Chers amis de
𝘓𝘪𝘣𝘦́𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯,
Je le confesse,
je suis un libertaire et comme tout libertaire, un
provocateur. Ni dieu ni maître. C’est même pour cela que
j’ai choisi 𝘓𝘪𝘣𝘦́ en 1984. Un journal libre,
foutraque, dissident, anticonformiste, celui que Serge
July avait recréé en mai 1981, 𝘓𝘪𝘣𝘦́ II. « Au
commencement de 𝘓𝘪𝘣𝘦́𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯, il y avait le chaos
», comme il l’a très justement écrit, un chaos des
origines qui a longtemps marqué ce journal. Des gens
improbables et passionnés y cohabitaient, des gens qui
passaient leur temps à s’engueuler en public, ce qui
aurait été impossible dans les autres titres compassés et
institutionnels, et ensuite se réconciliaient autour d’un
verre ou d’un repas. On n’avait peur de rien et surtout
pas de ceux qui ne pensaient pas comme nous, avec qui, au
contraire, on cherchait la confrontation. Jamais nous
n’aurions censuré qui que ce soit ou quoi que ce soit (à
quelques exceptions près, il faut bien le reconnaitre). Il
était interdit d’interdire, un héritage de mai 1968 dont
on pouvait être fier, même s’il y a parfois eu des
dérapages que 𝘓𝘪𝘣𝘦́ a eu le courage de reconnaitre
contrairement à bien d’autres jounaux. Et tout à fait
accepté de casser la vaisselle et de mettre les pieds sur
la table.
Mais les
meilleures choses ont une fin. Je tire ma révérence.
Je remercie les
directions de la rédaction successives qui m’ont longtemps
permis d’exercer en toute indépendance mon métier au sein
du journal, mais aussi sur d’autres plateformes, la
majorité de mes collègues avec qui j’ai toujours eu des
relations cordiales au fil du temps et les différents
actionnaires qui nous ont plus que généreusement financés
sans jamais intervenir dans la rédaction, je peux en
témoigner.
Si je pars, ce
n’est pas à cause de l’Europe, le sujet auquel j’ai
consacré avec passion une très large part de mon activité
professionnelle. J’appartiens à cette gauche
sociale-démocrate qui combat l’obscurantisme religieux
quel qu’il soit, le racisme, l’antisémitisme, les
discriminations, la haine des musulmans, le sexisme,
l’homophobie, l’injustice sociale, les régimes
autoritaires, etc.. Celle qui juge sacrées les libertés
individuelles et collectives, la liberté d’expression en
particulier, celle qui ne transige pas avec l’État de
droit et la République.
Je ne peux hélas
que constater qu’elle est désormais minoritaire, voire en
voie de disparition. De crainte d’être accusée «
d’islamophobie » ou de néocolonialisme ou, plus
cyniquement, pour chercher à s’attacher un vote
communautaire, une partie de la gauche politique et
médiatique tolère en son sein les discours homophobe,
misogyne, transphobe, anti-laïcité, anti-liberté
d’expression et le cléricalisme avec qui elle s’allie.
Elle a, depuis le pogrom du 7/10, transformé l’hostilité
au gouvernement Netanyahu que je partage totalement et le
soutien légitime à la cause palestinienne en un
antisionisme virulent, le masque d’un antisémitisme
débridé comme l’avait très bien compris Vladimir
Jankélévich, qui est la négation des valeurs non seulement
de la gauche, mais de la République. On manifeste devant
des synagogues, on agresse des Juifs, on hurle « Heil
Hitler » dans des manifestations, on interdit de parole
des intellectuels, des artistes, des scientifiques, des
journalistes parce qu’ils sont juifs et donc sionistes et
donc « génocidaires ». On traite de fasciste quiconque,
juif ou non, n’est pas dans cette ligne, en vertu d’un
antifascisme d’un nouveau genre qui ressemble comme un
frère jumeau par sa violence – parfois mortelle – à ce
qu’il prétend combattre.
Comme au plus
beau temps de l’URSS et du Komintern, la police de la
pensée fait régner une terreur idéologique à coups
d’anathèmes, de dénonciations calomnieuses et de culture
de l’annulation. On nazifie les Juifs, on accuse Israël et
les juifs de la planète d’être génocidaires comme hier on
les accusait de déicide, on nie le droit à l’existence
d’Israël ce qui n’est le cas d’aucun autre pays, on
considère qu’au fond l’antisémitisme est une opinion comme
une autre et non plus une valeur sur laquelle on ne
transige pas… Oui, tout cela est permis. Mais dénoncer
l’antisémitisme et l’antisionisme, défendre le droit
d’Israël à exister, remettre en cause l’affirmation que ce
pays commet un génocide ou organise une famine, pointer
l’utilisation comme bouclier humain des populations
civiles par les terroristes du Hamas, s’interroger sur
l’instrumentalisation de l’UNWRA ou de l’ONU par les
islamistes, ah, ça non !
Pourtant, je vous
le dis, moi qui ne suis pas juif : l’antisémitisme sous
toutes ses formes, même sournoises, est le marqueur
incontestable de la haine de la République, des libertés,
de l’État de droit, de l’égalité, de l’humanisme. Il
prédit le totalitarisme.
Cette nouvelle
gauche qui se vautre dans l’antisémitisme défend la
liberté d’exprimer… la même opinion qu’elle. Elle trie
entre les bonnes et les mauvaises victimes au lieu de
défendre l’humanité tout entière. Elle injurie et diffame
ceux qui ne sont pas au garde-à-vous de sa propagande, de
ses mensonges et de sa haine. Ainsi, contrairement à ce
qu’ont affirmé depuis le 7/10 les tenants de cette gauche
qui n’a plus de gauche que le nom, je n’ai jamais confondu
les musulmans avec l’islamisme, ni les Palestiniens avec
le Hamas et ses thuriféraires. Qui m’accuse de racisme,
d’islamophobie, une accusation qui ne tue que ceux qui en
sont accusés, et de fascisme est un con ou un salaud ou
les deux.
Je l’admets, je
ne me reconnais pas dans cette gauche-là qui est la
négation même des principes qui ont fondé 𝘓𝘪𝘣𝘦́.
Certes ils sont très loin d’être majoritaires dans le
journal et a fortiori dans sa direction, mais selon des
méthodes de harcèlement éprouvées à l’extrême-gauche, ils
parviennent à me rendre l’air irrespirable. Je tire donc
ma révérence. Je reprends ma liberté, car elle est mon
bien le plus précieux. Je n’ai pas l’intention d’en
abandonner la moindre parcelle, ni de me plier à quelque
discipline que ce soit, ni de consacrer mon temps à me
justifier devant des groupuscules dans des procès de
Moscou-sur-Seine. J’ai passé l’âge de céder aux
intimidations des « offensés » à géométrie variable.
J’aurais pu dire comme Pialat : « Vous ne m’aimez pas ? Je
ne vous aime pas non plus. » Mais ce serait faux. J’ai
aimé et j’aime beaucoup d’entre vous. Mais plus qu’à vous,
je tiens à ma liberté. Les vrais insoumis ne sont pas ceux
qu’on croit.
Je quitte certes
𝘓𝘪𝘣𝘦́𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯, mais pas ses lecteurs, ceux qui
m’ont lu, entendu et aimé tout au long de ces années, ceux
pour qui la diversité d’opinions au sein de la gauche est
un trésor précieux. Comme le disait Jean-Paul Sartre en
1973 à propos de 𝘓𝘪𝘣𝘦́𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 dont il était le
cofondateur avec Serge July, c’est « un journal qui n’est
pas celui d’un parti et où les journalistes, tous de
gauche, n’ont pas nécessairement la même opinion ». À tous
ces lecteurs, je donne rendez-vous sur d’autres
plateformes où je continuerai à faire entendre ma voix et
à défendre les valeurs et le journalisme auxquels je
crois.
J’espère que la
majorité d’entre vous continuera, comme j’ai tenté de le
faire ces dernières années, à défendre
𝘓𝘪𝘣𝘦́𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 contre ceux qui voudraient le
prendre en otage au nom d’une idéologie contraire à ses
valeurs. À ceux qui se battront pour « libérer
𝘓𝘪𝘣𝘦́𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 », pour reprendre, encore, une
expression de Serge July datant de 1981, je souhaite bonne
route, comme je souhaite bonne route à Sonia
Delesalle-Stolper, sa nouvelle directrice de la rédaction.
N’oubliez pas qu’on reconnaît la liberté au bruit qu’elle
fait en s’en allant.
– Jean Quatremer