formation d'une conscience historique fut
souterrain et par là même plus profond, décisif. En RDA, pour échapper à
l'emprise angoissante de la « présence pleine » des fantômes, on lisait LTI
Et l'on se surprenait, parfois, à la lecture de cette analyse d'une langue
pervertie par l' idéologie, à établir d'inquiétants parallèles...
-- On retrouve également d'inquiétants parallèles avec le français, langue
du jacobinisme...
(p.38) Non, l'effet le plus puissant ne fut pas produit par des discours
isolés, ni par des articles ou des tracts, ni par des affiches ou des
drapeaux, il ne fut obtenu par rien de ce qu' on était forcé d' enregistrer
par la pensée ou la perception.
Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des
expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s'imposaient
à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et
inconsciente.
-- Idem avec le français, utilisant ainsi le terme "frontière linguistique"
en Belgique au lieu de "limite linguistique", le terme "Amerloque" pour
désigner les Américains, le français utilisé avec le soi-disant accent belge
pour humilier le Belge s'exprimant en français, idem à l'égard des Suisses,
...
(p.38) Mais la langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma
place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d'
autant plus naturellement que je m' en remets inconsciemment à elle. Et
qu'arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d'éléments toxiques
ou si l'on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent
etre comme de minuscules doses d'arsenic. on les avale sans y prendre garde,
elles semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps l'effet
toxique se fait sentir.
(p.88) Comme tous les autres penseurs des Lumières qui, en tant que
philosophes et encyclopédistes, étaient « ses camarades de parti », avant
qu'il fit cavalier seul et commençât à les haïr, Rousseau emploie lui aussi
« fanatique » dans un sens péjoratif. Dans La Profession defoi du vicaire
savoyard, il est dit de l' apparition de Jésus parmi les zélateurs juifs :
Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre. »
Mais peu après, quand le vicaire, en porte-parole de Jean-Jacques, s'en
prend presque plus violemment à l'intolérance des encyclopédistes qu'à celle
de l'Église, on peut lire dans une longue note : « Bayle a très bien prouvé
que le fanatisme est plus pernicieux que l'athéisme, et cela est
incontestable ; mais ce qu'il n'a eu garde de dire, et qui n'est pas moins
vrai, c'est que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une
passion grande et forte, qui élève le cour de l'homme, qui lui fait mépriser
la mort, qui lui donne un coeur et qu'il ne faut que mieux diriger pour en
tirer les plus sublimes vertus : au lieu que l'irréligion, et en général
l'esprit raisonneur et philosophique, attaché à la vie, efféminé, avilit les
âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l' intérêt
particulier, dans l'abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les
vrais fondements de toute société. »
Ici, le renversement de valeur qui fait du fanatisme une vertu est déjà un
fait acquis. Mais, en dépit de la renommée universelle il est resté sans
effet, isolé dans cette note. Dans le romantisme, la glorification non pas
du fanatisme mais de la passion (p.89) sous toutes ses formes et pour toutes
les causes relevait de Rousseau. À Paris, près du Louvre, se trouve un
ravissant petit monument qui représente un tout jeune tambour qui s'élance.
Il bat la générale, il réveille la ferveur avec les roulements de son
tambour, il est représentatif de l'enthousiasme de la Révolution française
et du siècle qui l'a suivie. Ce n'est qu'en 1932 que la figure caricaturale
de ce frère de l'enthousiasme qu'est le fanatisme passa la porte de
Brandebourg pour la première fois. Jusque-là, le fanatisme était demeuré,
malgré cet éloge discret, une qualité réprouvée, quelque chose qui tenait le
milieu entre la maladie et le crime.
(p.90) (...) ; le national-socialisme étant fondé sur le fanatisme et
pratiquant par tous les moyens l'éducation au fanatisme, « fanatique » a été
durant toute l'ère du Troisième Reich un adjectif marquant, au superlatif,
une reconnaissance officielle. Il signifie une surenchère par rapport aux
concepts de témérité, de dévouement et d'opiniâtreté, ou, plus exactement,
une énonciation globale qui amalgame glorieusement toutes ces vertus. Toute
connotation péjorative, même la plus discrète, a disparu dans l'usage
courant que la LTI fait de ce mot. Les jours de cérémonie, lors de
l'anniversaire de Hitler par exemple ou le jour anniversaire de la prise du
pouvoir, il n'y avait pas un article de journal, pas un message de
félicitations, pas un appel à quelque partie de la troupe ou quelque
organisation, qui ne comprît un « éloge fanatique » ou une « profession de
foi fanatique » (.).
-- Influence de la philosophie de Rousseau avec le fanatisme sur le
nazisme...
(p.114) La dérision, qui, en ce temps-là, était à l'oeuvre contre la volonté
du législateur, a été délibérément employée par le gouvernement nazi ; il ne
voulait pas seulement mettre les Juifs à l'écart, il voulait aussi les
diffamer ».
-- La "civilisation "française" a aussi utilisé la dérision contre les
communautés linguistiques bretonnes (ex.: Bécassine), corses (cf les propos
racistes récents dans une émission télé française traitant les hommes corses
de zoophiles), ...
(p.115) (.) la tradition est repoussée sans ménagement lorsqu'elle est
hostile au principe national. Ici entre en jeu une caractéristique
typiquement allemande (.)
-- Ainsi, en Belgique, on peut voir une tentative de certains francophiles
d'orienter l'esprit des marches folkloriques militaires de
l'Entre-Sambre-et-Meuse vers le "souvenir" napoléonien. Or, ce folklore à
caractère religieux n'a rien à voir avec la commémoration des victoires de
ce dictateur...
(p.116) la manie de faire les choses à fond [Gründlichkeit]. Une grande
partie de l'Allemagne a été colonisée par les Slaves, et les noms de lieux
rappellent cette donnée de l'histoire. Mais tolérer d' autres noms de lieux
que des noms germaniques va à l'encontre du principe national du Troisième
Reich et de sa « fierté raciale ». Ainsi, la carte géographique est-elle
épurée jusque dans les moindres détails. En lisant un article de la
Dresdener Zeitung du 15 novembre 1942 . « Noms de lieux allemands à l'Est »,
j'ai noté ceci : Dans le Mecklembourg, on a supprimé l'annexe « Wendisch »
[Sorabe] du nom de nombreux villages, en Poméranie, on a germanisé 120 noms
de lieux slaves, environ 175 dans le Brandebourg, et les patelins de la
vallée de la Spree ont été germanisés tout spécialement. En Silésie, on est
parvenu à 2 700 germanisations, et dans la circonscription de Gumbinnen - où
c'étaient surtout les terminaisons lituaniennes « racialement inférieures »
[niederrassig] qui choquaient, et où, par exemple, on a rendu
Berninglauken » plus nordique [aufnorden] en le changeant en
« Berningen »-, dans la circonscription de Gumbinnen, donc, sur 1 851
communes, pas moins de 1 146 ont été débaptisées.
(p.117) Le"Gau de la Warta", créé le 26 octobre 1939, s'étendait sur une
partie de Pologne occidentale comprise entre Lodz (Litzmannstadt), Poznan
(Posen) et Inowroclaw (Hohensalza). Le Gauleiter Arthur Greiser s'y rendit
responsable de déportations massives et de l' extermination de Juifs et de
Polonais en vue d'une " dépolonisation " /Entpolonisierung/ et d'une "
germanisation " /Eindeutschung/ .
-- Les promoteurs du français ont eu et ont conservé la fâcheuse tendance de
franciser pratiquement tous les noms de lieu non francophones sur le
territoire devenu francophone...
(p.182) L' Essai sur l'inégalité des races humaines de Gobineau, qui parut
en quatre volumes de 1853 à 1855, est le premier à enseigner que la race
aryenne est supérieure, que la pure germanité est l'aboutissement de la race
humaine et même la seule digne de ce nom, et qu'elle est menacée par le sang
sémite qui s'insinue partout, dont on doute fortement du caractère humain.
Tout ce dont le Troisième Reich a besoin pour son assise philosophique et
pour sa politique est réuni ici, toute application et tout développement
ultérieurs, pré-nazis, de cette doctrine renvoient invariablement à ce
Gobineau. Lui seul est ou semble être - je laisse cette question en
suspens - l'auteur responsable de l'idéologie sanguinaire.
(...) l'idée originale de Gobineau n'était pas d'avoir divisé l'humanité en
races, mais plutôt d'avoir relégué le concept général d'humanité au second
rang par rapport aux races devenues autonomes, et d'avoir opposé de manière
fantaisiste, au sein des races blanches, une race de seigneurs germanique à
une race de parasites sémite. Gobineau avait-il sur ce point de quelconques
précurseurs ?
(p.185) Le comte Arthur de Gobineau joue un rôle plus important dans
l'histoire de la littérature française que dans les sciences naturelles,
mais il est caractéristique que cette influence ait été reconnue plus tôt du
côté allemand. Dans toutes les phases de l'histoire de France qu'il a
vécues - il est né en 1816, mort en 1882 -, il s'est senti spolié de ce
qu'il croyait être le droit seigneurial que lui conférait son ascendance
noble, spolié de ses potentialités individuelles, par le règne de l'argent,
de la bourgeoisie, de la masse aspirant à l'égalité des droits, par la
domination de ce qu'il désignait sous le nom de démocratie, qu'il haïssait
et dans laquelle il voyait le déclin de l'humanité. Il était convaincu de
descendre, en droite ligne et de sang non mêlé, de la noblesse féodale
française et de la haute noblesse franque.
-- No comment.
(p.218) (.) quel fut le jour le plus difficile pourl es Juifs dans ces douze
années d'enfer ?
Je me repose aujourd'hui la question que je me suis posée, que j'ai posée
aux personnes les plus diverses des centaines de fois déjà : quel fut le
jour le plus difficile pour les Juifs dans ces douze années d' enfer ?
Jamais je n'ai obtenu de moi, jamais non plus des personnes interrogées, une
réponse autre que celle-ci : le 19 septembre 1941.
À partir de cette date, il fallut porter l'étoile jaune, l'étoile de David à
six branches, le chiffon de couleur jaune qui signifie, aujourd'hui encore,
peste et quarantaine et qui, au Moyen Âge, était la couleur distinctive des
Juifs, la couleur de la jalousie et du fiel dans le sang, la couleur du mal
qu'il faut éviter ; le chiffon jaune avec son impression à l' encre noire :
« Juif », le mot encadré par les lignes des deux triangles encastrés l'un
dans l'autre, le mot tracé en grosses capitales qui, de par leur espacement
et l'outrance de leurs horizontales, simulent les caractères hébraïques.
-- Les élèves qui avaient été pris en train de parler leur langue maternelle
au lieu du français à l'école en Flandre, à Bruxelles, en Wallonie, dans
l'Arelerland, en Bretagne, en Occitanie étaient punis. Quand un élève était
surpris - souvent par délation -, il recevait une marque symbolique (signet,
...). En certains endroits, le dernier élève à recevoir le signet pendant la
journée avait une retenue, en d'autres, tous les élèves pris étaient punis;
...
(p.280) Ce qu' il y avait d' étonnant ici, c' était l' impudente grossièreté
de ces mensonges, qui transparaissait dans les chiffres; la conviction que
la masse ne pense pas et qu'on peut parfaitement l'abrutir est à la base de
la doctrine nazie.
-- La propagande française et francophile fait de même. Elle a ainsi encore
tu la collaboration effective entre la France et l'Irak, sous la coupe de
Saddam qui n'a pas hésité à torturer des milliers de ses citoyens.
(p.363) RESISTER DANS LA LANGUE
La résistance qui se déploie ici ne prend pas la forme du coup d'éclat, de
l'action guerrière, elle donne corps à une stratégie de l'endurance, de la
persévérance, face à l'adversité la plus extrême et en dépit du danger de
tous les instants. Le résistant muet, en (p.364) apparence soumis et
apraxique qu'est Klemperer, lance le défi le plus insensé qui soit : celui
de maintenir et d'incarner la continuité de la raison, de la pensée
critique, de l'identité civilisée lorsque tout se défait, lorsque tout
nage dans la même sauce brune ». Il est celui qui mise, au péril de sa vie
(découvertes, ses notes le condamneraient à coup sûr au camp, voire à la
chambre à gaz), sur l'ininterruption du travail d'élucidation dévolu à
l'intellectuel - lors même que le poison des mots et des opinions distordus
s'infiltre partout et que l'« épidémie » n'épargne rien ni personne.
-- Il faut également dépasser le discours jacobin qui étouffe la liberté de
la raison.
--
Pour contacter le modérateur : fsg-...@neuronnexion.fr
Au four, le JV
JV: ... et au moulin: pour broyer et cuire les collabos de l'impérialisme
français...