La lutte contre la désinformation, ou comment les démocraties censurent au nom du bien

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Aleks K.

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Jun 14, 2026, 3:48:07 PMJun 14
to EDE Polique
Opinion. 

La lutte contre la désinformation, ou comment les démocraties censurent au nom du bien

Dans le mensuel conservateur “Cicero”, ce journaliste allemand s’insurge contre la chasse aux “fake news”, décrétées comme ennemies numéro un des démocraties libérales. Pour lui, ces politiques, mal construites car mal définies, camouflent une défiance évidente des gouvernements vis-à-vis de leurs citoyens.


Cicero
Traduit de l’allemand
Réservé aux abonnés Lecture 6 min. Publié le 29 juin 2025 à 14h20

Dessin de Vlahovic, Serbie

 La “désinformation” : le concept revient si souvent ces dernières années qu’il est aujourd’hui devant un paradoxe qui mine sa puissance d’analyse. En effet, plus la notion est utilisée, plus ses contours deviennent flous et, partant, plus son application en politique devient large. À l’origine, le concept permettait de décrire des tactiques sciemment trompeuses. Aujourd’hui, cependant, il vaut comme un rappel à l’ordre qui ne sert plus à élucider le réel mais à jeter le doute sur l’adversaire et à le discréditer immédiatement. La notion fonctionne non pas parce qu’elle est clairement définie, mais plutôt parce que, floue, elle peut être instrumentalisée.

Derrière la formule, plusieurs choses : de l’indignation, un alarmisme sécuritaire et des conceptions structuralistes bien vagues. Le concept de “désinformation” exprime trois idées : a) il condamne la diffusion d’informations fausses ou trompeuses, b) il prête une visée stratégique à l’énonciateur et c) ce qu’il désigne est délétère pour la société. Ce trilemme n’a pas de cohérence conceptuelle en lui-même.

Nous sommes plutôt en présence d’un instrument discursif qui sert à prendre l’ascendant – un fourre-tout, dans lequel des choses très différentes peuvent, grâce à une étiquette des plus grossières, être entassées pêle-mêle sous un dénominateur commun : falsification et omission volontaires, exagération, posture scandalisée, pub, satire, propagande, mensonge, rumeur, théorie du complot alambiquée, raccourci politique, racolage commercial éhonté, troll, bot et autres campagnes médiatiques.

Dictature de la vérité officielle

Cette transformation soulève un problème épistémologique évident : la plupart du temps, la véracité d’un énoncé ne peut pas être déterminée indépendamment de son contexte, du but de l’énonciateur et de sa réception. Qu’est-ce que l’histoire des sciences sinon une suite d’erreurs corrigées ? Ce qui relève aujourd’hui de la “désinformation” était hier une hypothèse, demain peut-être le bon sens même. Prenons la théorie selon laquelle le Covid-19 proviendrait d’un laboratoire : d’abord prise pour une affabulation complotiste, elle est aujourd’hui une éventualité digne de débats scientifiques, preuve de la fragilité des certitudes qui circulent dans les discours chargés d’affects politiques.

Et c’est précisément de cette fragilité que risque d’émerger un régime de vérité intransigeant. D’ailleurs, avec la frénésie régulatrice des temps modernes – à Bruxelles, Berlin ou ailleurs –, c’est via un système institutionnel, à coups de décisions officielles, que se règlent les débats sur la vérité. Le règlement européen sur les services numériques (DSA), qui entraîne à sa suite des projets de loi nationaux contre les “allégations mensongères”, bâtit déjà un environnement juridique propice à la censure préalable. Mais en plus de cela, il inaugure un appareil institutionnel étatique où certaines informations sont certifiées et pas d’autres.

La recherche de la vérité n’est plus une quête mais un processus de validation – par les autorités de surveillance, les entreprises qui gèrent les réseaux sociaux, les ONG et les instituts de vérification des faits à moitié dépendants des États. Fini l’élucidation, la vérité est devenue une affaire de procédure.

Pour Michel Foucault, ce mécanisme n’est rien d’autre qu’un dispositif de pouvoir qui se cache derrière des airs de vérité : nous sommes face à une configuration d’institutions, de discours et de techniques qui ne produisent pas la vérité en soi, mais une forme de vérité socialement acceptable. Plutôt que de faire avancer les débats, elle y introduit une morale ; au lieu de tolérer la différence, elle pathologise ce qui s’écarte de la norme. La société ne se frotte plus au vrai et préfère en faire un objectif de santé publique, avec l’arsenal que cela implique, des mesures préventives à la mise en quarantaine.

La rhétorique autour de la “désinformation” regorge donc de métaphores médicales et écologiques : contenus toxiques, pollution des esprits, infodémie, contagion mentale. Les discours prennent une tournure virologique, les mesures pour l’affronter rappellent ce qui se fait en cas d’épidémie : isolement, élimination, verrouillage. Le corps numérique se débarrasse des infections plutôt qu’il ne les réfute, la vérité est érigée en système immunitaire que l’erreur menace. Et pourtant, s’il ne se laisse pas l’affronter, le discours démocratique n’est plus un espace où la raison peut se déployer et il s’effondre en paniques stériles.

Propagande et désinformation

Cette hygiène hostile à toute dialectique prend sa source dans une profonde méfiance envers le jugement des citoyens. La démocratie délibérative idéale ne peut émerger que grâce à l’organisation de l’espace public, alors mis sous curatelle : les réseaux sociaux agissent comme des avant-coureurs des tribunaux qui séparent les “vraies” informations des informations “dangereuses” – pas selon des critères officiels bien établis, non, mais selon des “standards de la communauté” bien plus flous, qui s’abritent derrière des termes technocratiques comme “fausses informations” ou “comportements non authentiques coordonnés”.

Les structures historiques autour desquelles s’articule la communication stratégique sombrent ainsi de plus en plus dans l’oubli. La “désinformation” est traitée comme une nouveauté propre aux réseaux, alors qu’elle trouve ses origines dans l’histoire de la propagande, des relations publiques et de la conduite de la guerre par les politiques. Edward Bernays, la CIA, les façonneurs d’image des années 1990, la guerre d’Irak en 2003, les efforts de communication des géants de l’industrie pharmaceutique – tous ces exemples montrent comment la vérité peut être mise en scène, masquée, achetée même.

Mais les débats actuels font comme si tout avait commencé avec Cambridge Analytica [entreprise britannique accusée d’avoir recueilli sans leur consentement les données de 87 millions d’utilisateurs de Facebook] et que le danger ne pouvait provenir que de “trolls étrangers” ou de “groupes Telegram de droite”.

Cette myopie historique va de pair avec une mise à l’écart de la science : alors que les recherches sur la désinformation mobilisent des disciplines variées, le cœur du discours scientifique sur la question – théorie de la propagande, sociologie de la communication, rhétorique, théorie critique – est systématiquement ignoré.

Plutôt que la précision conceptuelle, c’est un alarmisme profondément normatif qui règne. Le concept n’est pas expliqué, il est ressenti, et sa charge morale a remplacé son pouvoir de différenciation et d’analyse. À embrasser une acception trop large, la science perd justement ce qu’elle prétend protéger, sa force de distinction.

Bien définir pour mieux combattre

Si la désinformation ne peut pas être conçue correctement, impossible de la combattre. Ce qu’il faut, c’est un travail conceptuel radical : quelle est la différence entre se tromper et tromper sciemment quelqu’un ? Quand est-ce qu’un certain cadrage de l’information tourne-t-il à la manipulation ? Qu’une intensification légitime du discours se mue en duperie ? Et surtout, qui donc tranchera ? Parce que se questionner sur la définition du concept, c’est aussi se questionner sur le pouvoir qu’elle confère.

C’est cette dernière question qui est décisive, parce que c’est la plus politique. Définir la désinformation n’a rien de neutre, c’est même un moyen d’asseoir son pouvoir utilisé de plus en plus fréquemment pour couper l’herbe sous le pied aux opposants. Ceux qui divergent sont taxés de mensonges, d’affabulations, de désinformation. Voilà comment un terme pensé pour se défendre contre la propagande autoritaire menace de se muer lui-même en un réflexe despotique. La démocratie libérale repère ses adversaires dans le discours, pas en dehors, et préfère s’immuniser à l’avance que de devoir s’affirmer de manière conflictuelle.

La société ouverte vit pourtant grâce à la contradiction. Une démocratie qui ne tolère pas l’erreur perd son équilibre dialogique ; si elle prescrit la vérité, c’est qu’elle a abandonné sa raison critique. Une science qui mobilise des concepts moraux plutôt que de les élucider succombe à la partialité. Quand la complexité épistémique est dépeinte en danger, ce n’est pas la vérité qui triomphe, mais le régime qui la simule.

Le paradoxe de la lutte contre la désinformation, c’est son propre aveuglément : les méthodes dont elle use – listes d’indésirables, politique de suppression, classement algorithmique des contenus – ne rendent pas les choses plus claires mais apposent un nouveau filtre sur l’information, qui finit par la déformer sans que l’on s’en aperçoive. Chaque institution chargée de protéger l’espace public s’égare dans une forme de contrôle sémantique. Or celui qui circonscrit les limites du dicible délimite aussi les limites de la pensée.

Il est grand temps de démystifier le concept de désinformation, non pas pour minimiser les dangers des mensonges sciemment orchestrés mais bien pour protéger la liberté de penser. La vérité a besoin de débats, pas de consensus ; la connaissance émerge grâce aux différences, et certainement pas grâce à des algorithmes qui suppriment certains contenus. La lumière ne viendra pas de nouvelles réglementations, mais bien de nos questionnements : qui parle ? de quel droit ? et quels intérêts peut-il avoir ? Le plus grand danger de notre époque, ce n’est pas le mensonge, mais croire que la vérité est un champ à administrer.

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