Alain Naigeon wrote:
> Je parle des faits musicaux historiques, � savoir la place impossible
> � nier des consonnances physiques dans une longue partie de cette
> histoire.
> Et *je ne nie pas l'aspect culturel*, diff�rent d'une proclamation
> ex-nihilo,
> puisqu'il construit des attentes r�solutions) sur le d�j� entendu.
>
> Par cons�quent, ceux qui, � l'inverse, soutiennent le "tout culturel",
> (il me semble que c'est la position extr�me de PMV pour qui tout
> est politique, etc)...
On notera que je me suis bien gard� d'utiliser le mot "politique", beaucoup
trop restreint et caricatural.
Tout le drame de l'Occident chr�tien, et c'est un drame immense, terrible,
un formidable d�savoeu, et, pour certains esprits retors, une quasi preuve
de la non-existence de Dieu, c'est qu'on ne peut pas faire tenir 12 quintes
justes de rapport 3/2 dans 7 octaves de rapport 2. Tout e�t �t� tellement
plus simple, tellement plus m�lodieux, et la musique infiniment parfaite
coulerait dans un Eden harmonieux, telle une fontaine pure, depuis les temps
les plus recul�s et pour l'�ternit�, nectar des oneilles, ambroisie des
trompes d'eustache, hydromel de la cochl�e. Mais voil� ! Le breuvage sonore
porte sa mal�diction, sa tache, sa souillure, il est alt�r� comme une dose
de pastis, - liquide pur -, dans lequel on aurait vers� quelques gouttes
d'eau, - liquide impur : Dieu a chass� l'homme et la femme du paradis
terrestre � coups de pied au cul, et la musique avec. Il a dit � Adam : "Tu
gagneras ton pain � la sueur de ton front", il a dit � �ve "Tu enfanteras
dans la douleur", et il a dit � la musique : "Tu ne pourras pas faire tenir
12 quintes justes de rapport 3/2 dans 7 octaves de rapport 2. Et d�merde-toi
avec �a."
Alors, il a bien fallu se d�merder. Est-ce par nostalgie du paradis perdu
que l'homme occidental a cherch� � mettre de la perfection l� o� il n'y en
avait pas, o� il n'y en avait plus ? Il a baptis� un "tempus perfectum",
cellule ternaire, image de la Sainte Trinit�, qu'il a repr�sent� par un
cercle, image de Dieu. Il a bricol� un accord, et il l'a affubl� du titre de
"parfait", ce qu'il a essay� de justifier par des causes naturelles, (donc
divines). "Il", ici, c'est Rameau, le bougre, qui, apr�s Zarlino, Mersenne,
Sauveur, a fait appel aux harmoniques pour �tayer ses th�ories. H�las, ces
raisons "naturelles" sont fallacieuses et "id�ologiques". Rien ne colle,
tout est foireux dans cette affaire, les harmoniques 4, 5 et 6 ne
correspondent pas aux rapports math�matiques de la t�tractys
pythagoricienne, et, correspondraient-elles, qu'on ne voit pas pourquoi
elles seraient plus "consonantes" que les harmoniques 5, 6 et 7 ou 2, 5 et
9. Personne, jamais, n'a pu d�fini de fa�on satisfaisante, scientifique, la
notion de "consonance" et, par cons�quent, la notion de "dissonance", pas
plus que la fronti�re entre les deux, si elle existe. Pas davantage le
syst�me math�matique de Pythagore que les s�ries harmoniques de Zarlino, que
la th�orie des battements de Helmholtz (mais non, pas Melmoth !), que la
th�orie de la fusion de Stumpf, que la th�orie des sons r�sultants de
Krueger, personne. Mais, je vois encore se dessiner les brumes d'un
arri�re-plan religieux, et l'id�e que la perfection "naturelle" attribu�e �
l'accord "parfait", (de trois notes comme il se doit, autre image de la
Sainte Trinit�), reste peut-�tre le signe symbolique d'une pr�sence de la
perfection divine dans la musique. Et l'id�e que tout trouble � cet ordre
naturel, toute remise en cause de la "consonance", divine, �cho un peu
mystique de l'harmonie des sph�res, toute contestation du langage tonal
"naturel" et divin par l'utilisation d'un langage "artificiel" humain est
une volont� satanique, une manifestation diabolique, comme la quarte
augment�e, "diabolus in musica", devait �tre exorcis�e, et que 666 est le
chiffre de la b�te. Je vais hasarder une hypoth�se, qui restera � l'�tat de
sp�culation : j'ai l'intuition que beaucoup des m�lomanes qui d�fendent �
tout crin le syst�me tonal et rejettent ou condamnent l'atonalisme sont des
croyants, ou des gens fortement impr�gn�s de tradition chr�tienne, et que
ceux qui appr�cient et d�fendent l'atonalisme se trouvent plus
particuli�rement parmi les ath�s ou les agnostiques. Ce n'est qu'une
intuition, et il se trouvera �videmment des centaines d'exemples pour
l'infirmer.
Bien s�r, il y a eu une �volution historique, culturelle, la musique tonale
ne s'est pas construite en un jour (tout comme la musique atonale n'est pas
sortie du chapeau en cinq minutes). C'est une �volution id�ologique, qui a
pour berceau l'Occident chr�tien, c'est une conception de la musique, comme
il y a dans ce m�me Occident une conception de l'amour (voir Denis de
Rougemont), comme il y a une conception de l'art ou de la mort. Mais je suis
plus dubitatif devant une phrase telle que : "Je parle des faits musicaux
historiques, � savoir la place impossible � nier des consonances physiques
dans une longue partie de cette histoire."
Que s'est-il pass�, pourquoi cette rupture, ces deux routes qui s'�cartaient
lentement et radicalement, entre l'Occident qui adoptait vers le d�but du
second mill�naire une construction verticale de la musique, p�rilleuse,
hasardeuse et sem�e d'embuches, et l'Orient qui s'�panouissait dans une
vision lin�aire ? Comment l'expliquer autrement que par les modes et les
structures de pens�e, par des "id�ologies" ? Et les Orientaux n'�taient-ils
plus sages - et bien plus pragmatiques - puisqu'ils s'affranchissaient de la
vieille mal�diction : "Tu ne pourras pas faire tenir 12 quintes justes de
rapport 3/2 dans 7 octaves de rapport 2" ? Une objection tout de m�me, de
simple bon sens, � cette notion de "consonance", plus ou moins naturelle,
qui serait "agr�able", contrairement � la dissonance pr�tendue, qui serait
d�sagr�able, voire douloureuse. S'il s'agissait d'un fait naturel, toutes
les civilisations l'auraient �videmment adopt�, car je ne connais personne
qui aime � souffrir, et le masochisme, m�me auditif, n'est pas tr�s r�pandu
dans les populations. Or, dans ses musiques traditionnelles, une grande
partie du monde ne s'�meut nullement des dissonances qui nous paraissent les
plus criardes et les plus insupportables, et m�me elles sont plut�t
appr�ci�es. Elles n'entra�nent nulle souffrance, nul inconfort. Rien, dans
la nature ou dans la science, ne peut prouver que "do mi sol" jou�s ensemble
est plus harmonieux, plus agr�able, plus "naturel" que l'agr�gat "do do#
r�". C'est uniquement une notion culturelle, une notion id�ologique. Ou,
sans tomber dans les grands mots, une "habitude".
J'ai r��cout� la conf�rence du bonhomme. Son parall�le entre musique et
linguistique peut s�duire et ne manque pas de qualit�s de persuasion. Mais
il repose sur une imposture. Il laisse entendre que la musique est r�gl�e
par une "grammaire", qu'elle a un sens, comme un langage. Il propose la
phrase : "Longtemps, je me suis couch� de bonne ch�vre", et fait remarquer
que le mot "ch�vre" est ici incongru, aussi incongru qu'une "fausse" note
dans une sonate de Mozart.
Il donne ensuite un extrait d'un texte dada de Tristan Tzara.
"porte close sans fraternit� nous sommes am�res fel
vire rendre scolopendre de la tour Eiffel" etc.
Ici, il est �vident qu'il n'y a pas de "fausses notes", mais ce qu'on
pourrait appeler du "n'importe quoi", �criture automatique ou cadavre
exquis, hasard des rencontres de mots, jeu litt�raire provocateur sans foi
ni loi qui s'inscrivait dans un contexte historique et n'a aujourd'hui gu�re
d'autre valeur qu'une valeur historique, le t�moignage d'un mouvement
intellectuel qui accompagnait la chute d'une civilisation. Dans le m�me
texte, Tzara �crivait : "L'art �tait un jeu, les enfants assemblaient les
mots qui ont une sonnerie � la fin, puis ils criaient et pleuraient la
strophe, et lui mettaient les bottines des poup�es et la strophe devient
reine pour mourir un peu, et la reine devint baleine et les enfants
couraient � perdre haleine."
Il y a imposture, et m�me malhonn�tet� intellectuelle, car le conf�rencier
fait un amalgame entre deux exemples qui n'ont rien � voir entre eux, pour
finalement laisser entendre que la musique atonale s'apparente largement au
"n'importe quoi" du texte de Tzara. Effectivement, le mot "ch�vre" n'a rien
� faire dans le texte de Proust, pas plus qu'un sol di�se n'aurait sa place
dans un menuet en do majeur de la M�thode Rose. Et s'il me heurte, c'est
�videmment qu'il est choquant, comme le sol di�se improbable qui ne serait
pas � sa place. Et si le sol di�se me heurte, c'est que je connais depuis
toujours la "grammaire" de la musique tonale, qu'elle m'accompagne depuis
les chansons enfantines, qu'elle a impr�gn� toute mon enfance, toute ma
jeunesse, que je n'ai jamais entendu que �a, que j'ai pos� des didis de
bambins sur le clavier en jouant la M�thode Rose (ben oui...) et que je
"parle" cette musique, ou au moins que je la "comprends" aussi bien que ma
langue maternelle. Mais je suis s�r qu'un aborig�ne d'Australie n'ayant
jamais entendu la moindre oeuvre de musique tonale ne rel�verait strictement
aucune incoh�rence dans un cluster survenant au milieu de la Petite musique
de nuit. Parce qu'il ne conna�t pas cette langue tonale, qu'il ne la "parle"
pas, qu'il ne la "comprend" pas. De la m�me fa�on que l'immense majorit� des
auditeurs occidentaux, en �coutant un raga de l'Inde du sud, ne serait
nullement choqu�s par l'insertion d'une s�quence chakravahani au beau milieu
d'un m�lakarta ch�lanatique, ce qui, tous les sp�cialistes en conviendront,
est particuli�rement traumatisant.
Affirmer que les douze sons de la gamme chromatiques sont �gaux entre eux,
qu'ils n'ob�issent plus aux lois de l'harmonie tonale, des attractions, ce
n'est pas plus absurde que d'affirmer que la musique ob�it � des r�gles
naturelles, mais c'est g�n�rer une situation angoissante o� toute cr�ation
devient impossible. Car si tout est possible dans ce champ vierge, plus rien
n'a de valeur, l'acte cr�ateur est absurde, sans enjeu, sans objet, ou
s'inscrit simplement dans un mouvement de r�volte et de contestation. C'est
le texte de Tristan Tzara. Si tous les mots du dictionnaire se valent, sans
hi�rarchie, sans structure, il n'y a plus de litt�rature possible, c'est un
suicide litt�raire. Il fallait donc recr�er des r�gles, �laborer une
nouvelle grammaire (un peu comme les Oulipiens se sont amus�s � le faire
pour le langage). C'est ce qu'ont tent� les dod�caphonistes, Schoenberg en
t�te, puis les s�rialistes, en �largissant les r�gles � d'autres param�tres
que la hauteur des sons. Les douze sons organis�s en s�ries, avec les
possibilit�s de r�currence, de renversement, etc. laissent une immense
libert� de cr�ation (les douze sons permettent d'�tablir 479.001.600 s�ries
diff�rentes) mais dans un cadre strict, beaucoup plus strict en fait que
celui de la musique tonale, car si je peux consid�rer que cette musique
tonale est une structure ouverte o� je peux � loisir ajouter, enlever,
inverser des notes tout en restant dans le cadre tonal, la s�rie
dod�caphonique est une structure close dans laquelle chaque note a une place
rigoureuse qui ne peut �tre modifi�e. Une note mal plac�e dans sa s�rie, ou
absente ou r�p�t�e au mauvais endroit est tout aussi incongrue
qu'une"fausse" note dans une oeuvre tonale. Mais je ne m'en apercevrai que
si je connais la langue, la "grammaire", les r�gles. Et force est de
convenir que je suis beaucoup plus familiaris� avec les r�gles de la musique
tonale qu'avec celles de la musique dod�caphonique. Mais enfin, on peut
toujours s'instruire, et au lieu de rejeter sans chercher � en savoir
davantage, on peut plonger le nez dans quelques trait�s ou manuels pour
essayer de comprendre comment c'est fabriqu�.
Trop facile de pr�tendre : "c'est n'importe quoi", ce que laisse un peu
entendre le conf�rencier, alors qu'on ne cherche pas � comprendre. C'est
l'attitude du type qui affirme : "Je pourrais en faire autant" devant un
tableau de Picasso, ou "�a ne repr�sente rien" devant une sculpture de Jean
Arp. Ce serait comme si j'affirmais que la phrase : "Dans les formules de
probabilit� de transition entre un �tat du spectre discontinu et un �tat du
spectre continu apparait en facteur le carr� de l'�l�ment de matrice du
rayon vecteur calcul� pour des fonctions d'onde du spectre continu
normalis�es par rapport � un �l�ment diff�rentiel de repr�sentation.", c'est
du n'importe quoi, je peux en faire autant, �a ne veut strictement rien
dire, tout simplement parce que mes connaissances inexistantes en physique
nucl�aires ne me permettent pas d'en comprendre le premier mot.
On fera remarquer avec raison que la musique dod�caphonique, s�rielle,
atonale, ne s'est jamais vraiment impos�e aupr�s du grand public, et que les
p�riodes d'engouement qu'elle a pu conna�tre semblent aujourd'hui oubli�es.
Les musiques postmodernes, minimalistes, spectrales, etc. restent des
ph�nom�nes de chapelles, des sp�culations intellectuelles � l'usage
exclusifs de sp�cialistes et compl�tement coup�es du public. Les esprits
superficiels diront : "c'est normal, �a ne vaut rien" et en resteront l�. Le
confort intellectuel leur fera oublier que la musique tonale a produit
infiniment plus de daubes ou de musique inutiles, de musiques "que c'est pas
la peine" au fil des si�cles, (et j'inclus dans ces daubes, histoire de me
faire quelques amis, les symphonies de Bruquen�re, bien des divertimenti de
Mozart, pas mal de concertos de Vivaldi, les trois quarts de la production
de Telemann, et l'ouverture de Zampa) que n'en a fourni la musique atonale,
dont la production reste tout de m�me infiniment plus modeste et restreinte.
Les esprits plus profonds se demanderont avec profit ce que traduit ce
rejet, et s'interrogeront sur les tendances de la "vari�t� internationale"
qu'on matraque � longueur de journ�es sur quelques radios djeunes, musiques
dans lesquelles la tonalit�, omnipr�sente, se r�duit le plus souvent � une
seule note de basse martel�e sur un rythme �l�mentaire, primaire, bestial.
Si la complexit� des structures musicales correspond � l'�volution mentale
d'une soci�t�, nous sommes manifestement dans une phase de d�clin, mes
gueux.
--
Paul & Mick Victor
Un peu long, sur ce coup-l�