> Pourquoi emploie-t-on généralement "ce" et non "cela" devant le verbe être ?
C'est la forme d'origine, la plus ancienne. « Cela » vient d'un
renforcement « ce+là » (d'où parfois une confusion avec les composés
accentués), comme « ce+ci ». Ce pronom neutre écrit « ço » ou « ce » au
Moyen Âge était le plus fréquent, mais il présente un défaut : il n'est
pas tonique et donc il peut s'élider ou ne plus être perçu devant un
verbe, on l'a donc remplacé dans un bon nombre de cas par « cela » ou
« ça » qui servait au départ seulement à la spatialisation : « cela »
pour le plus lointain, ce qui précède, « ceci » pour le plus proche, ce
qui suit, le dernier élément cité.
>Le fait-on aussi devant d'autres verbes (pouvoir...) ?
C'est encore possible dans un registre soutenu, voire précieux
et affecté, le fait était encore courant à l'époque classique. Le verbe
« devoir » peut lui aussi être employé avec le pronom « ce ». Il s'agit
d'une survivance qui doit être liée à la fréquence de ces verbes :
auxiliaire pour « être » et présentatif « c'est » (qui a tendance à se
lexicaliser, à ne plus être perçu comme une forme verbale variable),
emploi comme semi-auxiliaires pour les deux autres verbes « ce peut
être », « ce doit être » (mais là on a un choix plus évident avec
« cela »). Remarquez, une construction est possible « cela est bien »
(cette chose est représentée par « cela »), un peu lourd mais avec un
sens différent de « c'est lui qui vient » (là, il s'agit du présentatif
disjoint « c'est... que »). On a des formes anciennes dans les textes et
qui passeraient aujourd'hui pour des erreurs : « ce me plaît », « ce dit
Untel ».
Dominique
> Pourquoi emploie-t-on généralement "ce" et non "cela" devant le verbe être ?
> Le fait-on aussi devant d'autres verbes (pouvoir...) ?
J'ai cité « devoir » et « pouvoir », mais j'ai oublié de parler
du verbe « avoir ». Cette forme est moins fréquente aujourd'hui, elle
intervient aux temps composés : c'eut été bien, ç'aurait pu être mieux.
Elle est parfaitement classique, mais soulève des difficultés : « c »
sans cédille devant le « e », « ç » avec cédille devant « a ». Or
certains pourraient s'imaginer que « ce » élidé ne doit jamais avoir de
cédille, mais les ouvrages de référence sont formels à ce propos. Cette
forme risque d'être mécomprise dans le cas du passé composé « ç'a été »,
la grosse tendance moderne est donc au hiatus avec emploi de la forme
développée « ça a été », « cela a été ». L'hiatus joue un rôle
distinctif ici, il facilite la compréhension de l'énoncé, il est utile.
On peut aussi comprendre pourquoi « cela » et « ça » se sont autant
répandus au point de devenir la norme, sauf pour le présentatif
« c'est », « ce sont ». Quant à la survivance de « ce » devant
« avoir », cela tient probablement au rôle d'auxiliaire de ce verbe et à
sa fréquence. Mais le tour est devenu assez archaïque, régional ou
soutenu, recherché -- et l'emploi devant un passé antérieur, un
conditionnel passé renforce ces registres.
Ensuite, je crains que cette forme ne réveille des querelles
anciennes... Il y a de très nombreuses discussions qui ont opposé deux
contributeurs sur le fait de savoir si Fernand Raynaud emploie bien « ça
eut payé » (forme qui figure sur son disque, qui utilise le passé
antérieur comme temps reconnu et le pronom le plus courant) ou « ç'a eu
payé » (forme donnée comme exacte par Marc Wilmet qui parle d'une erreur
lors de l'impression à propos de l'emploi d'un surcomposé très usuel en
Auvergne). Je vous renvoie aux échanges antérieurs dans plusieurs fils,
vous pourrez ainsi vous faire une idée sur les arguments des uns et des
autres parce que l'on a vraiment fait le tour de la question. Il vous
suffira d'utiliser la recherche avancée de Google.Groups avec cette
expression. Je me suis contenté de résumer sans plus et sans donner tous
les arguments.
Il faudrait ajouter quelques tournures figées : ce faisant
(faisant cela, pour la construction moderne), ce disant (et non « se
disant » qui existe aussi), pour ce faire (pour faire cela,
aujourd'hui). Ce sont des expressions vieillies, mais bien moins que
« ce semble » ou « ce paraît » qui étaient employés à l'époque classique
avec « ce » sujet. Les premières sont un peu maintenues par un usage
formel, dans le style juridique ou administratif, mais elles souvent mal
comprises ou mal orthographiées du fait de la ressemblance entre « ce »,
démonstratif, et « se », réfléchi. Les trois verbes en question sont
encore parmi les verbes les plus fréquents, c'est pourquoi ces tournures
ont survécu. Le pronom est ressenti comme sujet et non comme complément
d'objet.
Quelques tournures anciennes et classiques où « ce » est sujet
et non complément d'objet : « ce vient » et à d'autres temps encore,
pour il arrive. Avec « ce » complément d'objet : « Je devais, ce dis-tu,
te donner quelque avis, Qui te disposât à la chose. » (La Fontaine.)
J'ai écarté les exemples médiévaux ou de la Renaissance, il y en aurait
trop... Mais les formes les plus classiques que j'ai indiquées se
trouvent au moins dans les textes du XVIIe s. et peuvent être aisément
rencontrées.
Il y aurait encore bien des choses à dire car « ce » est parfois
remplacé par « cela » devant « être », dans le langage contemporain, et
l'emploi de « ce » serait ressenti comme une erreur (à tort, un
archaïsme, une préciosité) : cela étant, cela lui est... La question est
en fait fort vaste.
Dominique
> C'est la forme d'origine, la plus ancienne. « Cela » vient d'un
> renforcement « ce+là » (d'où parfois une confusion avec les composés
> accentués), comme « ce+ci ».
/.../
Merci.
JPh