" Ce mot présente la singularité d'être tantôt masculin, tantôt féminin,
suivant la place de l'adjectif ; ceci est dû à une lutte entre le genre
propre de gens qui est le féminin, et le genre de l'idée qu'il exprime
[hommes, individus] qui est masculin. Cette lutte a donné lieu aux règles
suivantes
1. Il veut au féminin les adjectifs ou les participes qui le précèdent, et
au masculin ceux qui le suivent : de vieilles gens, des gens résolus.
2. Quand deux adjectifs s'y rapportent, celui qui précède est mis au féminin
et celui qui suit, au masculin ; c'est la même chose pour les participes. Il
y a de certaines gens qui sont bien sots. Certaines gens étudient toute leur
vie ; à la mort, ils ont tout appris, excepté à penser. Ce sont les
meilleures gens que j'aie jamais vus. On trouve dans les éditions de la
Bruyère : Certaines gens que le hasard seul a placées, LA BRUY. II.
Aujourd'hui on écrirait placés.
3. L'adjectif ou le participe mis en tête du membre de phrase où gens est
sujet, se met toujours au masculin. Déchus comme ils sont de leurs honneurs,
ces gens n'en paraissent pas moins heureux. Instruits par l'expérience, les
vieilles gens sont prudents.
4. Quand gens est précédé d'un adjectif des deux genres, on met tous au
masculin ; quand il l'est d'un adjectif féminin, on met toutes au féminin :
tous les honnêtes gens, toutes les vieilles gens.
5. Tous se met au masculin, lorsque gens est suivi d'une épithète ou de
quelque autre mot déterminatif : tous les gens sages, tous les gens de
coeur, tous ces gens-ci, tous ces pauvres gens.
6. Par analogie avec le cas précédent, tous devant les gens se met au
masculin, quand bien même les gens n'est suivi d'aucun déterminatif. Vous
autres fortes têtes, Vous voilà, vous prenez tous les gens pour des bêtes,
GRESSET, Méch. I, 4. li 7. Si, avec tous, gens n'est pas accompagné de
l'article ou de ce qui en tient lieu, tous se met au féminin, quand même
gens aurait après lui une qualification marquée par de. ....Le chat
grippe-fromage, Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat, Dame belette au
long corsage, Toutes gens d'esprit scélérat, Hantaient le tronc pourri d'un
pin vieux et sauvage, LA FONT. Fabl. VIII, 22. Cependant, en cet emploi, en
nuançant autrement l'idée, on peut mettre tous au masculin : Le maire, le
notaire, les conseillers municipaux, tous gens bien connus, c'est comme si
l'on disait : tous, gens bien connus.
8. Gens est toujours masculin quand il désigne une profession, une qualité :
gens de lettres, gens de guerre, gens de cour, etc.
9. Dans le XVIIe et le XVIIIe siècle, plusieurs disaient gens avec un nombre
déterminé ; ce qui d'ailleurs n'était qu'un archaïsme (voy. l'historique).
Mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens qui.... CORN. Veuve,
Examen. Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n'entrer point, MOL.
l'Impromptu, 3. Deux gens qui auraient le malheur d'être sourds, aveugles et
muets, DIDER. Lett. sur les aveugles. Mais Vaugelas, Ménage et Bouhours se
sont accordés pour prononcer que cela ne valait rien et que c'était une
faute de dire : dix gens, six gens, quatre gens. Cette décision est bonne,
malgré les autorités, attendu que gens est un nom collectif. Mais on peut
dire mille gens, quand on donne au mot mille un sens indéfini : J'ai vu
mille gens sur la place. Moi, je serais cocu ? - Vous voilà bien malade !
Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, Qui de mine, de coeur, de
biens et de maison, Ne feraient avec vous nulle comparaison, MOL. Éc. des f.
IV, 8. On dit dans le même sens un millier de gens : Il y a un millier de
gens qui voudraient être à votre place.
10. Si gens est précédé d'un adjectif, on pourra très bien y joindre tel nom
de nombre qu'on voudra : dix jeunes gens ; trois vieilles gens ; ces quatre
honnêtes gens.
11. On dit habituellement : ce sont des jeunes gens et non de jeunes gens, à
cause que, l'adjectif étant accolé, jeunes gens est regardé comme un mot
unique. Autrefois on disait souvent (et il n'y aurait aucune faute à le dire
encore aujourd'hui) : de jeunes gens. Ses travaux et ses peines [de l'amour]
Veulent de jeunes gens, MALH. II, 12. Advint qu'un soir Camille régala De
jeunes gens, LA FONT. Court. Une exactitude qui ne convient pas à de jeunes
gens, SÉV. 433.
12. Jeunes gens est toujours masculin."
>
> Rupert BARROW <rupert...@libertysurf.fr> a écrit dans le message :
> B5CC43F2.BE9%rupert...@libertysurf.fr...
>> Pourquoi l'adjectif qui qualifie "gens" est-il féminin lorsqu'il précède
>> (ex: "de vieilles gens"), et masculin lorsqu'il le suit (ex: "des gens
>> généreux") ?
> Je vous livre la réponse de Littré qui est assez longue:
<SNIP>
Merci d'avoir pris le temps de recopier cette longue réponse (dont nous
sommes ravis); le Littré existerait-il en ligne ?
Rupert
>Je vous livre la réponse de Littré qui est assez longue:
[... ce qui nous conduira à éviter d'y revenir, Émile ne méritant
pas d'être inutilement paraphrasé.]
On trouvera un exposé clair, simple et pratique des règles
applicables à « gens » dans le « Dictionnaire Bordas des pièges et
difficultés de la langue française » de Girodet.
Ajoutons que Grevisse (B.U., 13e éd., § 477, p. 757 -- voir aussi le
§ 257 dans la 10e éd.) note que « D'une manière générale, la règle
n'est pas simple, et on conçoit que les auteurs y fassent parfois
des accrocs. Ce sont presque toujours des féminins irréguliers,
"hypercorrects". Il relève aussi (ibid., remarques, 1, Hist.,
p. 757) que « L'hésitation n'est pas récente, et de souvenir de La
Fontaine peut y contribuer puisqu'il écrit : "Chiens, chevaux et
valets, TOUS gens bien endentez" (F[ables], IV, 4) [...] ».
La partie historique de ce paragraphe (B.U., 13e éd., § 477, p. 758)
indique que le français « gens » provient du pluriel latin féminin
« gentes ».
« S'appliquant à des hommes (ou à un ensemble d'hommes et de
femmes), écrit Grevisse, il était normal que le masculin remplaçât
progressivement le genre étymologique. Cependant, le féminin se
maintient quand l'adjectif fait corps avec le nom : dans la
"Passion" de J. MICHEL, *TOUTES gens* (1775) s'oppose à *TOUS noz
gens* (17749). Les deux genres pouvaient apparaître dans la même
phrases : *TOUTES les gens dessus NOMMÉS* (O. d'Anglure, "Voy. de
Jérusalem, § 174bis). -- *TELLES VEILLES [=vieilles] gens deviennent
JALEUX et GLOUS [= jaloux et avides] ("XV joies du mariage", XIV).--
De là la règle actuelle, consacrée par Vaugelas. À noter que, pour
Vaugelas, *tout* ne pouvait s'accommoder devant *gens* avec les
autres adjectifs féminins que ce nom demandait ; on ne disait pas,
selon lui, *toutes les bonnes gens*. -- Des langages indépendants
des grammairiens présentent eux aussi un usage qui n'est pas simple.
Ainsi en wallon (Remacle, t. I, p. 138), les épithètes sont au
féminin, mais les attributs au masculin.
« Quand l'adjectif qui précède *gens* n'avait un féminin distinct
que dans l'écriture, l'usage était déjà hésitant au XVIIe et au
XVIIIe siècle : "Les Cocus, qui sont les MEILLEURS gens du monde"
(Molière, Impr. V) -- "QUELS gens hante-t-il ?" (Marivaux, Journaux
et oeuvres div.) -- "De TELS gens" (Saint-Simon, cit.
Damourette-Pichon, § 334).
« Comme nom féminin singulier collectif, *gent* était fréquent en
ancien français, ce dont s'inspire un texte comme celui-ci : "Il y a
trente ans déjà que la Bretagne a été envahie par LA GENT qui adore
Mahomet" (Bédier, Légendes épiques, t. II, p. 104). -- Depuis le
XVIIe siècle, cet emploi est sorti de l'usage ordinaire, le souvenir
de maints passages de La Fontaine empêchant toutefois la complète
disparition de *gent*. »
Sur les variations et incertitudes, on peut se rapporter à l'article
« gens » du Dictionnaire historique de l'orthographe française (sous
la direction de Nina Catach, Larousse).
Dans les dictionnaires orthographiques ou de difficulté, on a
mentionné déjà Girodet qui se contente (mais de manière très claire,
c'est son principe) d'exposer la règle « officielle ». Pas de
commentaires chez Jouette (D. d'orth. et d'expr. écrite, Le Robert),
ni dans le « Robert des difficultés du français » (J.-P. Colin).
Adolphe V. Thomas (« Dictionnaire des difficultés de la langue
française », Larousse, 1971), ayant rappelé la règle, écrit :
« Comme on le voit, ces règles ne sont ni très simples ni très
logiques ; aussi beaucoup cherchent à s'en affranchir. Néanmoins,
les "honnêtes gens" ne manquent pas de les observer encore
scrupuleusement. » [Ne pas commettre de contresens sur « honnêtes
gens », employé ici, non sans un clin d'oeil très discret du sévère
Adolphe, dans le sens qu'on donnait à ce mot au XVII ou XVIIIe
siècle].
Même son de cloche chez Hanse (« Nouveau Dictionnaire des
difficultés du français moderne », 3e éd., 1994, p. 429-430), que je
n'ai point jeté malgré les exhortations de J.-P. Lx ! ;-)) :
« Nous venons de voir que *la gent* est féminin singulier. Quant à
*gens*, à cause de son sens (hommes en général), dès le Moyen Âge on
a mis souvent au masculin les adjectifs et les pronoms qui le
suivaient : "Ces gens deviennent jaloux." On a ainsi vu se former la
règle moderne qui donne lieu à des discordances regrettables : "Tous
ces gens. Toutes ces gens. Telles vieilles gens deviennent jaloux ;
*gens* est masculin, mais lors qu'il est immédiatement précédé d'un
adjectif dont la forme féminine diffère de la forme masculine, si
cependant le nom n'est pas suivi d'un complément désignant un état,
une profession une qualité, cet adjectif et tous ceux qui le
précèdent en formant une même unité (par exemple quand il ne s'agit
pas d'épithètes détachées) se mettent au féminin. Le participe qui
suit est toujours au masculin. Quant au pronom personnel, il se met
au masculin, même s'il précède : "Un de ces gens. Certains de ces
gens. Tous les gens. Quels honnêtes gens !Qu'est-ce qu'ils diraient,
toutes ces bonnes gens ? Instruits par l'expérience, les veilles
gens sont soupçonneux (Ac.) Certains gens de robe. Certains gens de
mer. Quelles gens avez-vous rencontrés ? Ces vieilles gens sont
arrivés. Nombreux sont les vieilles gens qui pensent cela."
« Cette règle est loin d'être suivie scrupuleusement par les
écrivains. Mais c'est un fait que l'oreille ne semble pas pouvoir
accepter : "Ces bons gens, ces vieux gens." Les écrivains hésitent
moins à s'affranchir de la règle quand l'oreille n'entend pas la
différence entre le masculin et le féminin : "Quels braves gens !
Quels gens !" etc. Mais il convient de suivre cette règle, si
discordante qu'elle soit, ou de remplacer *gens* par *personnes*.
[suit un développement quand *gens* est précédé de *tous*.] »
--
Luc Bentz http://www.chez.com/languefrancaise/
« ... cette sombre superstition qui porte les âmes faibles
à imputer des crimes à quiconque ne pense pas comme elles. »
(Voltaire, Traité sur la tolérance)