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[CRITIQUE] Le 13eme Guerrier (E-U,1999) de John McTiernan

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Humbert Humbert

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Sep 18, 1999, 3:00:00 AM9/18/99
to
LE TREIZIEME GUERRIER
(The 13th Warrior).
de John Mc TIERNAN.
avec: ANTONIO BANDERAS. Etats-Unis. 1999.


L'ESPRIT DES FORMES


Malgré le charcutage indécent qu'a connu le film au montage, le dernier film
de l'auteur des superbes Die Hard et Die Hard With a Vengeance n'a
pratiquement rien perdu de la force visuelle et de l'intensité picturale que
l'oeuvre détenait certainement dans sa forme initiale... En effet, LE
TREIZIEME GUERRIER est, du début à la fin, un pur régal pour les yeux,
notamment grace à la photo stupéfiante de Peter Menzies (déjà responsable du
travail somptueux accompli sur Die Hard With a Vengeance) et ses couleurs
saturées de rouge, noir et bleu dignes des grands films d'aventure
Hollywoodiens des années 50 à la Richard Fleisher ou Walsh. Car il faut être
clair: avec ce film plus encore qu'avec tous les autres de sa carrière
(excepté peut-être le quasi expérimental Nomads), Mc Tiernan se moque
complétement des modes, ou même de ce qui pourraît séduire un jeune public
abreuvé de Scream et de sous-Pulp Fiction: En effet, Le cinéaste fan de
Ford, Kubrick et Fellini fait à la fois des séries B délivrant un plaisir
immédiat et des films pour qu'ils restent, pour que le temps et la mémoire
leur rendent hommage dans un éventuel futur cinéphilique, -et ce,
d'ailleurs, sans la moindre prétention déplacée ou une quelconque notion de
leçon ingurgitée et plagiée très tendance ces dernières années- ce qui
justifie la suprême élégance classique de la mise en scène: loin de tout
clippage débilitant (il rejoint dans cette volonté de *faire du cinéma* et
non de la pub parmi les cinéastes en activité aussi bien Spielberg (et oui!)
que De Palma, Scorsese, Lynch et même, contrairement à une idée répandue,
Fincher), le style à la fois fluide et par moments d'une rare brutalité de
Mc Tiernan nous invite, bien plus qu'à la vision d'un divertissement de
plus, à un vértitable Voyage par delà les mers et les contrées, à la
rencontre d'êtres mystérieux et fascinants que vont affronter un groupe de
Vikings accompagné par un "innocent" arabe interprété avec une rigueur
exemplaire par Banderas loin ici de tout Glamour racoleur...
Ainsi, Mc Tiernan fait du cinéma comme d'autres écrivent L'Ile au Trésor ou
Vingt Mille Lieues sous les Mers: c'est-à-dire qu'il veut, à travers le
plaisir immense que nos yeux prennent à la vision d'un spectacle, stimuler
de façon revigorante, exaltante, notre imagination et nos sens pour nous
faire réfléchir! Et réfléchir sur quoi? et bien comme dans toute son oeuvre,
sur les chocs et les conflits qui peuvent naître entre Nature et Culture,
sur les fondements de la civilisation: Par exemple, dans Le 13ème Guerrier,
il faut voir comment le cinéaste insiste -avec intelligence- sur tout ce qui
est lié à la langue -par l'intermédiaire d'abord du Latin, chose tout à
fait crédible au niveau historique- et l'apprentissage d'une autre culture
pour enrichir mutuellement, de part et d'autre, son esprit. Car McTiernan
est un humaniste, l'un des seuls grands réalisateurs actuels qui croient
avec une conviction communicative à une certaine noblesse de l'homme mis en
présence de la sauvagerie aveugle. Posant avec un manichéisme revendiqué
et -justement!- pas très politiquement correct, les limites qui séparent la
barbarerie primitive de l'homme civilisé, Mc Tiernan est d'ailleurs dans sa
vision fidèle à la majorité des théoriciens de l'anthropologie qui voient
dans la sépulture et le respect pour les morts la borne (avec le rejet de
l'inceste) qui marque le pas décisif vers l'humanité et la culture. Ainsi,
dans le film, pas d'ambiguité naïve et très hypocrite en ce qui concerne
l'appréhension des cannibales, des "eaters of the dead" par les Vikings et
l'arabe: D'un côté, le MAL absolu, brutal, représenté par des hommes (?)
sans la moindre parcelle d'humanité, sans personnalité, interchangeables
dans leur violence primitive (Le 13ème Guerrier n'étant d'ailleurs jamais
très loin d'un cinéma Fantastique à la limite de l'abstraction), et de
l'autre, des Guerriers humains et conscients aussi bien des enjeux moraux et
matériels qui sont en jeu à l'approche d'une bataille (la belle idée de la
prière avant l'assaut final), que de la perte et du respect qu'ils doivent à
l'un de leurs semblables (voir,en l'occurrence, par exemple, les regards des
vikings se posant avec compassion et émotion sur un combattant mort avec
bravoure). On le voit, et on peut le comprendre, à notre époque de cynisme
et de "second degré", un cinéaste qui prône le courage, la civilisation, et
une certaine grandeur de l'homme, -grandeur que l'on peut considérer comme
résumée par Sophocle dans Antigone lorsqu'il déclare qu' "il est bien des
merveilles en ce monde, il n'en est pas de plus grande que l'homme"
(précisons que Braudel dans sa Grammaire des Civilisations nous rappelle que
par humanisme, on entend avant tout une certaine croyance en l'homme et en
ce qui peut le grandir; sans pour autant d'ailleurs abandonner l'idée de
Dieu , puisque contrairement à une conception faussée mais répandue, tout le
courant humaniste de la Renaissance à quelques exceptions près, représente
une pensée tournée d'abord vers l'homme, certes, mais aussi respectueuse du
Divin et il est inutile ici de rappeler que l'humanisme religieux a eu ses
grands hommes...) ne sera pas forcément compris du grand public friand de
"décalage" et de violence humoristique... En effet, dans le cinéma Américain
actuel, on a, à mon humble avis: un Grand artiste Baroque, Brian De Palma
(quoique son oeuvre marque une certaine évolution vers plus de maîtrise
classique), un Grand cinéaste Moderne (au sens Baudelairien du terme) David
Lynch, et donc Mc Tiernan, qui représente en quelque sorte le "Florentin"
humaniste et rigoureux, à la fois confiant en l'homme et inquiet quant à sa
place dans le monde spirituel et matériel (cf. le Mal destructeur qui surgit
au sein de l'ordre, figure fréquente dans ses films)...
Il convient d'ailleurs de souligner que si McTiernan possède bien l'esprit
d'un Florentin (on peut voir dans la relation entre les vikings polythéistes
et l'arabe monothéiste quelquechose comme le dialogue entre l'antiquité et
le présent qui caractérise la Renaissance, avec, en plus, l'aspect oriental
qui, une fois transcendé, donnera ses lettres de noblesse, aux grands
peintres vénitiens du 16ème), il va aussi loin que ces grands hommes du
15ème et du 16ème siècle, dans la forme comme dans les thèmes:
En effet, tout en affirmant la grandeur de l'intelligence humaniste, il
souligne l'importance des invasions et des conquêtes barbares (donc vikings
également) à l'origine de l'art gothique (donc, sur le chemin de la
civilisation, du collectif vers l'individuel) et nous fait comprendre -selon
moi-à juste titre que l'histoire, comme l'histoire de l'art, n'est pas une
succession de ruptures brutales avec le passé mais bien la connaissance du
passé pour mieux vivre le présent et créer pour l'avenir (en tout cas, il
l'espère sincèrement pour le bien de l'humanité!). De même, il est exact
que l'aventure individuelle de la Renaissance ne constitue une -relative-
rupture que parceque justement elle a cherché à s'affirmer face à un passé,
passé que les grands artistes de cette époque ne rejetaient pas d'un bloc
mais à travers lequel ils essayaient d'"arracher la forme au symbole pour
l'introduire dans la vie" (Faure), c'est-à-dire qu'ils poursuivaient les
recherches de l'antiquité et du gothique, mais au lieu d'en rester à une
quête collective et instinctive comme au Moyen Age, ils s'exprimaient
individuellement.
Dès lors, le message contenu en filigrane dans Le 13ème Guerrier me semble
clair: Nous sommes tout simplement en présence d'une expression de
l'histoire de l'art et des civilisations: Les "Wendols" représentent
l'instinct primaire, pulsionnel, néfaste en tant que tel (ils sont plus
proches du symbole que de l'homme): mais en les rencontrant, l'intellectuel
monothéiste saura utiliser ce conflit ("arracher la forme au symbole…"),
régresser, entrer en contact avec ces -ses?- pulsions pour en sortir grandi
("…pour l'introduire dans la vie"): de même, les vikings représentent le
moyen Age et son instinct de groupe... instinct noble, mais incomplet,
puisque l'arabe est comme Mc Tiernan le "Florentin" qui va s'enrichir
spirituellement à leur contact et engager l'aventure individuelle dans sa
voie définitive. Ainsi, l'histoire de l'art se fera, et l'avénement de
l'individu par la même occasion. Elie Faure aurait apprécié.

Précisons que Mc Tiernan reste sur la forme fidèle à une conception toute
Florentine, puisque s'il mèle à sa rigueur et à son souffle "Florentins" un
certain sens de l'atmosphère des Vénitiens, c'est surtout l'Espace et les
figures se déplaçant dans cet espace qui l'intéressent, d'autant qu' il ne
va pas jusqu'à posséder la puissance d'interpénétration des couleurs propre
aux artistes de la cité des Doges (basée sur une fluidité et une unité
absolues), car, fidèle donc à une vision "Florentine" de l'utilisation des
surfaces colorées, il traite celles-ci par la division tranchée (des
Rouges, des bleus, des gris, des noirs...) qui se rattâche aussi bien à
l'art de la Renaissance qu'aux Comics bariolés et bidimensionnels made in
U.S.A (on se souvient des sublimes images très B.D. de The Hunt for Red
October)...
Toujours dans le domaine plastique, on sera même tenté de voir chez
Mctiernan le rationaliste et sa volonté de subtilement évoquer l'unité
possible de l'histoire de l'art, des civilisations, et des hommes qui la
traversent -tout en conservant pour les différents peuples concernés la
diversité des formes d'expression et de création qui leur sont propres-une
utilisation du paysage se rapprochant plus des artistes Nordiques -proches
des vikings, donc!- (avec leurs fôrets touffues et détaillées) comme Dürer,
par exemple, - le "Leonard Germanique" justement!- plutôt que de la nature
sereine, païenne qui respire chez les vénitiens...
Rappelons de plus que le cinéaste, artiste complet, nous a également
d'ailleurs dans le passé offert de nombreux plans typiquement baroques
(souvent pratiqués par John Woo, totalement maniériste et baroque) puisque
le corps lancé, projeté dans le ciel vers ce qui le dépasse (caractéristique
des figures qui peuplent le Mouvement Baroque atectonique du 17e, mouvement
qui est lui-même en tant que tel au coeur de cet art dynamique) est une
image que Predator, Die Hard et Die Hard with a Vengeance nous ont proposée
lors de nombreuses séquences spectaculaires...

Ainsi, Mc Tiernan est un artiste puisque sa grande intelligence de la ligne
(pour rester dans le vocabulaire esthétique et artistique) s'accompagne
d'une vraie force plastique, quasi picturale lors de certaines fulgurances
baroques, et mathémathique, nordique, lors d'autres séquences, au niveau
aussi bien des couleurs que des plans...
Et si cela ne suffit certes pas à en faire le Raphael du septième art, dans
tous les cas, ce 13ème Guerrier est décidément selon moi une oeuvre
exceptionnelle, mais probablement (au vu de l'accueil tiède qu'il a en
général reçu), destiné à un public receptif à sa beauté formelle
extrêmement envoutante et à sa profondeur sous une apparente limpidité...
Cet accueil mitigé me semble plutôt regrettable, voire inquiétant quant au
niveau intellectuel du grand public qui apparemment ne sait plus faire la
différence entre un produit bâclé, impersonnel, exemple: Wild Wild West et
une oeuvre forte, sincère, dont le moindre plan respire un amour du cinéma
inestimable: en effet, si l'on est bien sûr libre de ne pas adhérer aux
convictions humanistes de Mc Tiernan, il reste un spectacle visuel dont
chaque image est une jubilation intense pour le regard.
Enfin, tout porte à croire qu'aux yeux du réalisateur humaniste, l'histoire
de l'art se poursuive logiquement dans son oeuvre puisqu'il semblerait (au
moment où j'écris ce texte, je ne l'ai pas encore vu) qu'un tableau de Monet
joue un rôle important dans la version de Thomas Crown que nos écrans
devraient nous offrir tantôt, film qui s'annonce plus "léger" mais
diablement élégant… à suivre, donc.


Merci de m'avoir lu...

Humbert


--
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