La Flûte enchantée filmée et mise en scène par Kenneth Branagh est sortie en
décembre 2006. Ça a fait un bide. Le film avait tout pour déplaire tant aux
musilomanes qu'aux cinéphiles. D'abord, horreur, c'est chanté en anglais.
C'est aujourd'hui un crime impardonnable. Quand j'étais gamin, j'écoutais
Tannhäuser ou Boris Godounov dans des adaptations françaises, mais
aujourd'hui, ce serait l'hérésie absolue. C'est tellement plus beau dans la
langue originale, même si tu comprends rien. Ensuite, ça se passe pendant la
guerre de 14. T'imagines Tamino en poilu, la Reine de la Nuit sur un tank et
Papageno, gardien des canaris utilisés pour détecter les gaz, qui demande
désespérément une bière ? (le pauvre homme !). Et puis, horreur encore,
c'est de l'opéra filmé. Or rien n'est plus méprisable que l'opéra filmé,
tant pour les mélomanes que pour les cinéphiles. On a pardonné sa Flûte
enchantée à Bergman, parce que c'était Bergman et qu'il y a des monuments
qu'on n'attaque pas, mais on a copieusement éreinté le Don Giovanni de
Losey, la Traviata de Zefirelli, la Bohème de Comencini, le Carmen de Rossi
(j'espère que vous avez eu l'occasion de voir celle, admirable, de Peter
Brooks), on a également bien cassé la Flûte enchantée de Branagh, d'ailleurs
elle n'a pas fait une grande carrière sur les écrans.
Et bien je vais vous dire, mes gueux ! Je viens de visionner cette Flûte
enchantée, et je ne me suis pas ennuyé une seconde. Kenneth Branagh est
plein d'idées, de trouvailles, de visions bizarres, d'inventions délirantes.
Parfois ça tombe bien, d'autres fois, c'est un peu raté, mais c'est sûr, on
rigole bien et Mozart est toujours là. On passe des tranchées assez
hollywoodiennes au stuc d'un château à la Walt Disney, on a droit à des
louches d'allégories pacifistes bien téléphonées, mais après tout, j'ai
toujours trouvé le livret de la Flûte absolument imbuvable. Cette bouillie
mystico-maçonnico-sectaire me hérisse. N'appartenant ni à la
franc-maçonnerie, ni aux Rose-croix, ni à la société Théosophique ou au
Temple de l'ordre solaire, ces rituels d'emperruqués qui se réunissent dans
des caves à la lueur de flambeaux, déguisés comme à Carnaval me sont
totalement étrangers et me paraissent tragiquement grotesques. Le grand
mérite de Branagh est d'avoir nettoyé la Flûte enchantée de ce folklore
surfait et inintéressant au possible. On objectera qu'en agissant ainsi, il
a dénaturé l'oeuvre de Mozart. J'aurais plutôt tendance à dire qu'il lui a
rendu sa vraie dimension : celle d'une opérette sympathique, grand public,
une sorte de féerie bon enfant un peu simplette qui ne dégage pas davantage
qu'une bonne morale bien lourdingue et conventionnelle de paix et de
fraternité, ça ne mange pas de pain et ça peut pas faire de mal. Bien sûr,
les ceusses qui se prennent la tête à déchiffrer la symbolique si tellement
profonde des trois bémols à la clé, des trois accords de l'ouverture, des
trois dames, des trois anges, des trois portes du temple, des trois
mousquetaires qui se battent avec les trois lanciers du Bengale au fond de
la scène risquent d'être un peu déçus.
Alors bon, si vous avez une pincée d'euros à dépenser, payez-vous la vidéo
de la Flûte par Branagh. C'est bien chanté (mieux que celle de Bergman qui
était parfois limite, faut bien le dire), c'est marrant, c'est un peu
kitsch, c'est déroutant, bref, j'ai beaucoup aimé. D'autant que je ne l'ai
pas payée.
--
Paul & Mick Victor
avare
>Alors bon, si vous avez une pincée d'euros à dépenser, payez-vous la vidéo
>de la Flûte par Branagh. C'est bien chanté (mieux que celle de Bergman qui
>était parfois limite, faut bien le dire),
Lors d'une Tribune des critiques de disques consacrée à la Flûte,
Panigel a fait passer un extrait de la bande sonore du film de
Bergman. Moi, qui avais aimé le film, j'en suis presque tombé sur le
derrière, tant c'était mauvais.
CW
J'ai eu exactement la même expérience. La Reine de la Nuit m'avait parue
tout à fait correcte dans le film, mais l'écoute de la seule bande son était
désastreuse. Ce n'était pas tout à fait Florence Foster Jenkins, ne soyons
pas méchants, mais on était tout de même très loin de Lucia Popp ou d'Edda
Moser.
Cela démontre-t-il la prépondérance de la vision sur l'audition, ou de
l'image sur le son ? Je ne suis pas médecin, mais il serait intéressant de
savoir si des études ont été faites à ce sujet, si cette prépondérance est
réelle, ou si c'est plutôt le contraire, ou si ça dépend des individus ou
des situations. Et si c'est une réalité, à quel degré moyen l'image
détourne-t-elle l'attention du son ? La réponse est peut-être dans l'intérêt
que nous portons à l'un ou à l'autre à un moment donné. Les statistiques sur
les accidents dus aux téléphones mobiles au volant montrent que l'attention
peut être lourdement accaparée par une conversation suivie au détriment de
l'image un peu monotone de l'autoroute qui défile. En gros, notre cerveau
serait une machine très imparfaite, incapable d'analyser finement à la fois
une image et un signal sonore, sans parler des multiples autres sensations
qui nous sollicitent à tout moment, odeurs, chaleur, fraîcheur, douceur ou
dureté du fauteuil de cinéma. Il nous faudrait sans doute des cerveaux
double ou quadruple coeur, comme les processeurs des ordinateurs dernière
génération.
Et plus passionnant encore, l'image peut-elle modifier la perception du son
? Ou le contraire ? J'ai le souvenir d'un document filmé où l'on voyait
Glenn Gould jouer un morceau, je crois bien que c'était une fugue de Bach. A
son habitude, lors de l'exposition du sujet, Gould jouait avec une seule
main et accompagnait ce thème par des grognements plus ou moins musicaux et
des gestes de l'autre main. A un moment, on comprenait qu'il aurait voulu
faire un crescendo sur une note tenue, qu'il voulait en faire enfler le son,
ce qui est bien entendu impossible au piano où la note commence à s'éteindre
sitôt jouée. Il fit un geste tellement intense de la main, un geste qui
illustrait l'amplification désirée de cette note, que, parole, la force de
suggestion était telle que j'ai vraiment entendu cette note croître en
intensité. C'était donc une hallucination auditive.
Et je ne parle pas du jour où je gardais mes moutons et où j'ai clairement
entendu une voix m'enjoignant d'aller bouter les Anglois hors de France.
Mais bon, j'ai tout de suite reconnu que c'était une hallucination parce que
la voix disait "Jeanne", et que je ne m'appelle pas Jeanne.
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Paul & Mick Victor
pas à moi, ptit gars !
Manque une majuscule...
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Paul & Mick Victor
Rien ne Lui échappe