Congo Libre
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LUNDI, 10 OCTOBRE 2011 06:35
La persistance de l’insécurité ā l’Est : une raison pour voter utile
Quatre ans après ma visite de septembre-novembre 2007 au pays, je me
suis rendu compte, lors de mon récent séjour au bercail en juin-
juillet dernier, que la situation sécuritaire au Nord-Kivu n’a pas
évolué. Elle est restée préoccupante en dépit de tous les programmes
de pacification qui y ont été initiés. Les programmes Kimia I, Kimia
II, Kimia III, Amani leo -et que sais-je- ont accouché chacun du statu
quo : la persistance de l’insécurité. Au regard de cette insécurité
persistante, massive et traumatisante, il n’est pas excessif de
soutenir que l’expression « sécurité des personnes et de leurs biens »
dont le Président de la République est censé être le garant et que la
police nationale est chargée d’assurer[1] conjointement avec les
forces armées en temps de paix[2] est tout simplement une des
nombreuses figures de style qui ornent la Constitution congolaise.
Tout spécialiste sérieux de la loi sait, en effet, qu’une règle de
droit qui n’est pas appliquée n’en est pas une. Il n’y a de règles de
droit que protégées et appliquées. Le texte qui va suivre et qui n’a
pas la prétention d’être exhaustif est la synthèse des informations et
témoignages recueillis sur le terrain et de ce que j’ai moi-même
constaté. Tout cela n’a fait d’ailleurs que confirmer ce que je savais
déjà. Tant que l’insécurité est encore lā, on doit continuer ā en
parler.
Le Nord Kivu : un des espaces non encore apaisés[3]
L’éradication de l’insécurité : telle est l’une des promesses faites
aux populations du Nord-Kivu lors de la campagne électorale de 2006.
Cette promesse a-t-elle été réalisée ? La réponse est « Non ». En
effet, j’ai retrouvé l’insécurité[4] au Nord-Kivu laquelle y sévit
depuis des lustres. Comme en 2007, il m’a formellement été déconseillé
ā partir de Kinshasa de prendre le bus entre Goma et Butembo. Aussi me
suis-je ā contrecœur résolu ā payer un billet d’avion qui coûte
plusieurs fois plus cher qu’un billet de bus. Il coûte 175$ pour un
aller simple auxquels il faut ajouter la taxe d’embarquement soit 10$.
[5] Les actes de vandalisme, les braquages, les cambriolages, les
assassinats et les viols des femmes sont toujours monnaie courante au
Nord Kivu. Aussi n’est-il pas exagéré de soutenir que les habitants de
cet espace géographique ont cessé d’être les propriétaires de leurs
biens et -chose plus grave encore- même de leur vie en ceci que les
brigands peuvent les leur arracher n’importe quand. Leur soif
insatiable de rapine, de sadisme et de sang a dépouillé la vie des
autres de son caractère sacré. Contrairement ā ce que voulaient les
Constituants, la vie de l’homme au Congo est loin d’être sacrée.[6]
Les inciviques peuvent impunément y mettre fin quand bon leur semble.
Ayant compris que la police ou l’armée n’intervient que plusieurs
heures après leur forfait, les brigands opèrent tranquillement la nuit
avec la quasi-certitude que personne ne les inquiétera. Cet état des
choses troublant a été ā plusieurs reprises dénoncé par les
correspondants de Beni-Lubero. C’est seulement le lendemain que la
police ou l’armée se déploie sur les lieux de l’agression pour
constater les dégâts et éventuellement, si mort d’hommes il y a, pour
conduire la ou les dépouille(s) ā la morgue. Les policiers et les
militaires prétendraient, selon ce que m’ont raconté les gens, qu’ils
ne savent pas intervenir la nuit ā cause de l’obscurité. Ce qui veut
dire que c’est peine perdue de les appeler au secours. Mais de l’avis
des populations paysannes aux prises elles aussi avec l’insécurité,
cet argument ne pourrait tenir debout que, si au lever du soleil, les
éléments de la police ou de l’armée se mettaient aux trousses des
brigands jusqu’ā leur capture. Rien n’est malheureusement fait dans ce
sens. Faute d’être traqués, ceux-ci finissent par se volatiliser dans
la nature non sans semer désolation et mort sur leur chemin de retour
vers leurs repères. Dans les cités et les villes, les enquêtes -
initiées la plupart du temps sans conviction ni volonté de succès-
débouchent rarement sur l’identification des malfrats et leur capture.
Quand bien même ils seraient capturés par la population et jetés en
prison, il n’est pas rare d’apprendre qu’ils s’en sont évadés ou
qu’ils en ont été extraits par force par des hommes en armes et en
uniforme militaire. Sous d’autres cieux, ceux qui osent s’échapper des
prisons sont très vite rattrapés dans leur cavale et remis en
détention. Ce qui est loin d’être le cas dans la contrée de Beni-
Lubero où les bandits de grand chemin, les assassins, les violeurs,
les milices étrangères armes… sont en liberté. D’où la question : « A
quel type d’Etat -si Etat il y a- a-t-on affaire au Congo si la
sécurité des personnes et de leurs possessions est le moindre de ses
soucis ? »
J’ai déjà entendu certains dire que Beni-Lu Beni-Lubero Online
dramatise les choses et que l’insécurité chez nous n’est pas aussi
alarmante qu’il le laisse entendre. On peut leur objecter que les
correspondants de Beni-Lubero Online rapportent des cas concrets
d’assassinats, de vols, viols, incendies des maisons, etc., de leurs
villages ou cités. Aussi, s’il n’y avait pas de drame, pourquoi la
majorité des gens, pour ne pas dire tout le monde, « se terre » la
nuit ou encore pourquoi on ne peut plus entreprendre un voyage -aussi
bref soit-il- sans une certaine inquiétude et sans une certaine peur.
Les assassinats répertoriés par Beni-Lubero Online ne traduisent
qu’une partie de la réalité. Ce qui est compréhensible : Beni-Lubero
Online n’a pas de correspondants partout. C’est ainsi, par exemple,
qu’il n’a jamais parlé de personnes massacrées dans les villages de ma
contrée. Parmi ces personnes ā qui on a brutalement ôté la vie au
cours des attaques nocturnes, il y en a que je connaissais
personnellement notamment un ancien condisciple d’école primaire -
Bonaventure- abattu après avoir été battu et dépossédé de ses maigres
biens. Il a été abattu parce que son cousin qui était tapi dans un
coin avait, dans un mouvement de colère et de désespoir, osé donner un
coup ā un des agresseurs avant de disparaître dans le noir. Au mois de
juillet, pendant mon séjour ā Butembo, une dame qu’on appelait « nya-
Florent » c’est-ā-dire « la maman de Florent » a été assassinée pour
s’être trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Au moment de
l’agression, elle se trouvait chez une amie ā Kambaila où elle se
rendait épisodiquement pour entretenir ses champs. Toutes deux ont
péri la même nuit. Ces trois cas, parmi tant d’autres[7], n’ont jamais
été signalés ā l’attention de Beni-Lubero. Un cousin pourtant paysan
et analphabète dont le bassin avait été fracassé par des inciviques et
qui, depuis lors, boîte m’a dit sur un ton plaintif qu’en matière de
sécurité, le régime de Mobutu était de loin meilleur que le régime
actuel sous lequel l’insécurité a atteint des proportions jamais
égalées dans l’histoire du pays. A l’époque de Mobutu[8], en effet, il
y avait aussi du brigandage où certains de ses militaires étaient
impliqués mais ces derniers se contentaient de voler ou de piller et
se gardaient bien d’attenter ā la vie de leurs victimes. Aujourd’hui,
les choses ont changé. En effet, non seulement les malfrats pillent
mais aussi tuent. Parfois, ils se contentent de tuer sans ravir quoi
que ce soit ā leurs victimes ou dans les domiciles de celles-ci. Point
n’est besoin de dire qu’il n’est pas rare que certains de ces malfrats
se révèlent être des militaires ou des policiers. Des analystes
indulgents -ā mon avis superficiels- soutiennent que ce comportement
est ā mettre sur le compte du détournement ou du non payement des
soldes des militaires et des policiers, leurs cousins. Ce qui est loin
de convaincre car si ces gens avaient faim ou qu’ils n’avaient pas de
quoi suppléer aux besoins de leurs familles, ils se borneraient ā
piller, comme jadis certains militaires de Mobutu. Mais ils pillent et
tuent. Et comme je le disais plus haut, parfois ils tuent sans piller.
Comment comprendre ce genre de comportement qui dépasse tout
entendement humain ? Ceux qui invariablement pensent que ces gens
auraient un agenda machiavélique caché -ā savoir l’extermination lente
des populations locales- n’ont peut-être pas tort. D’où la peur de la
population : celle-ci a d’autant plus peur que, parmi les pillards-
tueurs, il y a aussi des éléments « dits incontrôlés » de l’armée et
de la police censées pourtant défendre et protéger les citoyens. Que
l’armée et la police gardent en leur sein des « éléments incontrôlés »
sans penser ā les réduire ā l’état civil, cela ne peut que faire peur.
Comment ne pas être tenaillé par la peur si ceux qui ont mission
d’assurer la sécurité des autres se retrouvent parmi ceux qui sèment
l’insécurité ?
La peur : lot quotidien des habitants
S’agissant de l’insécurité et de la peur qu’elle engendre, Beni-Lubero
ne dramatise rien. Les gens vivent effectivement dans une peur
permanente, peur que j’ai de nouveau eu ā partager avec eux lors de ma
dernière visite. Je congédiais toujours mes visiteurs ā 17h00 au plus
tard pour ne pas porter la responsabilité de ce qui pourrait leur
arriver sur leur chemin de retour chez eux. Quand c’était mon tour
d’aller voir les gens, je m’imposais la même discipline. A la tombée
de la nuit, en effet, l’inquiétude est ā son comble non seulement dans
les agglomérations urbaines mais aussi ā la campagne où pourtant
régnait jusqu’il y a peu un certain calme. Intensifiée par l’obscurité
ā la faveur de laquelle opèrent les inciviques, la peur accule tout le
monde, sauf les brigands et les téméraires, ā se terrer chez soi
jusqu’au matin. Mobutu avait une fois déclaré que tout citoyen zaïrois
-aujourd’hui congolais-, est libre de circuler dans son pays 24h sur
24 sans être inquiété. Il n’avait pas tort. Si Mobutu était encore en
vie, il devrait revoir ou tout simplement retirer sa déclaration. En
effet, cette liberté d’aller où on veut peu importe l’heure est
aujourd’hui confisquée aux congolais, d’une part, par les brigands et,
d’autre part, par ceux qui, tout en ayant qualité de mettre ces
derniers hors d’état de nuire, laissent faire soit par inconscience
soit par incompétence soit tout simplement par sadisme.
Le drame est que se calfeutrer ou se barricader chez soi la nuit n’est
nullement une garantie qu’on est ā l’abri. Même ceux dont les
parcelles sont entourées de hautes murailles de protection restent
vulnérables face ā l’intrépidité des malfrats qui les escaladent sans
peine s’ils ne font pas sauter les verrous des portails métalliques ā
coups de balles. Ce qui étonne est que le crépitement nocturne des
armes -phénomène assez courant dans la région- laisse les gardiens des
agglomérations urbaines ou paysannes ou les soldats de la MONUSCO sans
réaction. A cause de l’obscurité dans laquelle sont plongés les
espaces habités, on est plus inquiet la nuit que le jour car on ne
sait pas ce qui va se passer et qu’on ignore si on aura le privilège
d’assister au lever du soleil. Les domiciles ont pour ainsi dire cessé
d’être des lieux de repos pour n’être plus que des cachettes c’est-ā-
dire des lieux où on se cache. Se cacher quand on n’a rien ā se
reprocher et quand on sait que le lieu où on se cache n’est qu’une
cachette éphémère: rien de plus inquiétant, rien de plus traumatisant.
Sur mon chemin de retour ā Kinshasa, j’ai malgré moi, fait deux jours
ā Goma où j’ai séjourné en véritable reclus non par choix mais par
peur : celle d’être agressé ou massacré loin des miens. Dans le passé,
lors de mes nombreuses escales ā Goma, je pouvais me permettre, pour
assouvir ma curiosité ou pour prendre de l’air, de circuler dans cette
ville seul ā pied. Depuis que Goma fait partie des espaces où sévit
l’insécurité, je n’ai plus osé le faire sous peine de provoquer le
destin. Mais une seconde raison m’empêchait de sortir : la peur de la
poussière qui se soulevait des artères qui, dans le cadre des fameux
cinq chantiers, ont été dépouillées de leur vieille couche d’asphalte
et sont depuis lors en attente de restauration. Une attente qui,
malheureusement, se fait trop longue. A cause de cela, la ville Goma
est toute la journée noyée dans un nuage de poussière suffocante.
S’aventurer dehors avec une chemise blanche est une grosse imprudence.
Cette situation aurait, selon une récente information livrée par Beni-
Lubero, provoqué la grève des conducteurs des motos-taxi. Le même
phénomène s’observe ā Butembo dans les pourtours de l’ex-avenue Mobutu
et ā Kinshasa sur les tronçons dont la réfection se fait aussi
attendre.
Dans un environnement où les brigands sont presque partout,
entreprendre un voyage ā pied, ā moto ou en véhicule (voiture, bus ou
camion) est un grand risque qu’on prend. Non seulement ils vandalisent
les véhicules et s’emparent de tout ce qu’il y a dedans et mais aussi
fouillent les passagers ā qui, d’après ce qui m’a été relaté, ils
tiennent ce funeste discours après avoir étalé un morceau de bâche sur
le sol : « Téléphones hapa, dollars pale, francs congolais ile
ngambo» (les téléphones par ici, la monnaie américaine par lā, et la
monnaie congolaise de l’autre côté ). Tous ceux qui ne seraient pas en
possession d’un de ces trois biens sont dits n’avoir aucune valeur ni
aucune place dans ce bas-monde : « Nyiye hamuna faida mu hii dunia.
Njo kusema kama hamuna nafasi hapa duniani ». A ces mots, ils sont
sans pitié criblés de balles en présence des autres passagers éberlués
et apeurés ā juste titre. J’avais la gorge serré en écoutant ceux qui
avaient eu ā vivre ces scènes barbares. Le serrement de ma gorge
tenait aussi bien au sadisme dont ces brigands sont capables qu’ā
l’abandon de la population ā la merci et ā la loi de ces derniers.
Comment ne pas avoir peur dans un environnement où l’effusion du sang
humain est devenue un fait banal et donc un fait divers et où tout
appartient virtuellement aux brigands? La peur de perdre ses biens et,
dans le pire des cas, sa vie ou la vie des siens: c’est cela que
vivent les gens au quotidien. Vivre constamment dans la peur est un
signe manifeste qu’on n’est pas libre. Nous avons perdu notre liberté.
Il nous faut la reconquérir et faire changer la peur de camp.
Si je raconte tout ceci alors que d’autres l’ont déjà fait, c’est,
d’une part, pour dire, en cette période pré-électorale, que
l’insécurité au Nord Kivu ne relève pas du mythe mais qu’elle y est
encore terriblement présente et, d’autre part, pour sensibiliser nos
compatriotes électeurs ā ne plus se laisser rouler dans la farine
comme en 2006. Le Gouverneur de la province du Nord-Kivu, Paluku
Julien ainsi que le ministre provincial de l’intérieur, Mbalutwirandi
Valérien ont reconnu sur les antennes de Radio Okapi[9] la persistance
de cette insécurité. Curieusement, le Président du pays a toujours
prétendu que la paix et la sécurité avaient été rétablies sur toute
l’étendue du territoire national. Dans la présentation de son bilan ā
ses partisans du PPRD et de la MP le 14 septembre dernier ā Kingakati,
il est de nouveau revenu sur cette prétention malheureusement
fallacieuse. Clamer contre des faits qui parlent d’eux-mêmes que la
paix et la sécurité sont revenues sur toute l’étendue du pays semble
indiquer qu’on n’a pas l’intention de travailler ā l’éradication de
l’insécurité mais qu’on veut bien enfermer le pays dans le chaos.
Les autorités civiles en province: des généraux sans troupes
A en croire le ministre provincial de l’intérieur Mbalutwirandi
Valérien dont personne parmi les autorités n’a contredit les propos,
la police nationale et les forces armées relèvent de la compétence
exclusive du gouvernement central.[10] Ce qui, en d’autres termes,
signifie que le gouverneur et son ministre de l’intérieur n’ont pas le
pouvoir d’envoyer les militaires et les policiers lā où leur
intervention s’impose, l’ordre d’intervenir ne pouvant venir que du
gouvernement central : Kinshasa. Dans une configuration administrative
de ce genre, le gouverneur et son ministre de l’intérieur sont
comparables ā des généraux sans troupes. Que peut, sur le champ de
bataille, un Général sans troupes, aussi compétent soit-il? Plus
concrètement, que peuvent le gouverneur et le ministre provincial de
l’intérieur en matière de sécurité sans une force répressive et
dissuasive qui dépend d’eux et qui leur est soumise? La nébuleuse
disposition qui fait dépendre l’intervention des policiers et des
militaires du seul gouvernement central place le gouverneur, le
ministre de l’intérieur ainsi que toutes les autres autorités civiles
dans une double situation fonctionnelle d’inconfort : d’un côté, le
manque d’emprise sur les policiers et les militaires affectés dans
leurs entités et, de l’autre, l’inefficacité par rapport ā ce qu’on
attend d’eux ā savoir la restauration ou le maintien de la paix, de la
sécurité et de l’ordre dans les entités en question. Le droit sans la
force, disait ā juste titre Blaise Pascal, est voué ā l’inefficacité.
C’est une illusion, selon lui. Sous d’autres cieux, chaque entité
administrative a qualité ou compétence pour s’occuper directement de
la sécurité des personnes qui s’y trouvent ainsi que de leurs biens et
pour mettre les fauteurs de troubles -qui qu’ils soient-hors d’état de
nuire ou de continuer ā nuire. Si tel n’est pas le cas au Congo, il ne
serait pas alors excessif d’en conclure que l’insécurité qui prévaut ā
l’est du pays et qui commence aussi ā envahir Kinshasa où sévissent
depuis un certain temps des bandits appelés « kuluna »[11] est ā
mettre ā l’actif du gouvernement central qui seul est habilité ā
ordonner l’intervention de la police et de l’armée. Dans le cas
d’espèce, le gouvernement central est coupable d’un triple refus :
refus d’assistance ā populations en danger, refus d’assurer la
sécurité des personnes et de leurs biens et refus de faire régner
l’ordre. Faire dépendre la sécurité des habitants des provinces du
pouvoir central apparaît tout simplement comme une façon insidieuse de
livrer ces derniers ā la loi et ā la barbarie des malfrats,
d’entretenir l’insécurité et de pérenniser le chaos. Comment qualifier
cela sinon qu’il y a haute trahison ? Dans la mesure où des contrées
entières sont sous la coupe des forces négatives étrangères (FDLR,
LRA, ADF-NALU) ou locales qui continuent ā y semer la mort et la
désolation en toute tranquillité et où des éléments de l’armée et de
la police nationales participent ā « l’insécurisation » des paisibles
citoyens qu’ils sont pourtant censés protéger, il est clair que la
paix et la sécurité demeurent une tâche non pas déjà réalisée mais
plutôt encore ā réaliser. Tout quiconque ne le reconnaît pas est un
danger pour le pays et ses habitants. Le minimum que l’Etat peut
offrir ā ses citoyens c’est la sécurité qui est le corollaire de la
paix. En effet, une paix sans sécurité est une contradiction dans les
termes ou, soit dit autrement, une absurdité.
Appel aux électeurs
Puisque les animateurs actuels de l’Etat congolais se sont révélés
incapables d’organiser celui-ci de façon ā lui permettre d’éradiquer
l’insécurité, de restaurer la paix et de restituer au peuple congolais
sa respectabilité ainsi que sa dignité, le moins que l’on puisse dire
est que leur place est ailleurs qu’en politique. En politique, en
effet, le maître-mot c’est l’efficacité. Tous ceux qui sont soucieux
de leur sécurité et de la refondation du Congo en tant qu’Etat
devraient profiter de prochaines échéances électorales pour mettre
hors circuit tous les inefficaces, tous les incompétents et tous les
opportunistes en votant contre eux. Il n’est pas anodin de rappeler ā
l’intention du peuple congolais que de ces échéances électorales en
perspective, la plus importante parce que la plus déterminante c’est
l’élection présidentielle. Je conviens avec Paul Ricoeur qu’avoir de
bons dirigeants est une chance. Aux électeurs d’offrir au Congo cette
chance. Ils doivent savoir, pour ainsi dire, qu’ils ont une lourde
responsabilité devant l’histoire au regard de l’état de déliquescence
avancé dans lequel se trouve le pays et auquel il doit impérativement
être arraché. « Qui parmi les candidats ā l’élection présidentielle
paraît avoir la poigne et les compétences requises pour arracher le
pays ā cet état de déliquescence et pour répondre aux attentes
légitimes des congolais ā savoir, d’une part, la restauration de
l’autorité de l’Etat, de la paix et de la sécurité et, d’autre part,
la remise du pays sur les rails du développement et du bien-être
matériel ? » : telle est, me semble-t-il, la question de fond qui doit
guider les électeurs. L’expérience montre ā suffisance qu’un chef de
l’Etat peut, en raison de l’immunité et de la multiplicité des
prérogatives qu’il tient de la constitution, conduire le peuple soit
au bien-être matériel et au bonheur soit ā des conditions de vie
oppressives ou infrahumaines. Dans le premier cas, on a affaire ā un
chef d’Etat pour qui le pouvoir est un service en vue de
l’émancipation de l’homme et de la promotion du bien commun, dans le
second cas ā quelqu’un qui abuse de son pouvoir pour se servir et
asservir ou avilir les autres. Aux congolais de dire si, après dix ans
au pouvoir, le régime actuel a fonctionné comme un service ou, pour
dire autrement la même chose, s’il a réalisé leur rêve : celui d’un
être-ensemble sécurisant où il soit possible, comme dirait Paul
Ricoeur, de vivre en harmonie avec et pour les autres dans des
institutions justes et efficaces.
Appel ā l’opposition
Etant donné la réduction de l’élection présidentielle ā un seul tour
et la suppression du débat contradictoire qui devrait orienter les
électeurs, l’opposition doit faciliter la tâche ā ces derniers en ne
présentant qu’un seul candidat : celui qui est ā même de peser lourd
dans la balance et de se frotter efficacement au président sortant.
J’ose espérer que ceux qui, dans l’opposition, se sont portés
candidats ā l’élection présidentielle finiront par s’entendre et se
désister en faveur d’un seul : celui qui présente le plus de chance de
gagner. Le pays va très mal. Il est plus que temps que le peuple
congolais soit remis debout afin de refléter ce qu’il chante dans
l’hymne national que ses compositeurs n’ont pas intitulé pour rien «
Debout congolais ». Continuer ā exécuter cet hymne national pendant
qu’on est ā genoux, empêtré dans la précarité et immergé au quotidien
dans une insécurité tentaculaire est une contradiction ou, ā tout le
moins, un vœu pieux sans contenu. C’est cette contradiction qu’il est
demandé au peuple congolais de lever en novembre prochain en hissant
sur les devant de la scène politique des hommes et des femmes qui ont
des rêves de grandeur pour le Congo et qui sont ā fois soucieux et
capables de créer les conditions d’un lendemain meilleur sinon pour
tout le monde, du moins pour la grande majorité. Le pouvoir, étant
donné sa lourdeur, use et fatigue très vite. D’où la nécessité de
l’alternance ā de brefs intervalles, ainsi que cela se passe en
Occident où on a compris que personne dans ce bas-monde n’est
indispensable. L’exécution des « cinq chantiers » dont d’ailleurs la
visibilité reste fort discutable ne devrait pas servir de prétexte
pour donner sa voix au président sortant au motif qu’il faut lui
donner la chance de terminer ce qu’il a commencé. Quelqu’un d’autre
peut en poursuivre l’exécution.
Conclusion
Aujourd’hui plus qu’hier, le Congo ressemble ā plusieurs égards au «
Bateau ivre » d’Arthur Rimbaud, un bateau malmené par des vagues en
furie et menacé de naufrage et ne pouvant être manœuvré que par des
mains expertes, alertes et adroites. Par cette image, je veux tout
simplement dire que le Congo a besoin d’un chef aussi bien désireux
que capable de l’arracher au chaos multiforme actuel, de le faire
respecter par ses voisins de l’Est et d’en faire un pays « beau » ou,
si l’on veut, « plus beau qu’avant », ainsi que le souhaite l’hymne
national, un pays où il soit agréable de vivre dans la paix et dans la
joie et d’où personne ne soit tenté de s’évader ā cause de l’anarchie,
des actes de violence ā répétition et de la chronicité de la
précarité. Nous besoin d’un Etat nouveau, responsable et efficace qui
prenne ā cœur la sécurité de ses citoyens, qui mette hors d’état de
nuire tous les Caëns tueurs et qui rende justice aux familles des
Abels assassinés ainsi qu’aux innombrables victimes de viols. On
attend des électeurs qu’ils se positionnent non sur base de l’émotion,
du sentiment ou de la régionnalité mais sur base de la raison, du bon
sens. Ce n’est pas pour rien que la Conférence Episcopale Nationale du
Congo ne cesse, depuis un certain temps, d’appeler les électeurs ā
voter utile pour ne pas de nouveau le regretter au lendemain des
élections. « Voter utile », dans ma compréhension de cette expression
polysémique c’est voter pour des hommes et des femmes disposés ā «
sécuriser » le peuple congolais, ā débarrasser le territoire national
de tous ces faux rebelles étrangers qui, depuis des décennies,
pourrissent la vie aux congolais en lieu et place des hommes au
pouvoir dans leurs pays respectifs, ā travailler ā l’avènement d’un
Etat qui fonctionne en cohérence avec la Constitution, ā engager le
pays sur la voie du développement et ā assurer le minimum vital aux
congolais. A noter que le développement du Congo n’est pas possible
sans la dyade « paix-sécurité ». Grosso modo, le Congo a besoin d’un
Etat protecteur c’est-ā-dire qui fait de la sécurité son cheval de
bataille et non d’un Etat qui abandonne ses citoyens ā la merci et ā
loi des brigands.
Père Kamundu Léopold
Philosophe politique / Belgique
©Beni-Lubero Online
[1] Cfr Constitution, Art. 182.
[2] Cfr Idem, Art. 187, alinéa 2.
[3] N’ayant jamais été dans d’autres contrées qui sont aussi en proie
ā l’insécurité (Sud-Kivu, Maniema et Ituri), il ne sera ici question
que de l’insécurité au Nord Kivu en général, et dans l’espace Beni-
Lubero en particulier.
[4] Au sujet de l’insécurité au Sud Kivu, on peut lire avec intérêt
l’ouvrage de MUKANIRE Mugaruka Floribert intitulé Kivu au cœur de la
violence. C’est un recueil de témoignages affreux et révoltants
relatifs ā l’insécurité au Sud Kivu. Comment des êtres humains peuvent-
ils faire ā d’autres êtres humains ce qui est décrit dans ce recueil ?
Les violences, les atrocités qui y sont décrites et qui dépassent
l’entendement humain par leur caractère bestial et crapuleux sont
attribuées aux Interamwe, aux FDLR, aux Rastas, aux soldats du RCD-
Goma ainsi qu’ā leurs alliés du FPR et ā certains éléments des FARDC.
Le recueil sus-évoqué a été publié en 2006. Curieusement, ces
violences d’un autre âge sur les paisibles citoyens se poursuivent au
Sud Kivu, d’après des rapports récents dont ceux sur les violences
sexuelles.
[5] La taxe d’embarquement pour l’intérieur s’élève ā 10$ et pour
l’extérieur du pays ā 50$. Cette taxe est ā payer non en monnaie
locale -le franc congolais- mais uniquement en monnaie américaine.
Elle aurait été inventée en vue de l’entretien ou de la restauration
des aéroports. Le non payement de cette taxe entraîne l’ajournement du
voyage et une pénalité relative ā cet ajournement. Espérons que
l’argent collecté ne finit pas par atterrir dans les poches de ceux
qui ont inventé cette taxe étrange.
[6] Pourtant l’art.7 de la Constitution stipule que la personne
humaine est sacrée, que l’Etat a l’obligation de la protéger et que
toute personne a droit ā l’intégrité physique. Une jolie formule qui
n’engage que ceux qui y croient.
[7] Parmi ceux-ci, je pense ā la grande sœur d’un ancien condisciple
du secondaire que je connais bien. En juillet dernier, elle a été
blessée par balles ā Kasindi par des malfrats. Par un coup de chance,
elle a survécu ā ses blessures dont elle continue toutefois ā se faire
soigner jusqu'à nos jours. Un membre de sa famille n’a pas eu cette
chance : il est mort au cours de l’attaque. Je pense aussi ā cette
autre dame qui m’a dit avoir fait l’objet d’une agression nocturne ā
Butembo en juillet 2010 alors qu’elle se trouvait en congé chez ses
parents. Elle a été malmenée pendant plusieurs heures par des hommes
cagoulés en présence de ses vieux parents impuissants. Elle n’a eu la
vie sauve que parce que laissée pour morte par les brigands.
[8][8] D’aucuns pourraient penser que je suis nostalgique du régime de
Mobutu. Loin de lā. Ce régime m’avait toujours apparu comme
tyrannique, oppressif et destructeur. Mais je trouve frustrant et
navrant que les congolais soient passés d’une situation infernale ā
une situation plus infernale, d’une posture inconfortable ā une
posture plus inconfortable. On n’est pas sorti du cauchemar !
[9] Cfr Radio Okapi, 6 septembre 2011.
[10] Cfr Ibidem. L’art. 202 de la Constitution confisque aux provinces
un certain nombre de matières et en confie la compétence exclusive au
pouvoir central. Parmi ces matières figurent la défense nationale et
la police nationale. Toutefois, cet article semble être contredit par
l’art. 184 qui stipule que la police nationale est soumise ā
l’autorité civile locale (le gouverneur, je suppose) et la place sous
la responsabilité du ministère qui a les affaires intérieures dans ses
attributions (c’est-ā-dire le ministre provincial de l’intérieur).
S’agissant de forces armées, l’art. 188, alinéa 3 abonde dans le même
sens en stipulant que celles-ci sont apolitiques et sont soumises ā
l’autorité civile (le gouverneur et ses collaborateurs, je suppose).
Au regard des art. 184 et 188, les propos tenus sur Radio Okapi par le
gouverneur et le ministre provincial précités ne semblent pas tenir
debout. On a l’impression qu’ils se cachent derrière l’art. 202 pour
ne pas assurer la sécurité des personnes et de leurs biens. Comment,
en effet, les croire lorsqu’ils disent n’avoir pas d’emprise sur la
police nationale et les forces armées alors que, selon la
Constitution, celles-ci leur doivent soumission. Au cas où il y aurait
conflit de compétence entre le pouvoir central et les autorités
provinciales, celles-ci ne devraient-elles pas, en vue du bien de
leurs gouvernés, tout faire pour que ce conflit soit vite réglé par la
Cour constitutionnelle ?
[11] Les “kuluna” sont des bandes composées de jeunes gens
généralement armés de machettes. Ils sévissent la nuit où ils volent,
pillent, violent, tailladent ou tuent leurs victimes avec leurs armes
blanches. Jusque-lā, le gouvernement a difficile ā les mettre hors
d’état de continuer ā semer l’insécurité. La journée, on a affaire a
un autre type d’insécurité : l’insécurité sur les routes. En effet, la
journée, une portion de la population de Kinshasa est exposée aux
tracasseries de la police routière notamment les conducteurs. Ceux-ci
sont rançonnés au su et au vu des autorités par les policiers de
roulage. Ils sont partout ā travers la ville en groupe d’au moins six
ā des endroits où les embouteillages sont fréquents et où il est
difficile de prendre le large. Le véhicule ciblé est sommé de se
mettre sur le côté et dès qu’il s’arrête, trois policiers
s’engouffrent dedans et placent le chauffeur devant cette
alternative : ou bien nous vous emmenons au Bureau où vous allez payer
une amende de 45 Dollars ou bien vous nous remettez 10 Dollars et nous
vous laissons passer. La plupart du temps, les infractions sont «
inventées » de toutes pièces. Un pare-brise ou une vitre fendillé(e)
est, selon certains d’entre eux, une contravention routière. Le
premier jour que j’étais sorti ā bord d’un véhicule conduit par un
confrère, nous avions été interpellés par trois groupes différents. Au
premier groupe, j’avais dû remettre 10 Dollars, au 2e groupe 10
Dollars et au 3e groupe 10 Euros. Tout ceci sans reçu. Conséquence,
nous sommes arrivés ā la Gombe, notre destination ā 15h00 au lieu de
12h00, heure de notre rendez-vous. Nous avions ainsi raté notre rendez-
vous car la personne qui nous attendait avait autre chose ā faire
13h00. Le salaire mensuel de policiers serait l’équivalent de 35
Dollars. Une rétribution manifestement insuffisante. Aussi se font-ils
payer en rançonnant les conducteurs. Une semaine plus tard, ce sera la
même expérience malheureuse. Interpellés au niveau de l’Echangeur ā
Limete, nous avons dû remettre aux policiers racketteurs tout l’argent
avec lequel nous devions acheter du carburant. Quand nous discutions
avec ces derniers, un Capitaine en tenue civile s’est arrêté pour
savoir quel était le problème entre nous et les policiers. Quand il a
appris de quoi il s’agissait, j’étais surpris de l’entendre nous
dire : « Donnez-leur un peu d’argent, ils vous laisseront passer ». Je
m’attendais pourtant ā ce qu’il prenne notre défense. Comprenant que
nous n’échapperions pas aux groupes suivants, j’ai tout simplement
demandé au chauffeur de rentrer au couvent. J’ai dû continuer ma route
vers la Gombe en taxi-bus. Depuis ce jour-lā, chaque fois qu’on me
proposais de sortir en véhicule, je refusais pour être sûr d’arriver ā
destination sans être enquiquiné. Il est agaçant de se rabattre sur
les moyens de transport en commun alors qu’on a la possibilité de se
déplacer autrement. A cause des tracasseries de la police routière, en
effet, il est préférable de sortir par les moyens de transport en
commun qui, malheureusement aux heures de pointe, se révèlent
insuffisants. A ces heures, la demande est de loin supérieure ā
l’offre. On n’est nulle part libre au Congo. Quel pays !