HUSBANDS
(Etats-Unis-1970)
Réalisation et scénario de John Cassavetes
avec: Ben Gazzara, Peter Falk, John Cassavetes etc...
Couleurs - 130 mn
HUSBANDS ou "L'Ulysse" de Cassavetes...
J'écris cette critique à la lumière d'une nouvelle vision du "Husbands" de
Cassavetes qui m'a permis d'y détecter un élément que j'aurais dû repérer
plus tôt connaissant les ascendances grecques du plus indépendant des
"indépendants" du cinéma américain, à savoir la présence persistante et
obsédante d'un puissant sous-texte mythologique…
Lorsque je parle de ce film, j'ai envie d'employer à dessein le terme
d'Odyssée. Plus précisément, l'errance de ces trois "compagnons" -comme l'on
parle des "compagnons" d'Ulysse- possède comme l'avaient noté Coursodon et
Tavernier dans leurs "50 ans de cinéma américain" une symbolique
"carnavalesque" assez évidente. Elle se traduit surtout par cet attachement
compulsif à prolonger coûte que coûte -y compris dans le travail typiquement
cassavetesien entrepris sur la pseudo-improvisation comme moteur de la
composition du comédien, poussé, étiré, dilaté jusqu'à l'exaspération,
jusqu'au malaise (cf. la célèbre scène du concours de chant, à la limite du
tolérable)-à prolonger,donc, la fête: une compulsion festive proche de la
folie, confinant parfois à la régression infantile, à la bétise pure et
simple (ces fous-rires, ces crises d'hilarité plus qu'énervantes) et
subversive parce que placée sous le signe de la destruction de l'ordre
établi, du retournement des valeurs sociales (cf. l'intrusion de ces trois
personnages issus pourtant apparemment d'un milieu aisé dans le casino
londonnien donne l'impression de l'irruption de 3 "paysans" dans la
"haute"…)
Mais c'est justement cet aspect "dyonisiaque" qui nous transporte du côté de
la Mer-e Meditérannée et des mythes héleniques. Et ce, dès les premières
images: quelle fabuleuse manière de démarrer un film! Images arrêtées,
gelées, bruits d'ambience off. Les quatre amis réunis avant le cut
elliptique sur l'enterrement de l'un d'entre eux qui constitue le vrai début
du film. Pendant le générique, les 4 compagnons sont là, en maillot, autour
d'une piscine inondée de soleil, presque nus, prenant des poses d'athlètes,
tels des parodies de statues de héros antiques… L'oreille du spectateur
attentif perçoit dans les percussions du morceau de jazz syncopé qui
accompagne le tout, quelques notes "subliminales" du fameux "When Johnny
comes marching home", hymne de l' US air force, chargé de sens "héroïque" et
anticipant ("Quand Johnny revient chez lui") l'épilogue et le retour au
bercail du protagoniste incarné par "Johnny" Cassavetes…
L'enterrment annonce la "couleur", si l'on peut dire: c'est aussi et surtout
sous le signe de la mort que le film va se dérouler. Dans un étrange
mouvement de va-et-vient incessant, d'une fascinante ambivalence, ces
moments d'errance, de beuverie, puis la décision de partir, l'exil, la
recherche d'un ailleurs, le déplacement géographique vers Londres sera à la
fois une fuite en avant un peu vaine loin de la mort et un long parcours
morbide fasciné par la disparition, l'anéantissement, l'oubli. Dans le
scénario, c'est ce départ pour l'Europe qui marque une rupture et le début
de l' "Odyssée"…
Comme des marins accostant sur le rivage d'un royaume enchanté, les 3 héros,
Gus(Cassavetes), Harry (Ben Gazzara) et Archie (Peter Falk) en descendant de
leur avion traversent un étrange rideau de pluie et posent le pied sur l'Ile
d'Angleterre, Anglia , autre grande terre de légendes…
Des héros se doivent de poursuivre une quête et ici, l'objet de la quête se
précise assez vite: les femmes! Cette quête pourrait s'articuler autour de
deux principes pas forcément contradictoires, le premier "trivial",
terre-à-terre: s'envoyer en l'air comme ces bidasses en perm' qui doivent
"tirer leur coup" quoi qu'il arrive (d'où peut-être le motif musical
"militaire" du début) et nos trois personnages doivent plus ou moins
consciemment voir dans cette soumission à l' appel de la chair un moyen de
se rassurer en tant qu'êtres vivants, "bandants" et "baisants", tout pour
oublier leur futur destin de "viande froide". Le second, au-delà de
l'assouvissement de leurs pulsions physiques serait la fuite hors de
l'univers étouffant et ultra-masculin de l'"amitié virile" et de ses
clichés, de ses petites hypocrisies pour aboutir à une confrontation directe
avec l'inquiétante et fascinante altérité de la femme. Des femmes. De toutes
les femmes. Toutes, sauf l "Epouse", abandonnée au pays, comme Pénélope à
Ithaque.
Pendant toute la deuxième partie du film, le récit prend un tour vraiment
inquiétant. Le casino fantômatique et ses rideaux rouges, l'hôtel
quasi-désert, à part quelques silouhettes spectrales. On est plus proche du
Kubrick de "Shining" et de "Eyes Wide Shut" que du "cinéma-vérité"
abusivement considéré comme unique priorité de Cassavetes. (On a rarement vu
un Londres aussi terne, aussi vide, abstrait, anti-pittoresque au possible…)
Au hasard de ses "recherches", le personnage qu'incarne Peter falk, est
confronté dans une scène grotesque ou risible mais aussi un peu terrifiante,
à une vieille mère maquerelle hideuse et cauchemardesque que ne renieraient
pas un Polanski ou un Lynch.
Quand les 3 amis se décident enfin à ramener chacun une "conquête" à
l'hôtel, le cauchemar ne s'arrête pas pour autant. Cassavetes enfonce le
clou. Ses 3 personnages sont soudain face à une impossibilité
quasi-surnaturelle de "passer à l'acte"! Sursaut plus ou moins conscient de
"moralité"? attachement sans faille à la "fidélité"? (n'oublions pas que nos
personnages sont des "maris") Aggravation du processus de régression
infantile? Phobie Oedipienne? (ce dernier motif étant renforcé par les
différents "sphinx" que rencontre Peter Falk: l'horrible vieille et ses
questions incompréhensibles, la jeune Asiatique qui est elle-même une
"énigme" vivante qu'il essaie de "résoudre"). Sans doute une nouvelle
variation sur le thème de l'autre, de l'incommunicabilité? (thème récurrent
chez Cassavetes depuis "Shadows", souligné ici par les jeux de langage, les
chocs de l'affrontement physique, une comédie d'attraction-répulsion pour le
corps, différant ou empêchant sans cesse le moindre contact sexuel)
Un peu de tout cela, probablement. Quoi qu'il en soit, rien n'est montré.
Cassavetes use d'ellipses savantes qui soustraient au regard du spectateur
le moindre accouplement. La confrontation avec la femme en dehors du mariage
semble se conclure sur un échec, un renoncement. Par delà les mers, le poids
des contraintes sociales et morales a peut-être rattrapé nos personnages.
Vers la fin, l'on est pas loin de basculer complétement dans un cinéma
purement onirique ou phantasmé, un cinéma "mental". Gus (Cassavetes)
abandonne sa grande anglaise aux allures de fée Morgane (archétype de la
femme "castratrice" par excellence) et lui et Archie (Falk )(qui a
renoncé(?) à "percer" le mystère de la jeune asiatique) retrouvent Harry
(Gazzara), qu'ils charrient en le surnommant "Harry the Fairy" (Harry "la
fée" mais aussi… la "tapette"!), et qui accueilli dans sa chambre 3 femmes
d'âges divers (et a fait "disparaître" celle qu'il avait draguée la veille!)
qui ne sont pas loin d'être de pures "apparitions" carrément "surnaturelles"
surgies de nulle part (quand Harry aurait-il eu le temps de les rencontrer,
puis de les ramener toutes les 3 à sa chambre?), chacune représentant un âge
de la vie, au moment où il est temps pour Harry de faire le bilan de son
existence.
A présent, il est également temps de repartir. Comme des héros mythologiques
craignant de devenir fous pour l'éternité, comme Ulysse cherchant à fuir le
royaume de Circé, Gus et Archie décident de "rompre le charme" avant qu'il
ne soit trop tard! Mais il n'en est pas de même pour Harry… Ses deux
compagnons l'ont accompagné dans ce qui pourrait bien être son "dernier"
voyage, jusqu'aux portes de l'enfer ("I'm at the gates of hell!" vocifère
Harry, ivre "mort"...). La mission est accomplie. Il faut repartir vers
Pénélope et mettre fin à cette errance Londonienne où la Tamise à des
allures de Styx. Harry est en de bonnes mains, les trois "Parques" vont
s'occuper de lui. Il ne s'agissait que de "le mettre au lit". C'est fait. Il
faut s'arracher au royaume des morts et repartir vers celui des vivants.
Retour au bercail. "Johnny comes marching home".Gus retrouve son fils qui
lui lance un vindicatif "Boy, you're in trouble!", de sinistre augure, ne
présageant sans doute rien d'autre qu'une grande scène de ménage avec une
épouse qui aura moyennement aprécié cette fugue (nous n'y assisterons pas
mais nous savons, par ce que nous connaissons des autres films de Cassavetes
qu'elle serait effectivement "homèrique"!). Difficile, de plus, de ne pas
se dire que cet avertissement s'adresse en fait à tout mâle américain petit
bourgeois qui, dès qu'il essaie de briser son carcan d'esclave des petits
rituels de la société US, se fourre littéralement "dans de beaux draps"!
Le cinéma de Cassavetes n'est pas seulement "naturaliste" ou
"hyper-réaliste" ou "vériste": il lui arrive, plus souvent qu'on le pense,
de déraper dans le fantasme, dans l'irréel, surtout dans la deuxième moitié
de sa carrière. (la jeune fille fantômatique d'"Opening Night", l'épilogue
de "Gloria" que l'on a eu tort de prendre pour un simple "happy end", tant
le cadre morbide et certains détails macabres, l'allure funébre de Gena
Rowlands lui confèrent une dimension onirique peu rassurante -et, à titre
personnel, je me suis toujours plu à imaginer que le petit garçon était lui
aussi assassiné dès le début du film et que le reste de l'histoire n'était
qu'une promenade "au bord de l'au-delà" en compagnie de Dame La Mort…).
Il est encore plus paradoxal de penser que le cinéma de Cassavetes n'est
pour beaucoup QUE le cinéma des "bons copains" de la tendresse, de l'amitié
vraie, de la chaleur humaine alors que la profonde mélancolie qui le
traverse se pare de résonnances morbides et s'accompagne de séquences aussi
inquiétantes et destabilisantes que chez Bergman ou Polanski, comme dans ce
"Husbands", un des films les plus complexes et les plus aboutis du plus
célebre des "indépendants" Américains…
Merci de m'avoir lu
goude-baille
Axys
--
Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>