L'adieu de Winnie à son "homme"
" Seule, je te revois dans ce township d’Alexandra où, au détour d’une ruelle, j’aperçus ta longue silhouette au milieu
d’une bande de jeunes. Seule, je pense à ce jour où tu m’as proposé de
devenir ta femme. Seule, je pense à ces petits rares moments d’évasion
dont nous pouvions profiter. Seule, je pense à ce jour où tu as
rencontré mon père pour demander ma main. Seule, je pense à cette phrase
de mon père « Nelson est un garçon charmant, tu peux l’épouser mais le
choisir c’est épouser un combat et non un homme ».
J’ai compris aujourd’hui que j’ai épousé le combat, ton combat, le
combat de ta bande avec les BUTHELEZI, SISULU Walter, Oliver Tambo et
autres. J’ai appris à lutter à vos côtés. J’ai intégré le système très
tôt. J’ai, inconsciemment peut-être, décidé de jouer ma partition. J’ai,
peut-être pour prouver à tes compagnons que tu avais choisi la femme
qu’il fallait, opté pour l’incarnation de l’aile dure. Puis arriva ce
jour sombre de ton arrestation. Jour sombre, ai-je dit ! Il l’était pour
moi or c’était le jour de gloire puisque tu me disais lors de mes
visites bien surveillées à Roben Island que « ta victoire a commencé le
jour de ton arrestation ». Plus tard, après plus de quinze années de
bagne, tu n’as pas hésité à me dire « Winnie, tu te bats bien pour ma
libération mais tu m’abats avec ton comportement. Je suis au courant
pour le jeune avocat et je te comprends : la solitude peut être le lit
de la débauche pour une femme qui n’a jamais pu savourer son mariage. Je
ne t’en voudrai jamais. Je te porte dans ma chair Winnie ». Oui,
Nelson, tu avais vu juste. Tu me comprenais seulement la compréhension
ne doit pas être une légitimation et c’est ce que je n’ai pas pu
comprendre assez tôt d’où mon escapade nocturne le jour de ta sortie de
prison devant les caméras du monde entier. A ta libération, j’étais
fière de toi, fière de ton endurance, fière de ta victoire et indigne
voire indignée d’autant que je ne méritai plus d’être à tes côtés ou de
te prendre la main. J’étais une étrangère à tes côtés. Je te sentais
plus comme un père.
Ta décision de partir, de t’éloigner de moi, de divorcer ne m’a point
surpris. Je voulais ce divorce. Je n’osais pas prendre l’initiative par
peur de te faire souffrir encore. J’ai applaudi lorsque tu as choisi
MACHEL. Pleine de grâce, de douceur, dévouée, câline, discrète,
profondément amoureuse de toi, fidèle et généreuse avec notre
progéniture, j’ai tout de suite compris qu’elle allait t’offrir toute
cette affection qui t’a tant manquée.
Mon cher époux,
Je ne prie pas pour toi, Dieu a donné des signaux rassurants quant à ta
place dans l’au-delà. Je veux ici et pour toujours te dire combien je
t’aime. Je n’aurai pas la chance de prononcer un discours devant ces 80
milles personnes réunies à Sowéto pour te rendre hommage. Si cette
chance m’était offerte, je t’aurai simplement demandé pardon car tu
avais choisi Winnie pour gagner à tous les niveaux. Tu avais choisi
Winnie pour réussir ta vie. Malheureusement, la femme que je suis a
confondu « la victoire du bonheur » et « le bonheur de la victoire ». Tu
as eu le second par ton propre combat et je n’ai pas su t’offrir le
premier. Mea culpa, Nelson. Je te demanderai simplement dans les cieux
de ne pas penser à ce jour où tu m’as dit « nous ne vieillirons pas
ensemble ».
Pense plutôt Nelson à ce jour où tu m’as dit « je veux mourir tout
contre toi ». C’est vrai Nelson, le bonheur se conjugue souvent au
passé. Bon voyage. Love you, my husband.