Voilà encore une belle contribution du Roger.
Dendrites (dans Pierres; Roger Caillois; 1966)
"Prisonnières du grès, plus rarement de l'agate, exceptionnellement du
quartz, les arborescences du manganèse y étalent leurs dentelles de
feuillage, leurs chevelures de neurones. Sur les larges plaques du grès,
leurs couleurs varient du rouge brique au noir, en passant par les diverses
nuances de l'ocre. Elles se déploient en larges buissons à demi desséchés
par le soleil. Chaque brindille se détache et se ramifie avec une
prestigieuse netteté. Parfois, elles atteignent l'ampleur des hautes palmes
que les gorgonies dressent au fond des lagons dans les mers chaudes comme de
grandes mains ouvertes ou comme des lambeaux de filet qu'un lest empêcherait
de remonter.
Dans le miel ou le lait bleu de l'agate, les dendrites esquissent souvent
des paysages : collines, vallons ou combes, toujours plantés de sapins que
la distance rend minuscules et qu'on reconnaît à leur silhouette pointue et
aux branches basses un peu relevées. Dans les crépuscules ardents de la
cornaline, ils dessinent une ligne noire ininterrompue; dans la calcédoine
au contraire, ils se groupent en bosquets clairsemés.
Le plus souvent, les dendrites de l'agate sont isolées : elles ressemblent
alors à des semences de platane flottant dans la gelée minérale grâce à leur
parachute cilié. D'autres fois, elles sont comme des méduses ou des
lycopodes. Elles évoquent encore le frêle éventail d'un lichen, de ceux qui
sont aplatis sur les pierres chaudes et rongés par le temps. Il suffit pour
les faire apparaître de polir l'endroit où elles affleurent. Elles sont
d'ailleurs vite reprises par la brume de l'agate, où elles s'abîment
lentement. Aussi est-ce dans l'eau pure du cristal de roche qu'on les
distingue le mieux. Elles sont d'un noir intense, charnues, bifurquées
comme feuilles de cyprès, faites d'articles emboîtés comme tarses
d'arthropodes. Jamais plante ne fut plus vivace : le linceul de glace
infusible ne semble pas en avoir arrêté la croissance svelte. Plus
saxifrages que la haute herbacée qui, ancrée à la verticale des parois de
montagne, élève du moins ses hampes dans l'air libre, les dendrites, elles,
cheminent à l'aise dans le roc limpide et dur. Elles y ouvrent leurs
gerbes, leurs carrefours.
Dans le grès, l'agate ou le quartz, dans l'obscur ou l'éclat, ce sont
toujours images identifiables et trompeuses, des festons d'ifs et de
sélaginelles, des mousses surprises dans la fièvre de proliférer et
condamnées par une soudaine magie à une fixité sans appel. Rien ne paraît
végétal à ce point; même pas, qui pourtant perpétuent le calque de vraies
plantes, les empreintes de fougères dans la houille, de lis de mer dans
l'ardoise. Pourtant les dendrites ne furent jamais vivantes. Jamais la
moindre sève n'irrigua leurs dentelles ramifiées, jamais en elles semences
n'essaimèrent hors de secrètes besaces pour les multiplier alentour. Leurs
frondaisons délicates furent
inscrites dans la pierre par une aveugle cristallisation de substances
mortes, d'oxydes métalliques. Mais leurs touffes et ramages présentent une
si prodigieuse efflorescence que le profane s'y trompe à coup sûr. Il n'est
désabusé qu'avec peine.
Mirage assurément que ces sels qui affichent si parfaite simulation du
végétal, quand ils sont soustraits tout ensemble à la vie et à la
corruption. Toutefois je ne parviens pas à me défendre de la conviction que
ces fougères fausses, qui n'ont de la plante que l'apparence et qui
appartiennent à un règne incompatible, à leur manière avertissent l'esprit
qu'il est de plus vastes lois qui gouvernent en même temps l'inerte et
l'organique."
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