Pourquoi réserver une place particulière au public breton, et plus
précisément au public rennais puisque c’est parmi les tribunes bien
garnies de Courtemanche que nous nous sommes glissés afin d’y promener
notre regard baladeur ? La réponse est simple : Rennes est en matière de
rugby une vraie terre de mission. Par conséquent, le spectateur rennais,
tout juste initié aux subtilités d’un jeu quoi qu’on en dise complexe, a
une âme candide. Une fraîcheur virginale de nature à attendrir les plus
vieilles roulures de l’ovalie française.
Bienvenue dans le salon de thé
Ainsi, une personne habituée au joyeux tintamarre d’une tribune
méridionale aurait probablement l’impression, en foulant les travées de
Courtemanche, de s’installer dans un salon de thé. Entre gens de bonne
compagnie, on vient assister à de curieuses joutes où l’on se roule dans
la boue pour s’emparer d’un cuir même pas rond. On applaudit et
manifeste un embryon d’allégresse quand les joueurs portant les couleurs
locales gagnent du terrain, on s’interloque quand l’arbitre siffle une
pénalité, on affecte un air désolé quand on réalise que les adversaires
du jour viennent de marquer des points et on ne siffle même pas les
tentatives du buteur d’en face. Car vous l’avez bien compris, il n’est
pas vraiment question à Rennes de supporters mais plutôt de simples
spectateurs. Et là où cinq cents de ces derniers émettent autant de
décibels qu’un pépé somnolant au TNB, une dizaine d’enragés toulonnais
(par exemple) vous font vibrer les murs du stade Mayol. Là où le
spectateur rennais s’afflige d’une mêlée relevée, le supporter
toulonnais exulte en lâchant un rituel : "eh, le 4, tu l’as pas volée
cette tomate, depuis le début que t’es hors-jeu !!". Et que dire des
traditionnelles broncas s’abattant sur les joueurs visiteurs qui sortent
du tunnel pour se présenter sur le terrain. Aux terribles huées, râles
sauvages et inévitables "t’es pas beau le 8 !" ou "tu te chies dessus le
10 !", répondent à Courtemanche un hardi et très intimidant « sont pas
terribles leur maillot, tu trouves pas ?? ». Public familial, public
bien éduqué, on risque pas l'envahissement de terrain.
Un peu de piment dans la soupe
Pourtant, à Rennes, il existe bien un « kop », enfin un « mini kop »,
situé en face des tribunes, où quelques énergumènes à l’accent
rocailleux et au verbe haut font les cents pas pour accompagner
l’évolution du jeu sur le terrain. Cette poignée d’anciens, probablement
importés d’authentiques pays de rugby n’ont pas leur langue dans leur
poche et "redorent" un peu le blason du public rennais. Un peu de piment
dans la soupe en somme. Un petit plaquage à retardement et résonne un
tonitruant "enculé le 6 … tu vas pas finir le match toi !" (évidemment,
prononcez "einecoulé"). La casquette à carreaux vissée sur la tête, ils
s’empressent de faire un tour à la buvette à la mi-temps pour étancher
une soif de cheval. Après deux ou trois gobelets de vin chaud dans le
cornet et un peu de philo de comptoir lâchée à la cantonade, la gouaille
reprend de plus belle et on retourne à son poste de combat, encore moins
disposé à la contrariété mais bien plus à la mauvaise foi. Ambiance
électrique, pétage de durite imminent. A la moindre incartade adverse
(mauvais geste, raffut dans la gueule, anti-jeu…) ou arbitrale (faute
non signalée ou coup de sifflet trop tatillon), c’est un torrent
d’insultes colorées qui se déverse dans l’arène : "eh gros jambon
d’arbitre, tu le siffle le talonnage à la main ?? depuis le débuuuuut…".
Dans un accès de rage, il arrive souvent au "kopiste" de casser son
buste sur la main courante en tapant frénétiquement sur les panneaux
publicitaires. Parfois blasé, il s’en prend à ses propres joueurs quand
ceux-ci jouent mal et les cisaillent donc selon la règle du "plus on
vieillit, meilleurs on était…", car ces gens là sont généralement des
anciens joueurs, et à les écouter, de très grands joueurs voire des
stars. "Nous on se déballonnait pas comme ça, on les encasquait ces gros
cochons et en prime on faisait chanter le cuir, ah ça c’est sûr, les
ailiers, ils en palpaient du ballon… ". Discours décousus, bribes de
souvenirs embellis par le temps fuyard et en tous cas facette inusable
du folklore rugbystique. Et ces supporters bougons - qui existent dans
tous les stades de France - repartent à 16 h 30 chez eux en grommelant
on ne sait quoi, jamais contents du spectacle, tous des nuls, ils
mouillent pas le maillot, faut virer l’entraîneur, les joueurs - des
mercenaires -, les dirigeants - corrompus - qui connaissent rien au
rugby, etc… enfin, l’habituelle rengaine.