Parlerde contribution des races humaines la civilisation mondiale pourrait avoir de quoi surprendre, dans une collection de brochures destines lutter contre le prjug raciste. II serait vain d'avoir consacr tant de talent et tant d'efforts montrer que rien, dans l'tat actuel de la science, ne permet d'affirmer la supriorit ou l'infriorit intellectuelle d'une race par rapport une autre, si c'tait seulement pour restituer subrepticement sa consistance la notion de race, en paraissant dmontrer que les grands groupes ethniques qui composent l'humanit ont apport, en tant que tels, des contributions spcifiques au patrimoine commun.
Mais, mme pntrs d'un sentiment d'humilit et convaincus de cette limitation, nous rencontrons d'autres problmes. Que faut-il entendre par cultures diffrentes? Certaines semblent l'tre, mais si elles mergent d'un tronc commun elles ne diffrent pas au mme titre que deux socits qui aucun moment de leur dveloppement n'ont entretenu de rapports. Ainsi l'ancien empire des Incas du Prou et celui du Dahomey en Afrique diffrent entre eux de faon plus absolue que, disons, l'Angleterre et les tats-Unis d'aujourd'hui, bien que ces deux socits doivent aussi tre traites comme des socits distinctes. Inversement, des socits entres rcemment contact trs intime paraissent offrir l'image [p.15] de la mme civilisation alors qu'elles y ont accd par des chemins diffrents, que l'on n'a pas le droit de ngliger. Il y a simultanment l'œuvre, dans les socits humaines, des forces travaillant dans des directions opposes: les unes tendant au maintien et mme l'accentuation des particularismes; les autres agissant dans le sens de la convergence et de l'affinit. L'tude du langage offre des exemples frappants de tels phnomnes: ainsi, en mme temps que des langues de mme origine ont tendance se diffrencier les unes par rapport aux autres (tels: le russe, le franais et l'anglais), des langues d'origines varies, mais parles dans des territoires contigus, dveloppent des caractres communs: par exemple, le russe s'est, certains gards, diffrenci d'autres langues slaves pour se rapprocher, au moins par certains traits phontiques, des langues finno-ougriennes et turques parles dans son voisinage gographique immdiat.
Et pourtant, il semble que la diversit des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu'elle est: un phnomne naturel, rsultant des rapports directs ou indirects entre les socits; ils y ont plutt vu une sorte de monstruosit ou de scandale; dans ces matires, le progrs de la connaissance n'a pas tellement consist dissiper cette illusion au profit d'une vue plus exacte qu' l'accepter ou trouver le moyen de s'y rsigner.
[p.22] Cette anecdote la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d'autres formes): c'est dans la mesure mme o l'on prtend tablir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus compltement avec celles qu'on essaye de nier. En refusant l'humanit ceux qui apparaissent comme les plus sauvages ou barbares de ses reprsentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit la barbarie.
Les grandes dclarations des droits de l'homme ont, elles aussi, cette force et cette faiblesse d'noncer un idal trop souvent oublieux du fait que l'homme ne ralise pas sa nature dans une humanit abstraite, mais dans des cultures traditionnelles o les changements les plus rvolutionnaires laissent subsister des pans entiers et s'expliquent eux-mmes en fonction d'une situation strictement dfinie dans le temps et dans l'espace. Pris entre la double tentation de condamner des expriences qui le heurtent affectivement, et de nier des diffrences qu'il ne comprend pas intellectuellement, l'homme moderne s'est livr cent spculations philosophiques et sociologiques pour tablir de vains compromis entre ces ples contradictoires, et rendre compte de la diversit des cultures tout en cherchant supprimer ce qu'elle conserve pour lui de scandaleux et de choquant.
Mais, si diffrentes et parfois si bizarres qu'elles puissent tre, toutes ces spculations se ramnent en fait une seule recette, que le terme de faux volutionnisme est sans doute le mieux apte caractriser. En quoi consiste-t-elle? Trs exactement, il s'agit d'une tentative pour supprimer la diversit des cultures tout en feignant de la reconnatre pleinement. Car, si l'on traite les diffrents tats o se trouvent les socits humaines, tant anciennes que lointaines, comme des stades ou des tapes d'un dveloppement [p.24] unique qui, partant du mme point, doit les faire converger vers le mme but, on voit bien que la diversit n'est plus qu'apparente. L'humanit devient une et identique elle-mme; seulement, cette unit et cette identit ne peuvent se raliser que progressivement et la varit des cultures illustre les moments d'un processus qui dissimule une ralit plus profonde ou en retarde la manifestation.
Cette dfinition peut paratre sommaire quand on a prsent l'esprit les immenses conqutes du darwinisme. Mais celui-ci n'est pas en cause, car l'volutionnisme biologique et le pseudo- volutionnisme que nous avons ici en vue sont deux doctrines trs diffrentes. La premire est ne comme une vaste hypothse de travail, fonde sur des observations o la part laisse l'interprtation est fort petite. Ainsi, les diffrents types constituant la gnalogie du cheval peuvent tre rangs dans une srie volutive pour deux raisons: la premire est qu'il faut un cheval pour engendrer un cheval; la seconde, que des couches de terrain superposes, donc historiquement de plus en plus anciennes, contiennent des squelettes qui varient de faon graduelle depuis la forme la plus rcente jusqu' la plus archaque. Il devient ainsi hautement probable que Hipparion soit l'anctre rel de Equus caballus. Le mme raisonnement s'applique sans doute l'espce humaine et ses races. Mais quand on passe des faits biologiques aux faits de culture, les choses se compliquent singulirement. On peut recueillir dans le sol des objets [p.25] matriels et constater que, selon la profondeur des couches gologiques, la forme ou la technique de fabrication d'un certain type d'objet varie progressivement. Et pourtant une hache ne donne pas physiquement naissance une hache, la faon d'un animal. Dire, dans ce dernier cas, qu'une hache a volu partir d'une autre constitue donc une formule mtaphorique et approximative, dpourvue de la rigueur scientifique qui s'attache l'expression similaire applique aux phnomnes biologiques. Ce qui est vrai d'objets matriels dont la prsence physique est atteste dans le sol, pour des poques dterminables, l'est plus encore pour les institutions, les croyances, les gots, dont le pass nous est gnralement inconnu. La notion d'volution biologique correspond une hypothse dote d'un des plus hauts coefficients de probabilit qui puissent se rencontrer dans le domaine des sciences naturelles; tandis que la notion d'volution sociale ou culturelle n'apporte, tout au plus, qu'un procd sduisant, mais dangereusement commode, de prsentation des faits.
D'ailleurs, cette diffrence, trop souvent nglige, entre le vrai et le faux volutionnisme s'explique par leurs dates d'apparition respectives. Sans doute, l'volutionnisme sociologique devait recevoir une impulsion vigoureuse de la part de l'volutionnisme biologique; mais il lui est antrieur dans les faits. Sans remonter jusqu'aux conceptions antiques, reprises par Pascal, assimilant l'humanit un tre [p.26] vivant qui passe par les stades successifs de l'enfance, de l'adolescence et de la maturit, c'est au XVIIIe sicle qu'on voit fleurir les schmas fondamentaux qui seront, par la suite, l'objet de tant de manipulations: les spirales de Vico, ses trois ges annonant les trois tats de Comte, l' escalier de Condorcet. Les deux fondateurs de l'volutionnisme social, Spencer et Tylor, laborent et publient leur doctrine avant L'origine des espces ou sans avoir lu cet ouvrage. Antrieur l'volutionnisme biologique, thorie scientifique, l'volutionnisme social n'est, trop souvent, que le maquillage faussement scientifique d'un vieux problme philosophique dont il n'est nullement certain que l'observation et l'induction puissent un jour fournir la clef.
Nous avons suggr que chaque socit peut, de son propre point de vue, rpartir les cultures en trois catgories: celles qui sont, ses contemporaines, mais se trouvent situes en un autre lieu du globe; celles qui se sont manifestes approximativement dans le mme espace, mais l'ont prcde dans le temps; celles, enfin, qui ont exist la fois dans un temps antrieur au sien et dans un espace diffrent de celui o elle se place.
On a vu que ces trois groupes sont trs ingalement connaissables. Dans le cas du dernier, et quand il s'agit de cultures sans criture, sans architecture et techniques rudimentaires (comme c'est le cas pour la moiti de la terre habite et pour 90 99 %, selon les rgions, du laps de temps coul depuis le dbut de la civilisation), on peut dire que nous ne pouvons rien en savoir et que tout ce qu'on essaie de se prsenter leur sujet se rduit des hypothses gratuites.
[p.28] Par contre, il est extrmement tentant de chercher tablir, entre les cultures du premier groupe, des relations quivalant un ordre de succession dans le temps. Comment des socits contemporaines, restes ignorantes de l'lectricit et de la machine vapeur, n'voqueraient-elles pas la phase correspondante du dveloppement de la civilisation occidentale? Comment ne pas comparer les tribus indignes, sans criture et sans mtallurgie, mais traant des figures sur les parois rocheuses et fabriquant des outils de pierre, avec les formes archaques de cette mme civilisation, dont les vestiges trouvs dans les grottes de France et d'Espagne attestent la similarit? C'est l surtout que le faux volutionnisme s'est donn libre cours. Et pourtant ce jeu sduisant, auquel nous nous abandonnons presque irrsistiblement chaque fois que nous en avons l'occasion (le voyageur occidental ne se complat-il pas retrouver le moyen ge en Orient, le sicle de Louis XIV dans le Pkin d'avant la premire guerre mondiale, l' ge de la pierre parmi les indignes d'Australie ou de la Nouvelle-Guine?), est extraordinairement pernicieux. Des civilisations disparues, nous ne connaissons que certains aspects, et ceux-ci sont d'autant moins nombreux que la civilisation considre est plus ancienne, puisque les aspects connus sont ceux-l seuls qui ont pu survivre aux destructions du temps. Le procd consiste donc prendre la partie pour le tout, conclure, du fait que certains aspects de deux civilisations (l'une [p.29] actuelle, l'autre disparue) offrent des ressemblances, l'analogie de tous les aspects. Or non seulement cette faon de raisonner est logiquement insoutenable, mais dans bon nombre de cas elle est dmentie par les faits.
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