Un Livre de référence : « La Dynamique de la violence en Afrique centrale » (René Lemarchand)

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Amakuru Rwanda

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Dec 29, 2009, 4:53:37 AM12/29/09
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Un Livre de référence : « La Dynamique de la violence en Afrique centrale » (René Lemarchand)

renelemarchand

Une première version de ce billet fut postée le samedi 26 décembre sur le blog Alex Engwete (English)http://i.ixnp.com/images/v6.18/t.gif.

C’est habituellement notre frère de la Rive Droite du Fleuve Congo, Gangoueushttp://i.ixnp.com/images/v6.18/t.gif, qui, dans son blog, présente et discute des livres qu’il aura préalablement lus. Je n’ai pas ici l’ambition de me substituer à lui pour entreprendre un tel travail de titan ; mais je voulais tout simplement parler brièvement d’un livre qui sort du lot des livres reçus de mes étrennes de Noël et que je feuillette en ce moment. Il s’agit du livre « The Dynamics of Violence in Central Africa »http://i.ixnp.com/images/v6.18/t.gif [La Dynamique de la violence en Afrique Centrale] par le vétéran politologue et africaniste français René Lemarchand et publié cette année par les presses universitaires de l’Université de la Pennsylvanie.

Tout comme le livre « Africa’s World War » [La Guerre Mondiale de l’Afrique] de Gérard Prunier, publié également cette année par Oxford University Press, le livre de Lemarchand est un véritable jalon, un livre de référence dans la compréhension des conflits imbriqués et à facettes multiples de la région des Grands Lacs.

Les deux livres dissipent certaines « explication[s] tenant de la science-fiction » qui passent pour de la recherche sérieuse sur les questions des Grands Lacs — y compris certaines affirmations gratuites contenues dans des rapports du très respecté International Crisis Group (ICG) ou le grand mensonge du magazine Time dans son explication de la cause de la guerre de 1998 : « En 1998, après que [Laurent] Kabila fût devenu l’ami des interahamwe, l’Ouganda et le Rwanda envahirent à nouveau le Congo, causant ce qui plus tard fut connu comme la guerre mondiale de l’Afrique ».

Comme Prunier, l’approche régionale de Lemarchand est motivée par le fait que les synergies entre ces trois anciens territoires belges (Burundi, Congo et Rwanda ; ainsi que, incidemment, l’Ouganda) rendent impératives une analyse unitaire de ces pays : « Seule une perspective régionale peut mettre en relief les configurations d’interaction violente formant la toile de fond essentielle de la propagation  de l’effusion du sang à l’intérieur des frontières et à travers les limites frontalières [de ces pays] ».

Par exemple, on ne peut commencer à se faire une idée claire du génocide rwandais de 1994 sans d’abord comprendre les implications pour toute la région du « premier génocide enregistré [des Hutu au Burundi] de l’Afrique indépendante » de 1972.

Encore une fois, tout comme dans le livre de Prunier, le livre de Lemarchand nous met garde en contre l’amalgame entre la Shoah et le génocide rwandais. En l’occurrence, « Les Juifs n’avaient jamais envahi l’Allemagne avec l’assistance d’un Etat frontalier dans le but de faire tomber son gouvernement » [Les troupes du Front Patriotique Rwandais de Kagame avaient bénéficié de l’assistance de l’Ouganda pour faire tomber le régime de Juvénal Habyarimana au Rwanda].

De plus :

 « Tracer une ligne séparant les bons des mauvais est assez facile dans le cas de l’Allemagne nazie ; au Rwanda cette distinction est plus que problématique, ne serait-ce que par le fait qu’elle défie l’équation simpliste entre des assassins Hutu et des victimes Tutsi. Cette dimension par nature complexe est celle qui est systématiquement occultée dans l’historiographie officielle rwandaise. Le slogan aujourd’hui au Rwanda, symbolisé par le mémorial émouvant aux victimes Tutsi, est ‘Ne jamais oublier !’—mais il y a un sous-entendu : ‘Ne jamais se souvenir !’ Ne jamais se souvenir du génocide des Hutu au Burundi en 1972, du massacre des réfugiés Hutu dans l’est du Congo, ou de l’élimination systématique des civils Hutu pendant et après l’invasion des soldats de Kagame en 1990. Et par-dessus tout, ne jamais se souvenir de la responsabilité de Kagame dans l’attentat qui fit s’écraser l’avion transportant les présidents du Rwanda et du Burundi à Kigali, le détonateur qui a fait exploser le génocide ».

Par ailleurs, l’ethnocratie en place aujourd’hui au Rwanda est une « dictature Tutsi » ; et elle est décrite pour ce qu’elle est : « A peine déguisée sous l’interdiction des étiquettes ethniques, la discrimination ethnique a depuis lors émergé comme la caractéristique principale du régime de Kagame, avec une ampleur sans précédent dans l’histoire du Rwanda ».

Une terrible ironie de l’histoire, en effet, puisque cette situation traduit en fait un triomphe de l’idéologie de ceux qui avaient perpétré le génocide de 1994—une affirmation contenue dans le livre de Prunier, dont un article est cité par Lemarchand : « Commentant ‘le paradoxe ultime et horrible’ du Rwanda post-génocide, Gérard Prunier a récemment observé que, quoique les génocidaires aient perdu une bataille, ils ont dans une certaine mesure gagné la guerre. ‘L’atrocité de leur idéologie a entaché les vainqueurs’, a-t-il écrit dans Le Monde Diplomatique. ‘Elle a contaminé tous les rapports sociaux et perverti les calculs politiques’ ».

Lemarchand décrit aussi sans complaisance le régime de Joseph Kabila à Kinshasa : « L’opposition politique légitime a été soit forcée à la soumission, achetée, ou soit réduite à une position marginale ». Le plus choquant, d’entrée de jeu, c’est qu’il décrit le Mzee Laurent-Désiré Kabila comme un « bouffon politique ».

La prophétie de Lemarchand sur les perspectives d’avenir de la RDC est angoissante : « Le plus grand danger pourrait provenir de la simultanéité d’insurrections violentes tant à l’est qu’à l’ouest, comme ce fut le cas au sortir de la transition à la démocratie multipartiste, confrontant ainsi les forces armées congolaises en gestation à un défi incontrôlable ». Et « de loin le scénario le plus catastrophique est celui où l’armée pourrait se dissoudre du fait des rivalités factionnelles, laissant le gouvernement dans un état d’impotence totale devant des éruptions généralisées de violence ».

Finalement, j’ai été fasciné par le déboulonnage systématique par Lemarchand de deux idées reçues sur les guerres des Grands Lacs — idées que je suis au regret d’avouer que je prenais pour des axiomes :

1) La cupidité est le mobile de la violence (idée fausse) : « La distinction fondamentale ici est entre l’exclusion comme mobile initial et la cupidité comme force motrice à une phase ultérieure de la violence intergroupale. Le passage de la violence à la cupidité n’est pas automatique ; il implique des changements majeurs dans le champ politique qui indiquent de profonds changements des configurations identitaires ».

2) Les Africains et des compagnies occidentales hors-la-loi ont commencé le trafic du coltan du sang (idée fausse) : « Parmi les formes variées de l’intervention des Etats-Unis, on doit faire référence en passant au partenariat commercial entre la compagnie américaine Trinitech et la firme hollandaise Chemie Pharmacie, dans lequel l’ambassade américaine à Kigali pourrait avoir joué un rôle ‘facilitant’. Comme l’a fait remarquer un observateur bien informé, ‘la section économique de l’ambassade américaine à Kigali a été extrêmement active au début de la guerre en facilitant la mise sur pied des partenariats commerciaux de l’exploitation du coltan’, un fait soigneusement effacé de tous les rapports officiels’, laissant seuls des Africains à être incriminés ».

 

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