L’évolution de la vie politique américaine, marquée par l’éruption du populisme le plus brutal à Washington, s’explique en partie si l’on prend en compte un phénomène passé assez inaperçu : l’illettrisme.
Les chiffres parlent. Aux États-Unis, le pourcentage d’adultes ayant des difficultés à lire (et évidemment à écrire) s’élève à 21%. Presque un quart de la population en âge de voter ! L’effondrement du système éducatif américain est spectaculaire. En 1976, 60% des lycéens lisaient tous les jours un livre ou un magazine. Ils ne sont plus que 16% en 2026. Les analyses linguistiques des discours publics (à commencer par ceux de Donald Trump) mettent en évidence un vocabulaire très limité, une syntaxe approximative et un lexique massivement émotionnel.
Bref, de moins en moins d’électeurs américains sont en situation de lire autre chose qu’un slogan, de suivre un raisonnement contradictoire, d’accepter la complexité et le temps long. Or voter, débattre, consentir à la loi supposent une compétence cognitive minimale. De ce fait, les programmes politiques se réduisent à des promesses brèves, les discours à des oppositions binaires, la délibération à une succession d’émotions. Dans ce contexte, la complexité devient suspecte, la lenteur démocratique est perçue comme de l’impuissance, et la délibération comme une perte de temps. Dans une société où une part croissante des citoyens peine à lire un texte long, l’espace public se transforme en arène affective, propice aux figures d’autorité.
L’histoire politique est constante sur ce point : les bascules autoritaires ne naissent pas d’abord d’un rejet explicite de la démocratie, mais d’une fatigue générale. Lorsque comprendre devient trop coûteux, la vie démocratique se dégrade et l’autorité apparaît comme un soulagement. Le pouvoir fort cesse alors d’être une menace pour devenir une promesse d’efficacité. Le chef est celui qui tranche, simplifie, dispense d’avoir à comprendre.
Aux États-Unis (et ailleurs) cette dynamique trouve aujourd’hui un terrain particulièrement favorable dans l’écosystème numérique. Les réseaux sociaux n’ont pas créé l’affaiblissement de la littératie civique, mais ils l’exploitent méthodiquement. Leur économie privilégie la vitesse, la polarisation et la réaction immédiate ; l’affirmation et la phrase courte l’emporte sur l’argument, l’émotion sur la démonstration, la répétition sur la nuance.
L’Europe échappe-t-elle au phénomène ? Pour le moment oui : 5% d’illettrisme (à comparer au 21% évoqués plus haut). Mais la tendance, hélas, est la même. En France même, il suffit d’observer le niveau désolant de certains débats au Parlement pour s’en rendre compte.
Face à cette explication de l’affaiblissement démocratique par le recul de l’écrit, on mettra sans doute en avant un contre-exemple frappant : la Chine, pays faiblement touché par l’illettrisme (4 %), est pourtant l’un des régimes les plus autoritaires du monde. Mais cela oblige à préciser la thèse plutôt qu’à l’infirmer. L’illettrisme favorise l’autoritarisme, sans que la maîtrise de l’écrit garantisse la démocratie. En Chine, la lecture est maîtrisée, mais étroitement encadrée : censure, verrouillage informationnel, coût élevé de la dissidence. L’autoritarisme y repose non sur l’ignorance, mais sur le contrôle cognitif.
La situation des démocraties occidentales est différente — mais tout aussi inquiétante. Elles ne sont pas confrontées à un contrôle du savoir, mais à son effondrement progressif. La culture ne conduit pas nécessairement à la démocratie. Mais l’inculture la rend improbable.
Il fut un temps où l’on croyait la démocratie définitivement acquise dans les sociétés développées. Les élections régulières, la liberté de la presse, l’État de droit semblaient suffisamment enracinés pour résister à toutes les tempêtes. Cette certitude s’est dissipée. Partout, les pouvoirs autoritaires progressent, souvent sans coups d’État, parfois même par les urnes. Ce basculement ne tient pas seulement à l’économie, à la mondialisation ou aux réseaux sociaux. Il révèle une fragilité plus profonde : l’érosion du socle culturel minimal sur lequel repose la démocratie.
Et une langue commune équitable pourrait être un outil efficace pour renforcer ce socle minimal au niveau international (phrase rajouté par moi même)
Marc ANSELMI
https://lejournal.info/article/lillettrisme-fourrier-du-populisme/