Chère Ségolène

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José Berenguer

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Dec 6, 2008, 10:28:11 AM12/6/08
to Groupe DA Vaulx
 Chère Ségolène,
 
Comme toi, et comme tant de militants qui t'ont soutenue, j'éprouve une très grande amertume à la suite de ces élections. Ce qui s'est passé est une mise à mort des forces vives du parti. Car tu es une force qui va.
 
Conseillère municipale dans un petit village du Rhône (Vaugneray), je suis cosignataire de ta motion. Mais c'est peut-être mon travail sur la psychanalyse (en tant que chercheur à l'Université Lyon 2, dans le domaine de la littérature anglaise) qui peut t'apporter quelque chose aujourd'hui. J'essaie de comprendre pourquoi le parti s'est acharné sur toi au point de mettre en place une machine de guerre destinée à promouvoir "Tout sauf Ségolène".
 
On a dit que c'était parce que tu es une femme.
Cela semblait pertinent: ce sont les femmes qu'on brûle comme sorcières, jamais les hommes.
Dès lors que tu te retrouves opposée à une autre femme, l'analyse ne tient plus. Et pourtant...
 
Je crois que toute cette haine tient à ta position subjective qui est celle d'une "femme debout": tu es capable de tenir debout sans les hommes. C'est pour cela qu'ils veulent te faire tomber. Une femme qui tient debout sans eux, cela leur est insupportable. D'autant plus insupportable que cette femme-là, elle est belle... C'est cette indépendance qui fait de toi, à leurs yeux, une menace pour l'ordre phallique. Tout le discours sur Ségolène supposée être incapable de travailler en équipe, individualiste à outrance, imprévisible, etc. tient à cela. Il ne repose pas sur une analyse objective de ton travail réel, passé ou présent, mais sur un fantasme essentiellement masculin. Il y a quelque chose de l'ordre de la peur, la peur des femmes, derrière cette entreprise qui vise à te réduire au silence. Martine Aubry est aussi une femme, mais inscrite bien plus clairement que toi dans l'ordre phallique : elle est la fille d'un père, l'héritière des Fabius, DSK, Jospin, etc. En tant que telle il lui est beaucoup plus facile de trouver sa place dans l'organisation phallique du parti (en attendant qu'un homme, un vrai, vienne lui ravir la place de candidat aux présidentielles...). Elle n'est pas perçue comme un corps étranger parce qu'elle est bien moins femme que toi, au fond elle est comme les autres.
La maternité que tu incarnes te lie à tes héritiers, tes fils et tes filles, les jeunes (et les moins jeunes) qui te suivent, mais ne t'inscrit pas dans une lignée. Ta position implique une rupture avec les pères. Le seul père dont tu te réclames, c'est Mitterrand, le Père mort. Cela ne fait pas leur affaire, aux Jospin, Rocard, et autres. C'est cela, je crois, qu'on ne te pardonne pas.
 
Pour moi il y a quelque chose d'admirable, d'héroïque, dans cette position. Et je te soutiendrai jusqu'au bout, parce que tu représentes à mes yeux l'espoir d'échapper au verrouillage phallique auquel est soumis notre civilisation. Tu représentes un vrai féminisme, qui n'exige pas que les femmes deviennent comme les hommes, mais qui revendique pour les "pas-toutes" (celles qui ne sont "pas-toutes" dans l'ordre phallique) une place dans le monde.
Face au verrouillage et aux dogmatismes, il faut laisser une place aux approches qui respectent l'humain, la singularité de chacun. C'est cela aussi, la démocratie participative. Vouloir maintenir en place l'ordre patriarcal, c'est s'arcbouter sur des fantasmes qui désormais apparaissent pour ce qu'ils sont-de simples fictions : dans notre société de consommation, où l'idéal a été enfoncé par l'objet, les pères sont sans consistance. Mitterrand a été le dernier père symbolique. Il n'y a plus maintenant que des pères jouisseurs (voir Sarkozy au Fouquet's !).
Il faut trouver autre chose pour faire suppléance à ce qui défaille. C'est un travail de Pénélope, qui te convient parfaitement.
 
Je voulais attirer ton attention sur ce qu'implique ta position: sur la vérité qu'elle incarne, sur la nécessité de ne pas être dupe des fantasmes à l'œuvre dans la campagne contre toi.
Sur la nécessité de tenir bon, de ne pas lâcher prise. Mais il faut aussi bien voir que cette position de "femme debout", pour héroïque qu'elle soit, n'est pas facile à tenir dans un monde/un parti resté fondamentalement patriarcal. Il faut aussi être vigilant, et refuser d'occuper la place qu'on t'assigne : celle de la victime sacrificielle.
 
Amitiés socialistes,
 
Annie Ramel
Professeur émérite de littérature anglaise
Université Lumière-Lyon 2
Conseiller municipal

69670 Vaugneray

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