La guerre de Syrie aura t-elle lieu ?

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Oct 9, 2011, 6:35:20 AM10/9/11
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La guerre de Syrie aura t-elle lieu ?
Les chrétiens d’Orient s’érigent en remparts face au nouveau
colonialisme occidental
par Thierry Meyssan
La guerre contre la Syrie, planifiée par les États-Unis, la France et
le Royaume-Uni pour la mi-novembre 2011, a été stoppée in extremis par
les veto russe et chinois au Conseil de sécurité. Selon Nicolas
Sarkozy, qui en avait informé le patriarche maronite lors d’une
entrevue houleuse à l’Élysée le 5 septembre, le plan prévoit
l’expulsion par les Occidentaux des chrétiens d’Orient. Dans ce
contexte, une campagne de presse est conduite en Europe pour accuser
les chrétiens d’Orient de collusion avec les dictatures. Mère Agnès-
Mariam de la Croix, higoumène du monastère de Saint Jacques le Mutilé
à Qâra (Syrie) répond à cette propagande de guerre.
Réseau Voltaire | Damas (Syrie) | 7 octobre 2011
Reçu à l’Élysée le 5 septembre 2011, S. B. Bechara Boutros Rai,
Patriarche Maronite d’Antioche et de Tout l’Orient (c’est-à-dire chef
de la principale Église de rite oriental rattachée à Rome) s’est
entendu dire que la France et ses alliés interviendraient
prochainement militairement en Syrie pour y porter au pouvoir les
Frères musulmans. Les chrétiens d’Orient, qui n’auraient alors plus
leur place au Levant, devraient se préparer à l’exode et pourraient
trouver refuge en Europe.
© Présidence de la République - P. Segrette
Thierry Meyssan : Le synode spécial pour le Proche-Orient a affirmé le
caractère arabe des Chrétiens de cette région, ce qui introduit une
rupture par rapport au XXe siècle où le christianisme, bien que né
dans cette région, apparaissait comme la religion du colonisateur. Ce
virage idéologique a conduit le Saint-Siège et les Églises d’Orient à
soutenir la cause palestinienne et les forces de la Résistance anti-
sioniste, Syrie incluse. Cette évolution avait été anticipée au Liban
par le général Michel Aoun et son alliance avec le Hezbollah. Les
Chrétiens d’Orient sont-ils devenus les ennemis des Occidentaux ?
Mère Agnès-Mariam de la Croix : Oui, le synode a affirmé avec force le
caractère arabe des chrétiens d’Orient par immersion et symbiose avec
leur environnement historique et culturel.
N’oublions pas que les chrétiens d’Orient ont été les pionniers de la
Renaissance arabe appelée Nahda, face au colonisateur ottoman. C’est
eux, avec certaines éminentes figures musulmanes, qui ont redonné vie
à la langue arabe et à son extension universelle à travers les
traductions entreprises, vers ou depuis l’arabe, par de grands
intellectuels notamment à Alep, Damas et au Mont-Liban. Les premières
imprimeries du monde arabe sont le fait de chrétiens tel qu’Abdallah
Zakher. Cependant, avec les mouvements panarabes du début du XXe
siècle et certaines tensions à la veille des indépendances, des
factions chrétiennes ont été conduites à se démarquer idéologiquement
de leurs frères arabes d’autres confessions. Ceci a été très éloquent
durant la guerre du Liban lorsque certains chrétiens libanais
récusaient haut et fort leur appartenance au monde arabe pour se
réclamer d’hypothétiques racines phéniciennes, cananéennes ou autres.
La déconfiture chrétienne de la guerre du Liban a ramené les cœurs
vers une juste mesure concernant l’histoire et l’identité. Les
chrétiens se sont reconnus envoyés en mission sur la terre de leurs
ancêtres, depuis la Mésopotamie jusqu’à la Méditerranée, en passant
par les rives du Nil, pour témoigner de leur espérance face à leurs
frères musulmans qui avaient accueillis parfois en libérateur le
colonisateur byzantin lors des guerres islamiques. Il faut garder en
mémoire l’œuvre de feu le père Courbon, auteur d’un ouvrage qui a
beaucoup influencé les pasteurs des Eglises chrétiennes dans le sens
de l’adoption de la cause arabe et de l’identification arabe. Ce
livre, dont je récuse le titre, est L’Église des arabes
Depuis toujours, le Vatican a pris position pour la cause
palestinienne, non par alignement politique, mais par souci de la
Justice. Aujourd’hui cette position est admise par tous les chrétiens
d’Orient, y compris les anciens militants anti-arabes. Cependant,
l’ingérence injustifiée de l’Occident —États-Unis et France en tête—
dans les affaires régionales déjà suffisamment et amèrement
expérimentée durant la guerre du Liban et non encore effacée de la
réalité du terrain en Irak trouve les chrétiens, prélats en tête,
extrêmement précautionneux. Il ne s’agit pas de devenir des ennemis
des Occidentaux, mais de se rendre compte une fois pour toutes que la
survie des chrétiens en Orient ne pourra plus être débitrice d’un
quelconque protectorat ou Sublime Porte ; notre avenir dépend du
mariage convaincu des chrétiens avec leurs frères qui cohabitent avec
eux en Orient, en qui ils reconnaissent des frères de sang par delà
les divergences confessionnelles qui sont moins grandes qu’elles ne
paraissent.
Les chrétiens ont toujours servi de paravents culturels à l’Occident.
Lorsque les Ottomans, l’homme malade de l’Europe, n’avaient d’autre
alternative que d’accueillir les divers consuls occidentaux qui
venaient avec leurs missionnaires à Alep (Français, Italiens,
Vénitiens, Génois, Hollandais, Autrichiens, Anglais, etc…), les
chrétiens étaient l’interface qui leur permettaient de s’adapter à
l’Orient mystérieux. En définitive les chrétiens ne sont les ennemis
de personne. Ils ont aussi bien accueillis les Occidentaux que les
musulmans. Quoi qu’il en soit, ils se réservent le droit après tant de
revers de critiquer les bévues, la courte vue, ou l’emportement
intempestif des uns et des autres en Occident qui promeuvent leurs
propres intérêts au détriment de la présence multiséculaire des
chrétiens et autres composantes ethnico-culturelle du tissus socio-
démographique oriental. Ou bien on accepte les principes démocratiques
et on prend en compte notre point de vue, ou bien admettez que nous
faisons face une fois de plus à un système impérialiste qui exige que
nous nous taisions et veut nous contraindre à obéir.
Thierry Meyssan : On assiste dans la presse catholique occidentale à
une offensive en règle contre le nouveau patriarche maronite et ses
déclarations hostiles à une intervention internationale pour changer
le régime en Syrie. Ses détracteurs l’accusent de collaboration avec «
la dictature des Assad ». Est-il vrai que la minorité chrétienne
d’Orient a peur de la démocratie ?
Mère Agnès-Mariam de la Croix : Je suis déçue par la presse catholique
qui suit aveuglément la tendance dictée par les maîtres du monde et
qui ne fait que répéter comme un perroquet ce que les médias
mainstream propagent à satiété. Dommage que nous ayons, en ces jours
difficiles, à nous expliquer d’abord avec nos coreligionnaires qui
sont totalement dans la méprise, le malentendu et la désinformation ;
à part quelques exceptions dont je salue le courage.
Les Occidentaux se sont habitués à être les juges, les maîtres à
penser, les commanditaires, et disons les tuteurs des chrétiens
d’Orient. Cela est dû à la trop grande complaisance de certains
d’entre nous envers une culture alternative qu’ils ont adoptée. De
surcroît, une chose est d’être francophone, une autre est de permettre
aux Français —ou à d’autres occidentaux— de s’ériger en pédagogues et
tuteurs des chrétiens d’Orient. Le patriarche maronite a dit ce qu’il
pensait, de concert avec ses collègues les autres patriarches
d’Orient. Il ne l’a pas fait en connivence avec une dictature, mais en
harmonie avec ce qu’il croit être la Justice, le Droit et l’intérêt
des communautés chrétiennes. Bien sûr, les propos du patriarche contre
carrent d’une manière très autorisée les manigances de la communauté
internationale visant à instaurer à n’importe quel prix un régime
alternatif fantoche en Syrie comme en Libye. Le fait de s’intéresser
tellement aux affaires syriennes — Ô que ne l’eut-on fait lors de la
guerre du Liban lorsque nous étions massacrés dans l’indifférence !—
au point d’en faire la « une » quotidienne des médias du Nouveau
Totalitarisme devrait éveiller l’attention de toute personne libre et
critique.
Prétendre que les chrétiens d’Orient et leurs pasteurs sont réticents
à accompagner les révolutions arabes par crainte de la démocratie, est
une calomnie malveillante. Les chrétiens ont été partout des pionniers
de la liberté d’expression, de l’égalité entre citoyens, et de la
dignité du peuple. Il est faux de dire que nous ignorons
culturellement la démocratie, que nos familles sont autoritaires et
qu’en général, il n’y a pas de démocratie dans l’Église. Il s’agit
d’une lecture réductrice, superficielle, Pourquoi ne pas parler de
l’amour qui règne dans nos familles, à la différence des vôtres ?
Cette concorde fait que nous n’avons pas besoin de majorité pour
diriger puisque le consensus est la réalité quotidienne qui soude les
divers membres de cet édifice. Quand à l’Église, c’est la communion
qui préside à la relation entre ces membres. Traiter la famille et
l’Église sous l’angle de la démocratie, c’est politiser ces réalités
qui sont infiniment plus profondes que les intérêts de la Polis. Je
suis étonnée que des prêtres qui lancent des séminaires de prière et
de jeune soient en réalité axés sur une vision unilatérale
politicienne de la famille, de l’Église, de la société, au point de
devenir des consultants bénévoles qui dictent, comme faisaient jadis
les colonisateurs, leurs avis assénés comme des oracles du haut d’une
estime surabondante de soi à la pauvre plèbe du peuple syrien
considéré comme mineur, inculte, aveugle et impuissant.
Les Occidentaux sont gonflés d’orgueil à tel point qu’ils ne peuvent
pas penser à d’autres schèmes civils que les leurs, bien que leur
monde soit confronté à une crise sociale, économique, morale,
insoluble. Dans les sociétés traditionnelles fidèles au système
ancestral hérité des temps bibliques, il existe d’autres moyens,
d’autres paramètres qui peuvent régir d’une manière autrement réussie
la vie quotidienne de la société. Je pense au système patriarcal. Je
pense au système des alliances entre familles, entre tribus, entre
villes, entre régions et entre États ; un système fédératif basé sur
les libertés et les intérêts particuliers de la famille, de la tribu,
liés à la terre des ancêtres. Malheureusement l’Occident a balayé le
concept d’appartenance à la terre, à la famille, à l’ethnie, et somme
toutes d’identité ontologique. Son modèle est basé, non pas sur la
reconnaissance de l’individu, mais sur des intérêts périphériques.
C’est au nom de l’économiquement utile que l’on sacrifie —au profit
des multinationales— les principes de la patrie, de la famille, de
l’identité personnelle. On ne se rend pas compte que nous sommes
embarqués dans un totalitarisme ô combien plus effréné et maléfique
que ces petits régimes autoritaires que l’on cherche à renverser. Eux
ont tous eu le mérite de préserver le tissu social, identitaire,
familial, tribal et clanique de notre mystérieux Orient. Je suis
consciente que notre vie heureuse est totalement incompréhensible pour
l’Occident.
Thierry Meyssan : Le Conseil national syrien de transition (CNS), qui
s’est constitué en Turquie, est dominé par les Frères musulmans. Cette
confrérie a été longuement et sévèrement réprimée par Damas. Les
villes où elle est historiquement présente sont désormais au cœur de
la contestation. Les Frères musulmans sont avant tout partisans d’une
application moderne de la Charia. Leur préoccupation ne rejoint-elle
pas celle de nombreux mouvements chrétiens en faveur d’une
restauration de la moralité ?
Mère Agnès-Mariam de la Croix : Je déplore que de soi-disant opposants
n’aient pas pris au mot le président Bachar el Assad pour débattre
avec lui la série de réformes qu’il est en train de conduire. Au lieu
de cela, cette opposition a fermé les portes à toute négociation, non
seulement par ses déclarations, mais par la force des armes, des
attentats, et autres violences. Le CNS ne se présente pas comme une
émanation naturelle d’une aspiration réelle du peuple syrien à ses
droits légitimes, mais comme l’accouchement forcé d’une collaboration
occulte avec des intérêts étrangers à la Syrie.
L’Alliance entre les Frères musulmans et l’Occident est un scandale
pour les chrétiens et pour les musulmans qui ne veulent pas que le
religieux empiète dans leurs vies sur le civil. Dans les régimes
laïques, instaurés après le colonialisme dans la foulée panarabe, le
soulagement pour tous était une certaine distance entre la religion et
le civil. Or, les Occidentaux qui rejettent chez eux avec raison
l’amalgame civil-religieux cherchent à le favoriser ici pour renverser
des régimes laïques. C’est ce qui fait peur à la majorité du peuple
syrien. La Charia appliquée dans sa totalité telle que cherchent à
l’instaurer les Frères musulmans, fonde des régimes théocratiques
surannés, obscurantistes, tel celui d’Arabie saoudite. Comment
accepter une telle régression au XXIe siècle et quel modernisme les
Frères musulmans peuvent-ils apporter à la Charia qui étant de nature
divine ne saurait être tempérée ou rectifiée par aucun pouvoir
humain ?
Je soupçonne une connivence cachée entre les intérêts néo-coloniaux de
l’Occident et la coercition mentale effectuée au moyen de la Charia.
Les puissances occidentales ont malheureusement besoin, pour
démocratiques qu’elles se présentent, d’un système qui les aide à
subjuguer les masses sous couvert de piété et de fidélité à la
religion. En somme, les puissances occidentales ont peur des chrétiens
qui d’après l’enseignement de l’Évangile sont libres de choisir le
Bien ou le Mal et sont rendus à leur dignité de créatures
raisonnables, responsables de leur pensées, de leurs paroles et de
leurs actions, ce qui n’est pas le cas du fondamentalisme musulman.
Thierry Meyssan : Des clercs occidentaux vivant dans le monde arabe se
sont résolument engagés dans le « Printemps arabe ». Ils soulignent
que les Européens ne doivent pas être des privilégiés, mais que tous
les peuples ont le droit de vivre avec les standards occidentaux et de
bénéficier de la démocratie. Pourtant, le patriarche comme vous mêmes
semblez inquiets de la révolution syrienne. En définitive, les
chrétiens ont-ils une position communautaire sur ce sujet ou sont-ils
politiquement divisés ?
Mère Agnès-Mariam de la Croix : Je crois vraiment que les clercs
occidentaux qui vivent dans le monde arabe ne sont engagés que
mentalement dans le printemps arabe, ce sont des révolutionnaires de
papier. Qui plus est, ils n’ont pas pris la peine —parce que étrangers
au tissu social et à la synthèse identitaire orientale— d’ausculter la
tendance réelle de l’immense majorité silencieuse, chrétienne et
musulmane. Ces clercs occidentaux sont les premiers à être induits en
erreur et à démontrer qu’ils méprisent les valeurs orientales pour
lesquelles ils disent s’être engagés puisqu’ils cherchent à importer
par la force d’une conviction hors de propos le standard occidental
comme étant la norme universelle, uniquement viable, du bien être et
de la dignité. Malheureusement, regardons en face ce standard, avec
des yeux orientaux : où est l’importance donnée à la famille qui
s’effrite au point que l’identité du genre est devenue un débat à
l’ONU ? qu’en est-il des mœurs totalement révulsives pour un oriental
et pourquoi ne pas le dire puisque nous sommes libres de nous
exprimer, jamais en Orient nous n’accepterons la banalisation des
avortements ou l’isolement des personnes âgées en dehors de leurs
familles. Il est certain que le standard occidental n’est une
référence que pour les orientaux qui sont déracinés de leur propre
identité et qui vivent dans un monde virtuel pour se laisser façonner
à l’image de leurs idoles. Ce n’est pas la révolution qui fait peur au
patriarche et aux Chrétiens, mais c’est l’ingérence de l’Occident qui
laisse à penser qu’il s’agit d’une conspiration ou d’un mouvement
détourné plutôt que d’un événement entièrement spontané. Les chrétiens
peuvent être divisés politiquement, c’est leur droit. Ils ont toujours
été pluralistes et c’est leur honneur. Il n’en demeure pas moins qu’à
cause de la liberté inhérente à leur formation religieuse, ils sont
les artisans et je dirai une référence pour toute révolution digne de
ce nom.
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