Batifolons dans le batifol
J'avais découvert pour la première fois le mot batifol en consultant, il y a
bien longtemps, le dictionnaire des noms de famille de Dauzat (1), et
j'étais resté assez surpris par la définition qu'il nous en donnait :
" Proprement "bats-y, fou !" désignait un moulin à battre (les draps etc...)
et aussi, surtout au nord, un homme folâtre : surtout nom de meunier dans le
premier cas, sobriquet dans le second. "
Je reviendrai plus loin sur cette définition et sur ses avatars. Une chose
est sûre, le terme batifol a bien désigné un moulin, c'est un toponyme
rencontré dans le Massif Central. Parmi les exemples que j'ai pu recueillir,
on notera ainsi l'existence d'un moulin le Batifol dans la Haute-Loire
(commune de Chastel), ou d'un hameau Batifoil à Marcenat (Cantal). A noter
aussi le lieu-dit Batifolles à Lanquais (Dordogne), et le diminutif
Batifolet, hameau à Prats-de-Belvez (Dordogne). Frédéric Godefroy (2) avait
relevé le terme dans la Vienne : une charte de 1280 évoque une trillia prope
le badifo Monasterii Novi (il s'agit de l'abbaye de Montierneuf). La même
propriété est citée en 1557 sous la forme suivante : Vignes au-dela de la
rue de Chasseigne, depuis le baptifou de l'abbaye de Montierneuf.
Le toponyme est devenu nom de famille, avec diverses variantes : Batifol,
Batiffol (Lozère), Batifaud, Batifoil, Baptifoil, Baptifoy (Puy-de-Dôme),
Batifoi, Batifoy (Cantal), Batifois, Batifoix (Dordogne, Haute-Vienne),
Battifoy (Loir-et-Cher) et sans doute Batifort et Baptifort (Hérault).
D'autres noms de famille évoquent en principe le tenancier du batifol :
Batifouyé (Corrèze), Batifouillé, Batifoulié (Gironde), Batifolié,
Batifolier (Lot-et-Garonne), et surtout Batifoulier (Cantal, Puy-de-Dôme). A
noter cependant que deux hameaux en Lozère s'appellent le Batifoulier : au
Buisson et à Saint Sauveur-de-Peyre. Autrement dit, batifoulier pourrait
être aussi un synonyme de batifol.
Si l'on prend tous ces noms, on constate que la plus grande partie d'entre
eux sont caractérisés par la présence d'un yod, qui rend douteuse
l'étymologie par le latin fullo (dégraisseur d'étoffes, à l'origine du
français foulon et du verbe fouler). Rien par contre n'empêche d'y voir le
latin folium, à l'origine de l'ancien français foil et du français moderne
feuille (< folia). Dans ce cas, le batifol serait un moulin où l'on bat les
feuilles, en principe les feuilles de métal. Reste à confirmer cette
hypothèse, ce qui paraît assez facile grâce au catalan.
Le dictionnaire d'Alcover-Moll (3) nous donne en effet la définition
suivante, pour les noms batifulla et batifuller : " Artifex que bat els
metalls i els redueix a fulls prims per aplicar-los a altres objectes. "
Deux exemples à l'appui de cette définition :
" Las confrarias de batifullers, oripellers y guadamacilers. "
" Exhaurides les fulles d'or i al no trobar cap botiga de batifuller. "
L'équivalent castillan est batihoja, le dictionnaire de la Real Academia
signalant aussi une forme ancienne batifulla en Aragon. Deux définitions :
1. Batidor de oro, o plata.
2. Artífice que a golpes de mazo labra metales, reduciéndolos a láminas.
On ajoutera, pour l'onomastique, qu'en Italie, une ferme s'appelle
Battifoglia à Assise (Ombrie), et qu'on rencontre aussi un hameau de ce nom
en Sicile, à Barcellona Pozzo di Gotto (province de Messine). Battifoglio
est également un nom de famille porté en Ligurie.
Une autre version est donnée par Du Cange au XVIIe siècle (Glossarium mediae
et infimae latinitatis). Selon lui il s'agit d'un moulin à papier, le terme
étant mentionné en 1284 en Auvergne (molendinum batiffol seu gaus seu
Malleos). Cette solution est reprise par La Curne de Saint-Palay (4).
Feuilles de papier ou de métal, les avis divergent, on voit en tout cas
qu'on est bien loin du moulin à foulon de Dauzat.
Vues comme cela, les choses paraissent assez simples, mais l'italien possède
aussi le nom battifolle, avec la définition suivante (Garzanti) : " specie
di bastione o torre fortificata che si innalzava occasionalmente a scopo
offensivo o difensivo. " Si l'on en croit les dictionnaires étymologiques,
au demeurant très prudents, ce nom serait à l'origine du verbe français
batifoler, apparu dans notre langue au XVIe siècle, époque où le français
croulait sous les italianismes. Voici ce qu'en disait Littré :
" Ital. battifolle, rempart, boulevard, où les jeunes gens allaient
s'amuser ; bas-lat. batifollum, bacifollum, qui, dans les textes d'origine
italienne, signifie bastion, machine de guerre, beffroi ; et qui, dans les
textes d'origine française, paraît signifier une espèce de moulin. "
Le dictionnaire de Bloch et von Wartburg (5) prend plus ou moins à son
compte la définition de Dauzat donnée en préambule à cet article, mais reste
très prudent :
" Batifoler, 1576 (Baïf) ; mais le dér. batifolage est déjà de 1532 (Rab.),
d'après le titre plaisant : R. Lullius, De bastifolagiis principium (ou
principum). Souvent considéré comme dér. de l'it. battifolle "rempart,
bastion" (comp. de l'impér. de battere "battre", et de folle "fou",
c'est-à-dire "amuse-toi, fou") (sur le rempart), sans qu'on voie clairement
la raison de cette dénomination, mais il est étonnant que le verbe n'existe
pas en it. ; même difficulté pour rattacher le verbe fr. à l'a.pr. batifol
"moulin à battre les draps", etc. (dont les rapports avec le mot it. préc.
ne sont pas éclaircis) et à côté duquel on attendrait un verbe signifiant
"s'agiter comme un moulin".
Le verbe batifoler ne pouvait laisser indifférent Pierre Guiraud, traqueur
infatigable d'étymologies obscures (6) :
" En effet, que de choses mal "éclaircies" dans cette histoire. Une chose en
tout cas est claire, c'est l'origine du provençal batifol qui est un composé
tautologique des deux synonymes "battre" (avec des formes "bate") et
"fouler" au sens de " battre le drap ", " fouler le drap ". D'où l'it.
"battifolle" " rempart ", i.e. " terre battue et foulée ". En provençal,
l'idée de "moulin (à paroles)" a donné naissance à un verbe "batifoula,
batifela" " bavarder, conter des bourdes " qui pourrait être en rapport avec
le français "batifoler" " folâtrer, s'amuser ". Mais ce dernier sens est
sans doute le composé de "battre" (dont la racine est "batt", cf. batterie,
battement, etc.) au sens de "s'agiter" (cf. s'ébattre, battre la campagne)
et de l'anc. fr. "foler" " être fou " et "folier" "faire le fou ".
"Batifoler", c'est " s'agiter en faisant le fou. "
On l'a vu plus haut, ce qui semble clair aux yeux de Guiraud (le lien entre
batifol et le verbe fouler) ne l'est pas du tout, mais il n'est pas le seul
à s'être trompé. Quand elle a rédigé son dictionnaire des noms de famille
(7), Marie-Thérèse Morlet s'est aperçue que la définition de Dauzat était
pour le moins farfelue, mais elle en a conservé l'essentiel :
" Batifol (Auvergne)... composé de l'impératif du v. batre et du v. occitan
folar, fouler, a désigné un moulin à battre les draps. "
Cette définition est reprise par P.G. Gonzalez (8), non sans une petite
retouche :
" Batifoulier : surnom de l'homme qui exerçait le métier de foulon, de celui
qui foulait les draps (de l'occitan batàn et folar, moulin à battre, à
fouler les draps). "
Plus prudent, Pierre-Henri Billy (9) se contente de " moulin à battre ", une
définition certes un peu vague, mais qui a le mérite de l'honnêteté.
Autrement dit, les erreurs des uns sont fréquemment reprises par les autres,
phénomène sans doute trop fréquent en onomastique, où l'on néglige souvent
de vérifier les sources. Reste que je ne sais toujours pas l'origine exacte
du verbe batifoler, dont je ne suis d'ailleurs absolument pas sûr qu'il
vienne de l'italien ! Le seul emploi verbal rencontré à l'époque médiévale
est le catalan batifullar (battre les feuilles d'or ou d'argent).
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Jean Tosti
Signification des noms de famille :
http://www.geneanet.org/onomastique/
http://www.jtosti.com/indexnoms.htm