Je n'ai pris ma forme commune de petite anguille, dite "civelle" ou
"pibale", selon les lieux où l'on me trouve, qu'à la fin de mon voyage et en
arrivant près des côtes . Et là, c'est brutalement devenu le cauchemar .
D'abord, j'ai pris beaucoup de plaisir à remonter ma rivière , La Vilaine .
Je me suis nourrie dans les herbiers, j'ai folâtré sur les vasières et me
suis gorgée du délicieux plancton qui se développe , grâce à la
photosynthèse, dans les mélanges d'eau douce et d'eau de mer, dès qu'il y a
un petit peu de soleil .
Ensuite, j'ai commencé à mesurer le danger réel que mes consours et moi
courrons . Nous sommes attaquées par tout ce qui bouge! Le risque est
omniprésent. Un instant de repos, c'est la pince d'un crabe qui nous coupe
en deux. Un moment d'inattention et par milliers nous sommes avalées par les
prédateurs les plus féroces : petits lieus, mulets, soles, carrelets et
autres bars qui pullulent dans l'estuaire. Au dessus de mon monde marin, là
où je suis éblouie, d'énormes engins blancs et criards nous repèrent et nous
happent dans des tourbillons de plumes et de becs.
Mais, le plus dur est à venir. L'Enfer s'approche et l'Ankou va prendre des
allures de catastrophe. Je sens bien ma rivière, maintenant, je sais que je
suis sur la bonne route . C'est curieux, l'eau qui m'appelle crée un sillon
dans l'axe du chenal, mais je ne peux franchir le mur qui me bloque.
Certaines de mes sours sont aspirées par un tuyau et disparaissent sur un
tapis roulant. Je ne les reverrai jamais. A heures fixes, par rapport à mon
horloge interne, un bruit infernal résonne dans le courant où nous cherchons
le passage. Pendant des heures, l'eau est brassée par d'énormes tamis qui
nous emprisonnent. Plusieurs fois, j'ai été prise ainsi, mais j'ai réussi à
m'échapper. Ce que j'ai subi alors est inimaginable. Il n'y a plus d'eau, il
y a des lumières blanches, vertes et rouges qui avancent dans tous les sens
.Mon odorat, très fin, est agressé par des nuances fortes et piquantes!
Heureusement, par deux fois, déjà, j'ai pu glisser avec quelques rescapées
sur une surface rugueuse et remuante et rejoindre les fonds protecteurs . Ma
peau délicate en a souffert et j'espère me refaire une santé dès que j'aurai
trouvé le passage vers ma source natale. Après tout, il s'agit, peut-être,
de ce tuyau sans fin qui traverse le mur infranchissable. J'irai voir tout à
l'heure.
"jairpur" <jai...@wanadoo.fr> a écrit dans le message de
news:4420fefa$0$20162$8fcf...@news.wanadoo.fr...
Un génocide marin autorisé par la FRANCE