Voici d'abord quelques exemples de phrases avec une expression
typiquement djeune. J'ai rectifié dans quelques cas les erreurs
d'orthographe. Les exemples sont trouvés sur la Toile, mais j'entends
ces expressions souvent. Les remarques suivent
-- Le succès de ces produits clairement identifiés répond aux demandes
des consommateurs. Ainsi pour beaucoup de jeunes, il faut "posséder de
la marque", vraie et authentique.
-- En conséquence, pour beaucoup de jeunes il faut porter de "la marque
"pour ne pas risquer la stigmatisation. Le non-porteur de marque risque
fort d’être "blâmé". De nombreux adolescents vont même jusqu’à jouer à
se "blâmer" mutuellement pour essayer de faire perdre la face à l’autre.
-- On porte de la marque pour faire style et pour montrer qu'on a les
moyens. En général, quand on a une paire de chaussures que personne n'a,
on se fait remarquer par les grands du collège. Mais tout le monde n'a
pas la chance de porter de la marque car cela coûte environ 400 francs
pour des habits et pour des chaussures cela peut atteindre 1 000 francs
et plus. En fait, la marque ne sert à rien.
-- Je suis Algérien. Mon sport favori est le foot. J'aime beaucoup
porter de la marque. Je vais à l'école en Belgique.
-- CONSEIL N°1 : Toujours porter de la marque sur soi, si tu ne peux pas
te les payer alors il reste une solution : les p-ta!!!
-- HE les gars vous voulez rentrer : il faut avoir de la marque, mais du
goût : et la mode on la copie pas
-- Pour bien se saper, faut avoir de la marque, mais pas déchirée ou
sale.
-- Sinon, c'est vrai que c'est un peu cher, mais il vaut toujours mieux
avoir de la marque, plutôt que des produits hybrides montés à la
va-vite.
-- " Elle a toujours des super-fringues, que d'la marque, mais ses
cahiers sont déchirés".
Où voulais-je en venir ? Au fait qu'il existe maintenant une
construction « de la marque ». Il ne s'agit pas de porter simplement
*une* marque connue ou reconnue, mais des vêtements qui appartiennent à
un ensemble de marques bien identifiées, avec un logo bien visible et un
nom réputé dans un milieu. On disait auparavant « porter des vêtements
de marque » (porter des vêtements griffés) avec le même genre d'ellipse.
La différence, c'est que l'ensemble de ces marques valorisées
par un groupe social sont devenues un nom collectif : « la marque ». On
a donc ensuite un partitif qui se rapporte à quelque chose de non
nombrable comme lorsque l'on mange *du* pain, boit *de la* limonade,
achète des pommes... Or dans les petits guides du français familier ou
des cités, on ne note pas ce déplacement de sens. La marque de tel ou
tel fabricant est englobée dans un mot qui est connoté favorablement. On
oppose ce qui est de la marque (sous-entendu avec une idée d'origine) et
ce qui n'est pas de la marque même si les produits appartiennent à des
marques réelles.
On a ainsi une séparation entre deux réalités : la marque (toute
marque admise par le groupe) et tout le reste. Cette fameuse marque ne
se réfère pas simplement au nom du fabricant : c'est le logo exhibé,
c'est le prix souvent proclamé par les adolescents, c'est la qualité
présupposée. Le rôle de *la* marque est multiple :
-- Adhésion aux valeurs consuméristes d'un groupe afin de ne pas passer
pour un pouilleux. La marque, c'est de l'argent que l'on exhibe, c'est
du spectacle.
-- Adhésion aux valeurs ségrégatives et tribales d'un groupe qui
fonctionne par signes de reconnaissance et qui exclut de manière
arbitraire. La marque est un tatouage.
-- Acceptation de la confusion entre le nom et la chose, entre
l'apparence et la réalité, entre le signe et un pseudo-référent, entre
soi et les objets. La marque, cela devient soi.
-- Réification du porteur de marque qui se trouve soudain pourvu d'un
pouvoir comme si l'on vivait dans une société chamanique. Avoir de la
marque, c'est avoir du style, de la classe.
-- Élimination de toute différence, de tout comportement individuel, de
tout sens critique face à la réalité, de toute liberté de penser ou
d'être, de toute contestation face à un ordre social inégalitaire. Bref,
le conformisme et le culte des images comme seul horizon.
J'exagère ? À peine...
Dominique
L'effet "mode" est exploité depuis longtemps par les entreprises
commerciales pour créer de nouveaux besoins de consommation. Certaines
personnes disent : c'est normal, c'est le commerce qui fait tourner notre
société
Je pense cependant que la publicité est devenue envahissante au point
qu'elle pollue davantage notre quotidien que le CO². Certains disent on est
branché ou on ne l'est pas, la pub c'est la culture d'aujourd'hui.
Je fais quand même remarquer que les principales victimes de cette publicité
outrancière sont les les jeunes. Ils passent leurs économies à acheter des
c... qui n'ont d'autre valeur que celle d'être "de la marque". Ceux qui
n'ont pas d'argent font un complexe d'infériorité car ils sont dédaignés par
les autres. C'est triste.
Ne devrions-nous pas avoir un peut honte de permettre cette exploitation
commerciale ?
La pub nuit gravement à la santé mentale. Faites passer.
--
Amicalement, Pierre
pierre-c...@wanadoo.fr
Pas toujours. Mais je suis d'accord sur le diagnostic: le problème est
l'identification de l'individu avec un objet -- perte de l'identité
personnelle au profit de l'objet. La personne est devenue une chose.
Celui qui porte des pompes de marque et qui le fait parce que ce sont des
bonnes pompes -- la marque s'est fait un nom ainsi --reçoit mon respect.
Celui qui la porte parce que c'est la marque, est devenu une paire de
pompes. Vous avez des gens dans la rue dont l'identité est "bagnole", "sac à
main", "montre", "parfum" (ou une combinaison). Cela vaut peut-être mieux
que d'être un pied de lit ou le zouave du Pont de l'Alma, mais ça reste
quand même limité.
C'est un des côtés de ce monde matérialiste -- quand on oublie qui on est,
on finit par devenir n'importe quoi.
Georges Perec, /les Choses/
LE livre à tenter de faire lire à tout adolescent.
--
FAQ de <f.l.l.f.> : <http://www.langue-fr.net/faq/faq.htm>
Note aux lecteurs <http://www.panamo.com/use/conseil.html>
XIV - Version 14, mise à jour le dimanche 11 août 2002
Vs ®
Je crois que ce forum n'avait pas encore le plaisir de vous compter en son
sein. Dominique fait suite à une discussion que nous avons eue en janvier.
Le contexte :
<http://minilien.com/?h9vyREsiQy>
Prodimarques édite une revue « La Revue des marques » ;
et son rédacteur en chef est l'auteur d'un livre.
Références du livre :
<http://minilien.com/?xmUFONQAgE>
Présentation du livre :
<http://minilien.com/?u4jFt1HiWU>
Des extraits résumés du livre :
<http://minilien.com/?VebyDM496q>
Non. Vous n'exagérez pas. Merci pour cette recension terrifiante.
Outre les aspects micro-sociologiques relevés par Bernard Lombart
et la réification analysée par Laurent Franceschetti, ce phénomène
me paraît relever du retour du tribalisme.
Par la matière (consommation) et par l'esprit (idéologies), nous sommes pris
en tenaille par deux faces du danger totalitaire.
C'est exactement le problème analysé par Karl Popper, dans
/le Société ouverte et ses ennemis/, en 1962.
Je cite un passage de son introduction* :
§
[Cet ouvrage ] décrit certaines des difficultés auxquelles doit faire face
notre civilisation, une civilisation dont on pourrait dire qu'elle a pour
objectif l'humanisme et la rationalité, l'égalité et la liberté ;
une civilisation encore dans l'enfance, mais dont l'essor se poursuit en
dépit des fréquentes trahisons de ses dirigeants intellectuels. Il s'efforce
de montrer qu'elle n'est pas encore remise du choc de sa naissance,
du passage de la /société tribale ou close/, soumise à des forces magiques,
à la /société ouverte/, qui libère les capacités critiques de l'homme,
et que c'est bien le choc de cette transition qui favorise les mouvements
réactionnaires orientés vers un retour au tribalisme. Il en déduit également
que ce qu'on appelle de nos jours totalitarisme se rattache à une tradition
aussi ancienne et aussi jeune que notre civilisation ; il tente ainsi
de nous faire mieux comprendre la nature du totalitarisme et le sens
de l'éternel combat mené contre lui.
§
* Éditions du Seuil, 1979, p. 9
>Outre les aspects micro-sociologiques relevés par Bernard Lombart
>et la réification analysée par Laurent Franceschetti, ce phénomène
>me paraît relever du retour du tribalisme.
C'est justement ce qui m'avait le plus retenu du fait de
l'importance de la marque commerciale comme marque sociale et
culturelle, de son rapport avec une écriture du corps (tatouage,
piercing, scarification) de plus en plus présente. La marque tribale
passe aussi par les vêtements et leurs signes. On n'y échappe pas mais
on a le droit de ne pas y adhérer ou on a le droit de jouer avec les
marges. Il y a un excellent texte de Perec dans « Penser, classer »
(Hachette, 1985) : « Douze regards obliques » et je peux en reproduire
quelques passages car je pense qu'il y a écrit des choses pertinentes,
originales sur les signes ordinaires, le regard à propos de la mode et
le comportement social.
Pour en rester au niveau de la langue, on a des expressions un
peu similaires dans le langage courant : c'est de la viande
(sous-entendu c'est de la bonne viande), c'est du vin (implicitement,
c'est du bon vin). Le partitif peut glisser vers une sorte d'article de
notoriété surtout si le nom est mis en relief ou dit sur un ton
exclamatif : « ça, c'est de la volaille ! » Mais le fait de construire
« de la marque » après des verbes qui ne sont pas d'état supprime toutes
les nuances intermédiaires entre la qualité reconnue et puis l'objet.
>Par la matière (consommation) et par l'esprit (idéologies), nous sommes pris
>en tenaille par deux faces du danger totalitaire.
Ce qui me semble le plus pertinent, ce n'est pas le fait
d'acheter des objets coûteux ou avec une griffe célèbre parce que chacun
peut se faire plaisir ou acheter selon son idée de la qualité. Mais on a
surtout un phénomène d'exclusion de tous ceux qui ne souscriraient pas
au fait que telle marque est bien et telle autre est nulle. La pression
que les adolescents exercent aujourd'hui entre eux est assez sidérante
même si, en province profonde et dans la France d'en bas, les effets
sont atténués ou alors limités à des groupes. Mais j'ai pu observer
l'ostracisme dans certaines classes envers celui qui ne montrera pas son
coupe-vent Ralph Lauren ou sa paire de Nike. Cette pression apparente
n'existe pas ou peu lorsque les élèves appartiennent à des classes dites
Camif parce que ce groupe possède un autre fonctionnement, plus subtil,
mais on retrouve néanmoins un ensemble de codes tacites. Je trouve que
cela s'atténue en lycée alors que c'est plus prégnant en collège,
peut-être une question de maturité ou alors de sélection sociale.
Le paradoxe, très justement relevé par Bernard Lombart, c'est
que cette même idéologie est couplée avec les injonctions du type « il
faut être soi-même » (et ses variantes : être nature, ne pas juger les
gens à l'apparence). Les deux discours existent en même temps chez les
mêmes personnes ! Le second est aussi impératif que le premier.
L'articulation entre les deux conduites n'est absolument pas faite. On a
d'un côté la tribu avec sa pensée magique et de l'autre l'individu qui
existerait en soi, par soi, sans rien devoir à la société et dont
l'immanence ne ferait aucun doute. Je ne me posais pas trop la question
du lien social quand j'avais affaire à ce genre de réponses de la part
d'élèves de quatrième ou de troisième et que je travaillais sur des
sujets liés à la mode ou à la pub, je demandais surtout d'éviter les
clichés ou de chercher le sous-entendu, l'intention. Les comportements
induits par des formules impératives des groupes d'adolescents me posent
plus de questions maintenant que le pouvoir de la pub ou du commerce.
Dominique
> [Réf. Fri, 27 Sep 2002 14:00:32 +0200, Dominique Didier
> <desi...@alussinan.org> :]
[...]
>>Mais on a
>>surtout un phénomène d'exclusion de tous ceux qui ne souscriraient pas
>>au fait que telle marque est bien et telle autre est nulle.
> Exclusion surtout de tous les minables qui ne peuvent pas se la
> payer... Je connais un adolescent qui a fait un voyage à Londres dans
> le but avoué d'acheter de quoi snober ses condisciples à la rentrée,
> et se tailler un rôle de meneur dans sa nouvelle école...
Cette attitude est vieille comme mes robes.
Relisez « Le petit Nicolas »...
Isabelle
Ce qui est condamnable c'est bien l'utilisation de la marque comme un
marquage (brand) de veaux au fer rouge pour en faire un troupeau dans un but
commercial, mais aussi l'idéologie d'auto-marquage tribal, sous prétexte de
se «démarquer», comme une élite; un joli brassard rouge avec un rond blanc
et une svastika c'était aussi une marque.
Vs
quand même fier de certaines jolies marques qu'il a créées