Google Groups no longer supports new Usenet posts or subscriptions. Historical content remains viewable.
Dismiss

[CRITIQUE] La defense Loujine, 2000 - Marleen Gorris

21 views
Skip to first unread message

rousseau

unread,
Aug 30, 2007, 7:10:01 PM8/30/07
to
[Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion.]

Avertissement: cette critique contient des révélations sur le roman de
Nabokov et son adaptation.


-------

La défense Loujine est un roman qui gravite autour de l'univers des
échecs. Il nous raconte la vie monomaniaque d'un individu, Loujine,
enfant prodige du jeu, depuis son enfance dans la Russie encore
impériale, jusqu'à son suicide dans un appartement berlinois. Le livre
est illuminé par la présence d'une femme passionnée et aimante, dont on
ne connaîtra jamais le prénom, qui s'éprend de cet être bizarre mais ne
parviendra pas à le sauver. C'est une sorte de transposition du conte
de la Belle et de la Bête. Ecrit en 1929, le livre évoque le Berlin de
l'émigration russe, fuyant la Révolution en cours, univers qu'a connu
l'auteur lui-même.

Le roman alterne les points de vue, et dans une grande partie, le monde
y est décrit par les yeux déformants de Loujine. Cet aspect explique
bien des choses : des événements, à première vue inexplicables, à cause
d'une description trop extérieure, s'éclairent dès qu'on dépasse le
compte rendu trop clinique qu'en fait le joueur. Du fait même de sa
monomanie, Loujine s'intéresse à vrai dire peu aux autres, et son
horizon est souvent borné : le roman ne nous révèlera aucun des noms ou
prénoms de la famille de son épouse. Elle-même ne sera désignée tout le
long que comme « la fiancée » ou « la jeune femme », quand elle ne se
réduit pas à être présente par une seule partie de son corps (les
jambes, un bras ou une main) ou même à travers certaines de ses
affaires (son sac par exemple lors de l'une de leurs premières
rencontres). On ne connaîtra les prénoms de Loujine qu'à la dernière
ligne du roman [1]. Se sentant extérieur au monde, Loujine voit
certains faits, sans pouvoir se les expliquer. Son témoignage de cette
réalité est alors souvent naïf, superficiel, inconsistant, comme
dévitalisé. Ce qui fait la substance même de la réalité, ce qui en fait
la vie, lui échappe complètement.

Ces caractéristiques rendent le roman difficilement adaptable au cinéma.
Marleen Gorris a pourtant relevé le défi et, autant le dire tout de
suite, son film constitue une catastrophe vis-à-vis d'un roman de
Nabokov. Le «romanicide » s'effectue sur plusieurs plans. Peu importe
que la réalisatrice n'ait pas voulu faire une transposition fidèle du
livre, plus grave est le fait qu'elle en travestisse complètement le
sens. Il est des façons fidèles d'être infidèle, et l'on trouve souvent
des manières infidèles d'être fidèle. Malheureusement, le film illustre
le pire, lorsqu'on se réclame d'un auteur classique, c'est-à-dire
l'infidélité dans l'infidélité.

Pourtant, tout commence bien avec un tunnel, dont on aperçoit la sortie
illuminée, sorte de métaphore de l'état d'esprit embrumé du héros.
Jusqu'à un certain jour, Loujine a traversé l'existence dans une sorte
d'obscurité. Ayant découvert les échecs vers l'âge de douze ans, le jeu
a pris toute la place dans sa vie. Le film s'annonce donc comme
l'instant où la lumière de l'existence vient éclairer les ténèbres d'un
monomaniaque.

Las, les personnages de Nabokov deviennent dans le film des caricatures
d'eux-mêmes. Cela concerne avant tout les personnages secondaires, mais
Loujine n'est pas épargné. Prenons par exemple (ce n'est pas le pire,
la belle-mère est gratinée dans son genre) : Valentinov. Certes, ce
n'est pas ce qu'on pourrait appeler une personnalité sympathique dans
le roman, ce n'était pas une raison pour en forcer outrancieusement le
trait. Mais visiblement, cela ne suffisait pas à la réalisatrice, qui a
cru bon d'inventer une trame complètement grotesque (Nabokov doit se
retourner dans sa tombe), où il prend une part active, volontaire dans
la fin de Loujine. C'est tellement exagéré que, obnubilé par son idée,
la réalisatrice oublie de se poser la question fondamentale (et si elle
se l'est posée, c'est pire) : dans quel intérêt, Valentinov agit-il ?
Le film ne répondra pas à la question, parce que tout simplement il n'y
a pas de réponse.

Aucun écueil ne nous est évité, le comble étant peut-être l'invention
d'une explication pseudo-freudienne de l'amour de Loujine pour Natalia,
basée sur une robe rouge portée par la tante. De la psychanalyse pour
illustrer un roman de Nabokov, dont on connait les positions à ce
sujet, il fallait oser. Passons rapidement sur la création d'un
personnage, le Comte Jean de Stassard, pour donner un rival à Loujine,
comme si l'histoire en avait besoin : le joueur d'échecs a déjà bien à
faire avec lui-même, il est son propre ennemi. Il est également rare de
voir une adaptation ratant autant l'intention d'un auteur, témoin ce
montage alterné de Loujine faisant l'amour et du même en train de jouer
aux échecs, dans un rapprochement stéréotypé qui vient à l'encontre de
la moindre psychologie : dans le roman, Loujine ronfle tranquillement
le jour de ces noces !

Après ce jugement suffisamment sévère, j'en termine avec quelques bonnes
surprises : le principal intérêt du film (pour les amateurs d'échecs)
est d'illustrer (fugitivement) la fin de partie entre Turati et
Loujine, sachant que, de toute façon, la position était gagnante pour
les Noirs, malgré l'infériorité matérielle. J'ajouterai également au
crédit du film une confrontation intéressante - imaginée par la
réalisatrice - du joueur avec la danse. Enfin un dernier point positif
concerne la scène du caillassage, un peu plus développée dans le film.

Rousseau.

[1] Il est significatif de rapprocher cette fin où l'on révèle les
prénoms de Loujine, comme s'il se mettait à exister au moment même où
il disparaît à jamais, du début du roman et de la peur qu'éprouve
Loujine, au moment où on lui annonce la rentrée scolaire, à l'idée
« qu'on l'appellerait désormais, comme un adulte, par son nom de
famille ». Le roman forme une sorte de cercle fermé, avec un retour à
l'origine.

--
Publier sur fr.rec.cinema.selection : http://usenet.alea.net/entraide/frcs/
Archives de fr.rec.cinema.selection : http://ghanima.alarue.net/frcs/

0 new messages