“Le caractère, vertu des temps difficiles. ”
“Les grands pays le sont pour l'avoir voulu.”
Charles de Gaulle
Le cas du Groenland est le révélateur brutal du
déclassement stratégique des pays d'Europe
L’image pourrait prêter à sourire si elle ne traduisait pas en
réalité un basculement historique. Voir les dirigeants européens
– en particulier les plus atlantistes – s’agiter, s’indigner,
parfois s’affoler face à la perspective désormais certaine d’une
prise de contrôle américaine du Groenland, dit tout de l’état de
faiblesse stratégique des Etats qui composent l'Union européenne
- celle-ci n'ayant aucune envergure stratégique, quoi qu'en
pense Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron, Kaja Kallas ou
Raphaël Glucksmann dans leurs fantasmes fédéralistes.
Cette évolution n’est pas un coup de tonnerre isolé. Elle est
l’aboutissement de plus de trente années d’abandon progressif de
toute autonomie politique, militaire et diplomatique de chacun
des Etats européens pris individuellement au profit des
États-Unis - l'Union européenne actuelle ayant été un des
vecteurs principaux de cette inféodation, ainsi que l'avais
parfaitement compris le Général de Gaulle. Depuis le traité de
Maastricht, l’Union européenne a renoncé à exister
géopolitiquement autrement qu’en tant que prolongement
occidental de Washington. Son fonctionnement même empêche les
Etats membres de toute autonomie stratégique ; on le voit avec
la Hongrie et ses petites velléités de souveraineté. L'annexion
du Groenland ne sera qu’une étape supplémentaire – et
spectaculaire – dans cette dynamique.
Les faits parlent d’eux-mêmes. La destruction des gazoducs Nord Stream, le pillage organisé de l’industrie européenne par les dispositifs américains, les taxes douanières, la domination des géants du numérique dans tous les domaines de l'économies, l’obligation d’acheter des équipements militaires américains, la mise aux normes otaniennes, c'est-à-dire américaine de nos système d'arme, le tout sur fond d’alignement diplomatique total, composent un tableau sans appel. L'Union européenne est une satrapie de Washington. Donald Trump nous renvoie une image sans fard de ce que nous sommes. Le roi est nu. L’Europe ne résiste pas. Elle subit et ne peut pas faire autrement. Et ses dirigeants, de Paris à Berlin en passant par Bruxelles, ont accompagné ce mouvement. En France, les présidences Sarkozy, Hollande et Macron illustrent cette vassalisation progressive qui a brisé les capacités de réaction des États-nations européens – la majorité de nos élites politiques sont passées par des officines atlantistes ou américaines (Young Leaders, German-Marshall Found, Atlantic Council, etc.)
Le mal vient de loin. L’Europe, ou les Etats pris
individuellement, auraient pu agir autrement. La bataille de
l'indépendance face aux Etats-Unis a été perdue quand il fallait
refuser la guerre du Kosovo de 1999, menée en dehors du cadre
onusien et qui a brisé toutes les velléités, alors existantes,
d'autonomie réelle européenne. Les néocons veillaient au grain,
il suffisait de faire l'effort de lire Le grand échiquier
de Zbigniew Brzeziński .
Pour être indépendants, les Européens auraient dû refuser de
cautionner le coup d'Etat organisé à Kiev en 2014, puis le
non-respect des accords de Minsk 2. Ils sont les premiers
responsables, par deux fois, d'avoir laissé les Etats-Unis
apporter le fléau de la guerre en Europe, et ce, à leur propre
détriment !
Elle aurait aussi dû préserver leur relation stratégique
privilégiée avec la Russie, au lieu de l’abandonner sous la
pression néoconservatrice américaine. Ce choix a affaibli
l’Europe économiquement, énergétiquement et diplomatiquement. On
le voit avec les délocalisation forcées d'entreprises
européennes aux Etats-Unis et avec l'obligation d'acheter des
hydrocarbures américains à un prix prohibitif. Aujourd’hui,
lorsque Washington annonce vouloir « prendre le contrôle »
du Groenland, les Européens d'agitent, protestent, s'émeuvent,
écrivent… mais ne feront rien, car ils ne peuvent rien faire.
Une île qui n’a jamais cessé d’être stratégique
Pour comprendre pourquoi le Groenland est au cœur du jeu, il
faut revenir à son histoire récente. Rattachée au Royaume du
Danemark, l’île bénéficie d’une autonomie croissante depuis la
fin du XXe siècle. Au point que ses habitants ont décidé en
1985, par référendum, de quitter la Communauté économique
européenne - un Brexit avant l'heure. Ils ont choisi leur
trajectoire. Dans le même temps, la région s'est militarisée. La
Russie a renforcé sa présence arctique, la Chine a multiplié ses
investissements et l’intérêt américain n’a jamais faibli.
Depuis le début de la guerre froide, la base militaire de Thulé
est centrale : radars, défense antimissiles, missiles
balistiques intercontinentaux. Maintenant elle s'appelle depuis
2023 Pituffik Space Base et continuer à jouer un rôle
stratégique pour la surveillance spatiale,
l’alerte avancée et la défense antimissile dans l’Arctique.
Dès 2019, Donald Trump a publiquement proposé d’acheter l’île. La Première ministre danoise avait jugé l’idée « absurde ». Trump ne l’a jamais digérée. Depuis son retour à la Maison-Blanche, le ton s’est durci, il ne s’agit plus seulement d’acheter, mais de prendre le contrôle par tous les moyens nécessaires – dans la longue tradition américaine de l'extension de son territoire face aux Amérindiens. Avec la base américaine de Pituffik, l’annexion est presque une réalité de fait, comme la Transnistrie (en Moldavie) côté Russes.
En parallèle, Washington a méthodiquement étendu son influence. Les États-Unis ont rouvert un consulat à Nuuk en 2020, puis l’ont installé en 2025 dans des locaux gigantesques. Ils lancent désormais des campagnes de recrutement – y compris de stagiaires locaux, jeunes, futurs Young Leaders locaux – pour produire des contenus de communication politiques en faveur de la ligne américaine. Et surtout, la Maison-Blanche a franchi une étape majeure le 21 décembre 2025, dans un silence médiatique européen assourdissant, quand Donald Trump a nommé Jeff Landry, actuel gouverneur Républicain de Louisiane, « envoyé spécial au Groenland ». Celui-ci a été explicite sur X, il est « honoré d’aider à faire du Groenland une partie des États-Unis ». On ne pourrait être plus clair...
TAPPER (journaliste sur Bloomberg : Pouvez-vous exclure que les États-Unis envisagent de prendre le Groenland par la force ?
STEPHEN MILLER : Le Groenland devrait faire partie des États-Unis. Au nom de quel droit le Danemark affirme-t-il son contrôle sur le Groenland ? Les États-Unis sont la puissance de l’OTAN.
TAPPER : Donc vous ne pouvez pas exclure le recours à la force militaire ?
MILLER : Personne ne se battra militairement contre les États-Unis au sujet de l’avenir du Groenland.
Stephen Miller est un responsable politique et stratège américain, surtout connu pour son rôle au sein de l’administration de Donald Trump. Il a été Senior Advisor to the President de 2017 à 2021 et l’un des principaux architectes des politiques migratoires de la Maison-Blanche, notamment les mesures de restriction de l’immigration et la rhétorique « America First » - c'est un des idéologues du régime Trump.
Katie Miller (née Katie Rose Waldman) est une communicante américaine active dans les cercles conservateurs proches de Donald Trump, ancienne fonctionnaire de haut niveau et influenceuse médiatique sur les réseaux sociaux - c'est l'épouse de Stephen Miller.
Elle a été attachée de presse et directrice de la communication pour le vice-président des États-Unis Mike Pence sous l’administration Trump (2019-2021)
Elle a servi comme porte-parole adjointe au département de la Sécurité intérieure sous Trump 1.0 (2017-2019).
Katie Miller a ensuite travaillé comme conseillère et porte-parole au Department of Government Efficiency (DOGE) dirigé par Elon Musk.
Elle a son propre média et podcast orienté sur les valeurs conservatrices et la « vie de mère de famille ».
C'est sa publication récente — une carte du Groenland aux couleurs du drapeau américain légendée “SOON” sur X — qui a suscité une vive réaction diplomatique du Danemark et mis en panique les atlantistes et européistes qui se réveillent hébété dans un monde où l'Histoire les a laissé derrière avec leurs chimères.
Le retour assumé de la doctrine Monroe, pleine et
entière
Cette offensive américaine s’inscrit dans une logique
idéologique claire : la réactivation de la doctrine Monroe.
Formulée au XIXᵉ siècle par James Monroe, ancien secrétaire
d’État et grand planteur esclavagiste, elle établissait que
l’Europe n’avait plus vocation à intervenir sur le continent
américain. En d’autres termes, la domination des États-Unis sur
leur environnement régional devenait un principe cardinal.
Le 3 janvier 2026, au lendemain de l’opération américaine contre Nicolás Maduro au Venezuela, Donald Trump a officiellement réactivé cette doctrine devant la presse. Il a affirmé que les États-Unis avaient à nouveau vocation à contrôler l’« hémisphère occidental ». Cela inclut désormais non seulement l’Amérique latine, où Washington s’appuie sur des alliés comme Javier Milei, mais aussi l’Europe, qui est appelée à devenir une zone d’influence politique, économique et militaire, mais soumise et alignée sur l’agenda MAGA.
Le Groenland est au centre de ce dispositif. Trump l’a même dit : « Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois. » Derrière ce calendrier, il y a les objectifs de sécuriser la zone nord des USA face à la Russie, et de ne pas laisser l’Arctique à la Russie, de verrouiller les routes stratégiques et contrôler les ressources minières les plus convoitées au monde (que l'UE n'a pas exploitées par « souci écologique »).
Une bataille pour les matières premières critiques
Car, après les questions de sécurité dans l'Arctique, les
ressources se trouvent bien au cœur du dossier. Le Groenland,
quatre fois plus grand que la France, est un trésor minéral. Le
réchauffement climatique libère progressivement l’accès à des
gisements de cuivre, de graphite, de nickel, de fer, d'or, de
molybdène, d'ilménite et d'autres terres rares. Mais ce sont
surtout les terres rares qui attirent toutes les convoitises.
Elles sont indispensables à l’armement moderne, au numérique,
aux technologies vertes et aux industries stratégiques. Et
Donald Trump ne veut plus subir l'humiliation de la défaite que
lui a faite subir Xi Jinping sur la guerre tarifaire et les
terres rares.
Le Groenland posséderait environ 1,5 million de tonnes de terres rares. Deux projets miniers pourraient multiplier ce potentiel par huit. Dans un monde où la Chine contrôle déjà 68 % du marché et 90% du raffinage des terres rares, les États-Unis ne veulent plus dépendre de Pékin. Ils veulent verrouiller la chaîne d’approvisionnement, encore davantage depuis leur bras de fer technologique avec la Chine. L’Union européenne, elle, a signé des accords, mais n’a ni les moyens d’imposer ses conditions ni la volonté politique d’investir massivement. Elle reste spectatrice.

L’influence américaine s’installe dans la durée
Pour s’assurer du contrôle du territoire, Washington a combiné
pression diplomatique, présence militaire et opérations
d’influence. Des enquêtes journalistiques danoises ont révélé
que des proches de Trump ont cherché à identifier les élites
groenlandaises favorables aux États-Unis et à alimenter des
mouvements de sécession. Les autorités danoises ont convoqué le
chargé d’affaires américain et commencé à considérer Washington
comme un risque stratégique.
L'Union européenne et ses élites atlantistes découvrent médusées
que, sous leurs eux, ouvertement, les Etats-Unis sont en train
de mettre en place un régime change à Nuuk, capitale du
Groenland.
Mais le mal est fait. Les États-Unis sont désormais ancrés dans la vie politique groenlandaise. Leur consulat à Nuuk est devenu un véritable centre de projection d’influence. Leur présence militaire reste incontournable. Et leurs menaces d’annexion sont désormais répétées au plus haut niveau – quotidiennement.
Une Europe réduite au rôle de spectatrice
Pendant ce temps, l’Europe proteste. La Première ministre
danoise Mette Frederiksen a dénoncé une « absurdité ». La
Commission européenne s’inquiète. Emmanuel Macron s’indigne.
Mais personne n’agit. Car tout le monde sait que sans
Washington, l’OTAN ne fonctionne pas. Tout le monde sait que les
F-35 danois peuvent être désactivés à distance par les
États-Unis. Tout le monde sait enfin que la défense européenne
n’existe pas.
Le Groenland agit donc comme un miroir. Il révèle une Europe
qui a cru à « la fin de l’histoire », qui a renoncé à
penser stratégiquement, et qui s’étonne aujourd’hui que d’autres
jouent la partie avec froideur et détermination.
Les Européens sont même les dindons ultimes de la farce. Ils
s'inventent une guerre et des menaces qui n'ont pas lieu d'être
avec une Russie avec laquelle ils sont maintenant quasiment en
conflit... en raison d'une guerre de proxy en Ukraine voulue par
les néocons américains. Et maintenant Washington leur transmet
la responsabilité de la guerre en Ukraine et l'obligation
d'acheter des armes pour les fournir à l'Ukraine dans le cadre
d'une guerre perdue d'avance et dont les conséquences leurs sont
nuisibles – comment ne pas traiter en paillassons de tels fin
stratèges.
L'étrangeté pour les Européens atlantistes, mais pas pour les
réalistes qui défendent la souveraineté des nations, c'est que
c'est le chef du bloc Occidental, le chef de l'Alliance
Atlantique (OTAN), les Etats-Unis donc, qui leurs imposent une
guerre tarifaire dure (15% pour les produits importés de l'UE
vers les USA, 0% pour les produits américains vers l'UE), le
pillage de leurs industries, un tribut comme le faisait Athènes
avec ses alliés de la Ligue de Délos (600 milliards de
$ d'investissements directs de la part de l'UE aux USA, l'achat
de 750 milliards de $ d'hydrocarbures sur 3 ans) et maintenant
l'hypothèse forte d'un conquête territoriale colossale (le
Groenland fait 2 166 086 km2).


Pourquoi le Groenland sera américain dans deux mois
Tout converge : la doctrine Monroe réactivée, la nomination d’un
envoyé spécial, les opérations d’influence, la pression
militaire, le discours assumé de Donald Trump, la faiblesse
européenne, l’intérêt décisif des terres rares, la rivalité avec
la Chine et la Russie, l’ouverture des routes arctiques, et
enfin la présidence américaine du Conseil de sécurité de l’ONU
en... mars 2026, ce qui permettra à Washington de façonner à son
avantage le cadre narratif et diplomatique international.
Le Groenland deviendra américain non pas parce qu’il sera conquis par la force, même si les Etats-Unis menacent d'utiliser cet expédient ultime, mais parce qu’il est déjà, dans les faits, intégré à la sphère de contrôle stratégique des États-Unis. L’annonce formelle ne sera qu’une régularisation politique d’une réalité déjà installée.
Une nouvelle ère géopolitique
Nous avons changé de monde. Il faut en tirer les conséquences.
La démocratie libérale occidentale n’est plus le centre de
gravité du système international ; il n'est même plus certain
que le concept de démocratie libérale fonctionne encore, y
compris dans le monde Occidental où l'arbitraire revient en
force, tant dans la sphère politique, que judiciaire ou
économique. Le système onusien se délite ; c'est déjà un objet
moribond. Ainsi que nous le présentions à Fréquence
Populaire dès le sommet des BRICS de Kazan en 2024, les BRICS+
s'organisent de plus en plus comme un système international
alternatif, non dominé par l'Occident. Les États-Unis
reconfigurent l’hémisphère occidental selon leurs intérêts, et
la plupart des Etats européens, et en particulier la France et
l'Allemagne ou le Royaume-Unis, qui ont été des nations qui ont
pesé sur le monde durant les trois dernier siècles, n’ont plus
ni doctrine, ni colonne vertébrale, ni capacité d’action.
L'Europe n'existe pas comme entité géopolitique, ni même
politique car elle est composée de peuples politiques
différents, dont les « imaginaires », pour reprendre
la catégorie d'analyse de Stéphane Rozès ne sont pas similaires.
Ce nouveau cours pris pas l’histoire sera rude pour le
continent européen. Mais il marque aussi la fin des illusions.
L'exercice de la puissance est revenue, ainsi qu'il s'exprimait
au XIXè siècle. Et ceux qui refusent de la penser, c'est-à-dire
de penser en souverain, seront condamnés à subir celle des
autres.
Sic transit gloria mundi.
