Je ne sais pas grand'chose de ce film - vous avez donc tout à
m'apprendre - ni de Mizoguschi (toute suggestion de site web où l'on en
parle est bienvenue).
Le scénario est assez simple. Cela se passe à la cour de l'empereur de
Chine au VIII ème siècle. C'est l'histoire d'une jeune souillon qui, du
fait des intrigues de sa famille, devient l'épouse d'un empereur
romantique (l'adjectif est maladroit car trop occidental, mais tant
pis). La souillon console son mari d'empereur de la perte de sa
précédente femme, mais périra parce que sa famille malhonnête, promue à
des postes " ministériels " par le roi du Ciel, oppresse le pays.
Voilà en gros de quoi il s'agit.
Autant le dire, ce film n'est pas très facile à regarder. On est souvent
mal à l'aise, sans qu'on sache si le malaise est dû au fait que ce film
ressemble par certains côtés aux films américains des années 1950, ou si
c'est son côté japonais qui le rend un peu inaccessible. Et en même
temps, on est également séduit par cela même qui nous dérange, ainsi que
par l'esthétique générale - le choix des décors, des musiques etc -.
Cela demande un petit effort, une petite ascèse, mais cela permet aussi
de sortir de soi-même, des canons esthétiques que notre culture - en
France, en 1999 - nous inculqués, et du rapport aux choses et aux êtres
corrolaire à cette esthétique.
A vrai dire je ne sais pas - et ce serait peut-être ma première question
vraiment importante - ce qu'il y a de japonais, de chinois, et
d'américain dans ce film. (Et, si l'on voulait affiner la question, il
faudrait se demander aussi ce qu'il y a du XX ème siècle et des siècles
passés dans ce film, tant il est vrai que tous les films historiques,
regards rétrospectifs, en disent toujours plus sur leur propre époque
que sur l'époque qu'ils traitent).
Essayons quelques remarques à ce sujet :
I) ce qu'il peut y voir d'occidental
J'observe que le rythme du film n'est pas celui auquel nous habituent
d'autres films japonais comme ceux de Kurozawa ou Ozu. Ce rythme très
particulier qu'on attribue, peut-être à tort ( et la les spécialiste du
Japon pourraient nous éclairer ) à la culture zen japonaise. On pourrait
donc en déduire que le rythme est américain, hollywoodien même à
quelques nuances près (sauf si l'on me démontre que la culture japonaise
n'est pas incompatible avec ce rythme).
Ce serait donc un premier élément à prendre en compte.
Un autre élément est la thématique. La souillon devenue reine est une
thématique d'apparence très américano-européenne (cf Cendrillon). Mais
peut-être est-ce aussi un thème universel (après tout l'anthropologie
nous révèle des universaux de fantasmes et de comportements que nous
n'aurions pas soupçonnaés) ou en tout cas commun à l'Orient et
l'Occident.
Très occidentale, aussi, en apparence, la façon de traiter cette
problématique, et, plus généralement, la façon d'évoquer la condition de
la femme et la place de l'amour telle qu'elle transparaît dans les
dialogues. Peut-être les structures mentales de Mizoguschi sont-elles
complètement déterminées par le romantisme véhiculé par le cinéma et la
littérature populaire venus d'Occident pendant la première moitié de ce
siècle ? Pour le savoir il faudrait qu'on me dise précisément quelle fut
la formation intellectuelle et affective de Mizoguschi (ce que furent sa
famille, son université, ses lectures et ses voyages etc).
Les réponses à cette question nous permettraient d'avoir un regard plus
intelligent sur l'occidentalisation du Japon et, même d'en tirer des
conclusions pour l'occidentalisation des autres cultures mondiales (mon
hypothèse est que, probablement, tous les cinéastes de tous les pays
sont aujourd'hui des hommes très occidentalisés, qui relisent leur
culture nationale à travers nos lunette, de sorte que, souvent, en
croyant découvrir leur monde, ce n'est que le nôtre que nous voyons)
- question subisdiaire : j'ai vu sur Internet que le film avait reçu une
excellente critique à l'Ouest et une très mauvaise au Japon. Est-ce
parce qu'il était trop occidental ?
II) ce qu'il y a de japonais
Une fois vu tout ce qu'il y a d'occidental dans ce film, on peut
s'attacher à ce qu'il y a de japonais.
C'était ce qu'il me semblait intéressant de voir : la Chine impériale à
travers les yeux d'un japonais. Peut-être est-ce comme quand Pasolini
filme la Grèce archaïque (si nous admettons que l'Italie est à la Grèce
ce que le Japon est à la Chine, analogie contestable comme toutes les
analogies).
Même si on ne connaît pas le Japonais, tout un chacun sait en quoi il
diffère du chinois, et, sans doute, pour un Chinois, voir sa cour
impériale parlant japonais doit faore le même effet que pour un Français
de voir Napoléon parler anglais.
Les japonais ont-ils cependant un regard plus juste sur la Chine que ne
peut l'avoir un Occidental - en ce en fonction du substrat culturel
commun ?
Une impératrice ayant les mots et les verbes d'une japonaise est-elle
malgré tout plus vraisemblable dans le rôle que si ç'avait été une
actrice américaine maquillée, ou même une Chinoise de Manhattan ?
Mizoguschi a-t-il étudié de près l'histoire de l'empereur qu'il nous
présente (et d'ailleurs le film se veut-il historique ?) ?
Comment un cinéaste japonais quand il veut mettre en scène la cour
impériale de Chine fait-il bouger et parler ses acteurs ? qui le
conseille (un Chinois, un japonais, un historien ?) ? Il lui faut
inspirer des règles de comportement à ses acteurs. Où va-t-il les puiser
? dans les livres d'histoire ? dans des canons posés par d'autres films
que le cinéaste a visualisé ? lesquels ?
Il y a derrière ces questions anodines toute une problématique des
conditions concrètes de la production artistique et de sa similitude par
rapport au réel (problématique posée par la philosophie classique,
notamment par Aristote, mais qu'il faut reformuler concernant le
cinéma).
III) ce qu'il y a de Chinois et les questions que cela soulève
Une fois qu'on aura répondu à toutes ces questions - et les réponses ne
seront toujours qu'incomplètes, provisoires et perfectibles - on pourra
se demander ce qu'il y a de chinois dans ce film, ou plus précisément,
ce qu'il y a du VIII ème siècle chinois dans ce film.
Sous réserve de tout ce qu'on aura dit plus haut, des occidentalisme,
des niponismes, et des conventions artistiques - très manifestes, on les
perçoit intuitivement - je pense qu'on pourra accorder malgré tout à
Mizoguschi qu'il y a " quelque chose de vraiment Chine impériale dans ce
film " (un quelque chose qu'on devra détailler par la suite).
Probablement cette vie impériale dans la Cité interdite - qui m'a fait
penser à un autre film " Epouses et Concubines " (Raise the red
lanternes) dont la valeur de vérité historique elle aussi est très
problématique.
Très chinoise aussi - d'après ce qu'on peut connaître sommairement de
l'histoire de la Chine - cette situation où la famille de l'épouse de
l'empereur accapare les postes de commandement.
Ces deux traits mériteraient qu'on s'y attarde car il sont à la fois
très chinois et très susceptibles d'être pensés à travers des lois
anthropologiques universelles.
Sur la vie de cour dans la Cité interdite, j'ai trouvé très fort -
quoique dans un style vraiment très conventionnel - la façon dont
Mizoguschi a mis en scène le contraste entre les mœurs extrèmement
policées de cette cour et la spontanéité rabelaisienne de la fête
populaire à l'extérieur lorsque l'impératrice entraîne son époux dans la
rue pour le Nouvel An chinois. On retrouve là, je pense, un trait
caractéristique de toutes les sociétés impériales ultra-hiérarchisées
(l'empire romain, la France de Louis XIV présentaient les mêmes
cractéristiques, et cela se retrouve encore quoique de façon un peu
atténué dans nos sociétés - cf Bourdieu). La société de cour semble à la
fois caractérisée par une très forte concentration des ressources
matérielles et intellectuelles (le capital va vers la capitale) et un
très fort raffinement des mœurs, c'est à dire des règles psychiques de
comportements à l'égard de soi-même (rapport à son propre corps) et à
l'égard d'autrui (respect des titres des préséances). Mizoguschi semble
à son aise pour traiter ce sujet, et l'évolution du comportement de Yang
Kwei Fei entre le moment où elle est souillon et son accession au titre
d'impératrice est très révélatrice des différences de lois (lois
psychologiques et sociologiques) applicables suivant le rang.
Cette problématique du rapport à la loi dans la société de cour est
traitée aussi quand les gardes se révoltent contre l'impératrice :
l'abolition des règles de comportement et la violence qu'elle génère met
en lumière, par effet de contraste, la rigueur que la loi pouvait avoir
auparavant. Quand les corps ne sont plus soumis aux règles de la cour
(les courbettes, la retenue dans les gestes etc), ils deviennent
meurtriers.
J'observe au passage que les lois de comportement ont la réputation
d'être généralement plus strictes en Asie (notamment au Japon) qu'en
Europe, y compris à l'époque actuelle. Les attitudes et les paroles y
sont moins relâchées. C'est d'ailleurs ce qui fait le charme de l'Orient
aux yeux des Européens (en vertu de la règle qui veut qu'on désire
toujours ce qu'on ne peut avoir et qui fait que les Orientaux, eux, au
contraire, pour peu qu'ils se défassent de leur fierté nationale, en
viennent à envier notre laisser-aller). Fin de la digression.
Seconde digression, sous forme de question : quel est le rapport
(apparemment nécessaire) entre la concentration du capital et
l'accentuation des règles au sommet des hiérarchies sociales ? (je
suppose que des réponses ont été données en sociologie mais ce n'est pas
clair dans mon esprit)
Second point " très chinois " à observer (intéressant du point de vue de
la philoosophie politique), comme je le disais plus haut, la position de
l'empereur par rapport à son épouse et à la famille de celle-ci. Comme
je l'ai dit, l'histoire fourmille d'exemples semblables à celui du fim,
donc je tiens ce point pour véridique. On mesure en regardant ce film à
la fois la force et la faiblesse de la posture monarchique dans les
sociétés anciennes.
Le monarque est tout puissant, il inspire ce qu'il veut sans même avoir
besoin du recours à la force physique de son armée. Cela tient tout
d'abord au fait que, comme le disait un jour un sociologue au Collège de
France, " le roi tire sa force symbolique de ce qu'il faut qu'il y en
ait un " (les structures psychologiques des gens autour attendent qu'il
y ait un roi, qui exerce son métier de roi - comme on le voit avec le
ministre qui détourne l'empereur des activités musicales auxquelles il
s'adonne).
Ainsi le pouvoir de l'empereur est désiré par ses sujets, et il n sera
jamais contesté en tant que tel même quand le pays sera à feu et à sang
(les boucs émissaires sont toujours les ministres, avantage de la
souveraineté encore visible dans notre république où pourtant la
souveraineté s'est déplacée). Rappelez vous que la révolution française
n'a remis en cause la personne du roi qu'en 1792 (3 ans après la prise
de la Bastille) et le principe monarchique en tant que tel, dans la
foulée. En Chine, la personne de l'empereur fut souvent remise en cause
(coups d'Etat) mais moins souvent que celle des ministres, et le
principe monarchique ne fut remis en cause qu'en 1911 sous l'influence
de la modernité occidentale.
En même temps, il n'y a pas de pouvoir absolu. Mizoguschi l'exprime
bien par exemple quand il fait dire à l'empereur qu'il est soumis aux
lois que lui même a édictées, ou encore quand son premier-ministre lui
rappelle que le bien de l'Etat est une priorité (exemple même d'une loi
non écrite dont l'efficace a toujours été absolue dans les règles
d'exercice du pouvoir).
Pas plus qu'aucun homme l'empereur n'est affranchi des lois (lois
politiques, et surtout lois socio-psychologiques d'où émanent le
politique). L'homme est un animal qui reçoit des règles de comportement
qu'il peut partiellement remettre en cause, mais la remise en cause
reste toujours bien faible par rapport au corpus immense de lois
(implicites ou explicites) qui ordonnent ses faits et gestes ( on
pourrait par exemple montrer que même les empereurs prétendument fous et
autocrates comme Caligula ou Héliogabale restaient esclaves d'un nombre
infini de règles, ce qu'avaient bien vu leurs contemporains philosophes,
lesquelles étaient aussi esclaves).
Comme on le voit, ce film soulève des questions d'ordre varié. Je serais
déjà très heureux que quelqu'un m'en dise un peu plus sur son auteur, et
sur l'authenticité de l'histoire qu'il relate. Toute autre considération
annexe est également bienvenue.
Cordialement
FD
> Je suis allé voir ce soir un film de Mizogushi " L'impératrice Yang Kwei
> Fei " (en anglais : " Princess Yang Kwei Fei " - la transformation du
> titre d'impératrice en princess est peut-être révélatrice en soi d'une
> différence culturelle entre les anglo-saxons et nous, du moins à la date
> de sortie du film, mais laissons cette première question de côté).
> C'est un film de 1955 (l'historicité de l'œuvre d'art ne doit jamais
> être sousestimée).
>
> Je ne sais pas grand'chose de ce film - vous avez donc tout à
> m'apprendre - ni de Mizoguschi (toute suggestion de site web où l'on en
> parle est bienvenue).
J'ai vu "L'impératrice Yang Kwei Fei" il y a assez longtemps, donc je
parlerai plutôt de Mizoguchi dans son ensemble.
> I) ce qu'il peut y voir d'occidental
>
> J'observe que le rythme du film n'est pas celui auquel nous habituent
> d'autres films japonais comme ceux de Kurozawa ou Ozu. Ce rythme très
> particulier qu'on attribue, peut-être à tort ( et la les spécialiste du
> Japon pourraient nous éclairer ) à la culture zen japonaise.
Je ne vois pas grand'chose de commun entre Kurosawa et Ozu. Il y a
beaucoup plus de bruit et de fureur dans les films de Kurosawa, et je
ne vois pas bien ce qu'il y aurait de "zen" dedans. Ozu a, c'est vrai,
un rythme, ou du moins un style très particulier, mais j'ignore si
cela a un rapport avec le zen.
> On pourrait donc en déduire que le rythme est américain,
> hollywoodien même à quelques nuances près (sauf si l'on me démontre
> que la culture japonaise n'est pas incompatible avec ce rythme).
Pour moi, Mizoguchi n'est ni hollywoodien, ni japonais. Quand je vois
ses films, j'ai l'impression de voir quelque chose de parfait, où, de
la mise en scène aux acteurs, du scénario aux plans de caméra, tout
est soigné et réussi, tout en paraissant facile et naturel. Je vois un
peu Mizoguchi comme le Vélasquez du cinéma : absolument classique.
> Très occidentale, aussi, en apparence, la façon de traiter cette
> problématique, et, plus généralement, la façon d'évoquer la condition de
> la femme et la place de l'amour telle qu'elle transparaît dans les
> dialogues.
L'amour n'est pas absent de la culture japonaise. Le plus fin roman,
peut-être, avant Proust, d'analyse de l'amour et de son développement
est japonais, et date des toutes premières années du millénaire qui se
termine ("Le Dit du Genji"). Il a d'ailleurs été écrit par une femme.
La condition de la femme est aussi un thème courant chez
Mizoguchi. J'ignore s'il l'a trouvé dans sa formation intellectuelle
ou dans les beaux yeux de Kinuyo Tanaka, son actrice préférée.
> - question subisdiaire : j'ai vu sur Internet que le film avait reçu une
> excellente critique à l'Ouest et une très mauvaise au Japon. Est-ce
> parce qu'il était trop occidental ?
Je retourne la question : qu'ont apprécié les Occidentaux, à l'époque
? Est-ce que c'est la richesse de la mise en scène, la qualité de
l'interprétation, ou simplement l'exotisme ?
> Très chinoise aussi - d'après ce qu'on peut connaître sommairement de
> l'histoire de la Chine - cette situation où la famille de l'épouse de
> l'empereur accapare les postes de commandement.
Je ne connais guère de la Chine de l'époque que les curieuses
statuettes Tang du musée Cernuschi, mais je sais que ce rôle de la
famille de l'épouse était aussi très présent au Japon. Le régime des
Fujiwara, qui mariaient leurs filles à l'empereur encore jeune et
choisissaient parmi eux le régent et les principaux ministres, remonte
à un siècle environ après l'époque du film, et les Fujiwara se sont
maintenus au pouvoir de cette manière pendant de nombreux siècles.
--
Thierry
> On 13 Aug 1999 02:47:10 +0200, Thierry Rubis <t...@Yours.com> wrote:
>
> >L'amour n'est pas absent de la culture japonaise. Le plus fin roman,
> >peut-être, avant Proust, d'analyse de l'amour et de son développement
> >est japonais, et date des toutes premières années du millénaire qui se
> >termine ("Le Dit du Genji"). Il a d'ailleurs été écrit par une femme.
>
> Tu pourrais faire profiter les lecteurs de frcd et dire dans quelle édition
> on peut le trouver.
"Le Dit du Genji" de Murasaki Shikibu, aux "Publications Orientalistes
de France", traduction de René Sieffert. Ca se trouve assez facilement
à Paris (Quartier Latin, sans doute à la FNAC, et je crois même
l'avoir acheté au Virgin des Champs-Elysées). C'est simple, c'est le
plus gros livre du rayon japonais (deux gros volumes en coffret
cartonné). Et j'ai même vu la version japonaise à Beaubourg (que je
désespère d'être un jour capable de lire dans le texte).
Il y a une adaptation cinématographique célèbre, mais qui ne rend pas
grand'chose du livre. Dame Murasaki aurait besoin d'un Raul Ruiz.
--
Thierry