Je signale un article fort sérieux et documenté du Monde pour célébrer
ce jour particulier : le sujet est le dahu.
http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3238--167935-,00.html
Qui pourrait donner l'étymologie du nom de cet animal si particulier ?
Doit-on remonter à une racine indo-européenne afin de le mieux
connaître ? Le dahu existe-t-il en tokharien A ou B et peut-on supposer
un lien avec l'italo-celtique ? A-t-on une attestation du dahu dans les
Upanishad ? Que disent les parlers caucasiens et surtout les dialectes
kartvéliens à ce propos, puisque le dahu est un animal de montagne ?
Dominique
En avant première, l'étymologie (que dis-je : l'Étymologie) de dahu :
Introduction :
__________
Dahu, subs., masc., (lat. dahus, emprunt au grec dakhus) : créature
vivant exclusivement à flanc de montagne, dont les pattes de droite
sont plus courtes que celles de gauche. La légende dit que le dahu
peut se tenir perpendiculairement à la pente sans désagréments, mais
ne peut que progresser vers le sommet de la montagne qu'il habite,
sans en redescendre. Il doit, pour ce faire, demander de l'aide aux
zermitrox et autres fanfarronibulles, moyennant une taxe bimensuelle
appelée « taxe froncière » (cf. J. de la Royne, Pulpien le Majeur ou
F. R. Eau-Roche d'Aure).
I. Formes attestées :
_________________
Le mot dahu nous vient directement du latin (attesté chez Varicius,
Phlebis l'ancien et Gratien). C'est le biologiste Jean de la Royne qui
l'a introduit en 1468 dans la langue française (_De moult creatures
insolites et barbaresques_).
La forme latine dahus, dahî (le a est bref) est elle-même copiée du
grec dakhus, dakhous (forme ionienne : dêkhus), « créature dont l'une
des rangées de pattes est plus courte que l'autre », épithète d'une
nymphe myriapode que Zeus avait privée de ses spartiates gauches suite
à ses refus exaspérants, et qui fut condamnée à errer « comme une
ombre dans le royaume d'Hadès » (il est fait référence à ce supplice
chez Sappho).
Ce terme se retrouve en sanskrit, sous la forme dihus, « boiteux », et
avec le même sens en avestique dizus, en hittite takkinás, gotique
togas et enfin vieux slave dazû (accent circonflexe pour remplacer le
hacek), avec ici le sens d'« hérétique ». Dans ces langues, la
créature dite « dahu » est souvent une nymphe/apsara/démone punie pour
son intransigence. Le Rg veda (page 12) dit bien :
<citation>
Om, celle qui se refuse au dieu,
Celle-ci est dahu (boiteuse). Dahu sera la peine
sans espoir de fin de la Mokshadakshinâpasmarapurushâ.
</citation>
tandis que l'on trouve dans la tablette de gauche, étagère 25, rayon
A-287 de Boghazköy,
<citation>
Le Roi a vu que celle qui se refuse à lui
Est une takkinás (boiteuse). Elle n'a pas voulu
Lui donner le [illisible] de son rang
</citation>
Ce sont parfois des créatures masculines qui sont désignées par le
terme en question :
<citation source="Ainsi parlait Zarathustra" line="27" >
« Toi, dis-moi si je suis ton dahu. »
Et Ahura Mazda répondit :
« Oui »
</citation>
II. Reconstruction :
________________
Il est évident que tous ces termes sont des dérivés de la racine
*dH2g'h- au degré zéro, à l'exception de got. togas et v. sl. dazû qui
procèdent d'un degré plein. La forme hittite utilise un autre suffixe
de dérivation, ici secondaire.
La racine signifie « avoir une rangée de pattes plus courtes que
l'autre », ce sens s'étant assez bien transmis, bien qu'affadi, dans
les dérivés sanskrit, avestique, hittite et gotique. Le v.sl. innove
en transposant la notion d'imperfection physique sur un plan
théologique.
L'on peut donc poser que
-- dakhus, dihus et dizus < *dH2g'h-u-s
-- togas et dazû < *deH2g'h-u-s
-- takkinás < *dH2g'h-ené/o-s
Conclusion :
___________
Il ne faut pas confondre cette racine avec *dheg'h-m, « la terre »,
bien que le rapprochement soit tentant (cf. Waschernokel,
_Einführung_). La présence de la laryngale empêche en effet toute
explication phonétique plausible. Le dérivé est attesté dans une
grande partie du monde indo-européen, ce qui permet à certains de
déduire que l'hypothétique peuple indo-européen aurait colonisé
l'Europe grâce à ses montures dahuesques. La présence de certains
isolats pré-indo-européens (comme le Basque) s'expliquerait alors par
le sens de rotation des Pyrénées, inverse de celui du reste de
l'Europe. Les indo-européens n'auraient pas pu faire franchir à leurs
montures ces montagnes sur lesquelles les dahus ne peuvent s'aventure
sous peine de chute.
Siva
> montures ces montagnes sur lesquelles les dahus ne peuvent
s'aventure
s'aventurer
>En avant première, l'étymologie (que dis-je : l'Étymologie) de dahu :
Merci bien Siva pour cet aperçu fort riche et d'une grande érudition.
Cela jette de nouvelles lumières sur le peuplement de l'Europe par des
tribus d'hommes supérieurs grands blonds aux yeux bleus et je me demande
comment Jean Haudry (du comité scientifique de l'Affront négationniste)
pourra récupérer ces thèses hardies.
Je ne vous reprocherai que deux choses : d'abord ne pas tenir compte des
divergences d'orthographe entre le dahu et le dahut ! Il me semble que
ce n'est pas simplement une question de graphie car le « t » peut se
faire entendre dans des chansons populaires dues à des personnes
analphabètes :
« Li dahut, i vit
Et i le surprit. »
(« Recueil de chansons, thèmes, proverbes et locutions populaires de
Basse-Catalaunie », par Van Thierghem, t. VIII, fasc. 7, 1883, à Épernay
aux dépens de l'auteur.) La pause interdit de penser à une liaison non
perçue.
Aussi peut-on vous soupçonner de ne pas avoir tenu compte de formes
régionales comme le « dârou » vosgien qui existe réellement (très
sérieux), le « r » est là pour un « ch » proche de l'allemand en
intervocalique et on notera le « a » long courant en Lorraine.
L'influence germanique n'est pas envisagée et il se peut que des termes
allemands conservent encore des éléments plus récents d'un terme ancien
et qu'ils auraient redonné vie à un terme amoindri en gallo-romain à un
simple « *da » par les règles de paresse articulatoire qui donnent à peu
près tout et n'importe quoi en ancien français. Cela pourrait être la
transformation d'une des formes grecques que vous signaliez par ailleurs
avec une simplification de « kh ». Je postule donc une réactivation
d'une forme presque similaire mais plus complète sous l'influence des
envahisseurs germains à partir du Ve s., plus probablement les Alamans
et les Burgondes, l'aspiration se faisant plus discrète dans les régions
de l'Ouest qui connaissent moins cet animal si essentiel dans les
fondements de notre civilisation. Mais je ne repousserais pas les
attestations du terme « dahu » dans les langues germaniques lorsqu'elles
se développent en région montagnarde, que ce soit la Souabe ou
l'Autriche, et à la limite les Alpes norvégiennes... Il faudrait même
étendre l'enquête aux langues celtiques si j'en crois cette
transcription d'une stèle écossaise des Orcades en alphabet grec dont on
ne m'a donné l'original (le texte est à paraître) :
« Le dahu fit le monde, l'homme fut (sur) le dahu (car) le dahu était le
monde (et) il eut... le dahu est monde (et) homme. Ainsi fut... »
Dominique
[...]
> <citation>
> Om, celle qui se refuse au dieu,
> Celle-ci est dahu (boiteuse). Dahu sera la peine
> sans espoir de fin de la Mokshadakshinâpasmarapurushâ.
> </citation>
J'en profite en passant pour poser une question probablement idiote :
Quand je lis des traductions du chinois, qui souvent passent par
l'anglais, je vois des mots ou des parties de phrases mises ainsi
entre parenthèses, ce que je n'ai jamais vu des langues européennes ;
est-ce un sous-entendu ? un mot qui a disparu ? un cas douteux ?
À signaler : le dahu chinois est un poisson qui n'a qu'une nageoire et
naît sur la grève, des fruits de la copulation des crabes rouges
d'avec les huîtres salaces. Transparent comme une méduse, ce
sympathique pscyortidé de la famille des carpes a par surcroît un
aileron faussé, ce qui le conduit à descendre toute sa vie, qui sera
longue, en une spirale au biais léger, enlaçant par les océans la
planète entière. On dit qu'ils se retrouvent tous au large du Japon
pour y mourir ensemble.
Il s'avère que les dahus indo-européens étaient eux-aussi plus grands,
plus blonds, plus bleux quant aux yeux, alors que les dahus indigènes,
que les pré-Indo-européens ne savaient pas monter, étaient
rachitiques, avaient mauvaise haleine et ne savaiet pas chanter. M. H*
saura s'emparer de ces informations pour prouver l'improuvable.
> Je ne vous reprocherai que deux choses : d'abord ne pas tenir compte
des
> divergences d'orthographe entre le dahu et le dahut ! Il me semble
que
> ce n'est pas simplement une question de graphie car le « t » peut se
> faire entendre dans des chansons populaires dues à des personnes
> analphabètes :
> « Li dahut, i vit
> Et i le surprit. »
> (« Recueil de chansons, thèmes, proverbes et locutions populaires de
> Basse-Catalaunie », par Van Thierghem, t. VIII, fasc. 7, 1883, à
Épernay
> aux dépens de l'auteur.) La pause interdit de penser à une liaison
non
> perçue.
J'avais délibérément omis ce cas de figure. Grammatici certant et il
n'est pas encore possible de se prononcer. D'après Méyet et
Vendriyesse (_Origine de la formation des noms d'oiseaux dans le
vocabulaire indo-européen_, chez Klinkzik), ce serait la preuve de
l'existence d'une occlusive bi-dentale palato-granulaire à la fin de
l'étymon, phonème qui, on le sait, est suceptible de devenir [t] ou
[rien] en bas latin.
> Aussi peut-on vous soupçonner de ne pas avoir tenu compte de formes
> régionales comme le « dârou » vosgien qui existe réellement (très
> sérieux), le « r » est là pour un « ch » proche de l'allemand en
> intervocalique et on notera le « a » long courant en Lorraine.
> L'influence germanique n'est pas envisagée et il se peut que des
termes
> allemands conservent encore des éléments plus récents d'un terme
ancien
> et qu'ils auraient redonné vie à un terme amoindri en gallo-romain à
un
> simple « *da » par les règles de paresse articulatoire qui donnent à
peu
> près tout et n'importe quoi en ancien français.
Mea culpa...
Pour la quantité longue de la première voyelle, il suffit de poser un
degré plein radical, *dheH2g'h-, qui aboutit naturellement, d'après la
loi de Ben Venist, à un -â en vosgien. La filiation par le
gallo-romain via le roumain est aussi envisageable (les routes
commerciales étaient en effet bien fréquentées, et le commerce du
dahu(t) battait son plein).
> Cela pourrait être la
> transformation d'une des formes grecques que vous signaliez par
ailleurs
> avec une simplification de « kh ».
Absolumment. De même de kankha(zo) donne le terme vosgien rare mais
attesté kara, « éclat de rire ». L'on parlera plutôt de dissimilation
de kh en r via un voisement et une spirantisation à l'intervocalique.
> Je postule donc une réactivation
> d'une forme presque similaire mais plus complète sous l'influence
des
> envahisseurs germains à partir du Ve s., plus probablement les
Alamans
> et les Burgondes, l'aspiration se faisant plus discrète dans les
régions
> de l'Ouest qui connaissent moins cet animal si essentiel dans les
> fondements de notre civilisation. Mais je ne repousserais pas les
> attestations du terme « dahu » dans les langues germaniques
lorsqu'elles
> se développent en région montagnarde, que ce soit la Souabe ou
> l'Autriche, et à la limite les Alpes norvégiennes... Il faudrait
même
> étendre l'enquête aux langues celtiques si j'en crois cette
> transcription d'une stèle écossaise des Orcades en alphabet grec
dont on
> ne m'a donné l'original (le texte est à paraître) :
> « Le dahu fit le monde, l'homme fut (sur) le dahu (car) le dahu
était le
> monde (et) il eut... le dahu est monde (et) homme. Ainsi fut... »
>
Je confirme. Le mot dahu apparaît sous la forme dágan, soit un degré
plein radical. La suffixation est anomale. Il est possible qu'une
assimilation au dieu Dagda explique le fait. Une stèle dont
l'inscription est rédigée en ogam dit aussi :
« á Dadga suirmon Beidé », ce que l'on traduirait par « Et Dagda
marchait en boitant ».
Étrange coïncidence, non ? La suite de l'inscription reste
incompréhensible : « canthil t-rochtill fe de-bhe ».
Siva
--
ma-ah-ha-an-ma DAHU-us
DAHU-e ú-e-eh-zi
--
ma-ah-ha-an-ma LUGAL-us
KUR-e ú-e-eh-zi
gbog <gb...@caramail.com> a écrit dans le message :
9ad879$1g9m$1...@news4.isdnet.net...
>
> Siva Nataraja <siva-n...@infonie.fr> a écrit dans le message :
> 98631278...@romulus.infonie.fr...
>
> [...]
>
> > <citation>
> > Om, celle qui se refuse au dieu,
> > Celle-ci est dahu (boiteuse). Dahu sera la peine
> > sans espoir de fin de la Mokshadakshinâpasmarapurushâ.
> > </citation>
>
> J'en profite en passant pour poser une question probablement idiote
:
> Quand je lis des traductions du chinois, qui souvent passent par
> l'anglais, je vois des mots ou des parties de phrases mises ainsi
> entre parenthèses, ce que je n'ai jamais vu des langues européennes
;
> est-ce un sous-entendu ? un mot qui a disparu ? un cas douteux ?
>
Ces signes ressortissent à l'édition des textes :
il existe plusieurs cas de figure : les mots entre parenthèses, entre
crochets droits, entre chevrons (< et >).
Entre parenthèses, le traducteur / éditeur apporte une précision
nécessaire à la compréhension de son texte, implicite dans le texte
d'origine. Entre crochets droits, le traducteur / éditeur ajoute un
groupe de mots, un mot ou une lettre absents du texte original. C'est
une interpolation ou la correction d'une omission. Entre chevrons,
l'éditeur enlève quelque chose du texte.
On trouve cette notation dans les éditions critiques. Lisez un texte
bilingue latin-français ou grec-français chez Belles Lettres (Budé) ou
chez Loeb, et vous verrez ces signes.
> À signaler : le dahu chinois est un poisson qui n'a qu'une nageoire
et
> naît sur la grève etc.
Je pensais qu'il s'agissait du taihu, mais j'ai vérifié, l'on trouve
les deux termes pour la même créature.
Siva