1. Le premier apport des missionnaires fut d’ouvrir les Rwandais à de
nouvelles réalités culturelles et religieuses. Nul ne met en doute que les
Rwandais avaient une culture et une religion. Mais celles-ci restaient comme
stationnaires, presque figées.
Chaque Rwandais les recevait en héritage et les vivait sans trop se poser de
question. On dirait même qu’il les subissait parce qu’il n’avait pas à les
choisir. Avec l’introduction du christianisme et de ses valeurs, le Rwandais
élargit son horizon culturel et religieux. Il a la possibilité de comparer
certaines valeurs religieuses et de choisir celles qui parlent davantage à
son cœur.
Au niveau du comportement moral, bien des pratiques instinctives furent
réévaluées, certaines ont été abandonnées, d’autres nouvelles adoptées.
L’aspect matériel qui prédominait dans les us et coutumes rwandais fut
subordonné à l’aspect spirituel. C’est ainsi que par exemple on a pu avoir:
* des conversions de Rwandais malgré les risques de la
désapprobation familiale et sociale. Certains en ont été martyrisés.
* des vocations religieuses et sacerdotales[1]. C’est une
nouvelle manière de vivre que des Rwandais découvraient. Ce fut même une
libération pour certains. La dignité d’un Rwandais ou d’une Rwandaise n’est
plus réduite à sa seule capacité d’être géniteur ou mère d’enfants. La femme
rwandaise cesse d’être considérée en fonction d’un mari lui servant de
bouclier social ; elle-même peut se faire valoir dans la société et gérer sa
propre vie.
Dans le domaine culturel et religieux, on ne doit pas non plus oublier que
ce que nous en conservons ne l’a été que par les hommes d’églises. Même les
premiers essais d’une grammaire du kinyarwanda et d’un dictionnaire
kinyarwanda-français sont l’œuvre des fils de l’Eglise. Il serait difficile
d’imaginer ce que nous en dirions aujourd’hui si personne n’avait pensé à en
recueillir les éléments pour les consigner par écrit.
Par sa participation aux séances catéchuménales, à la liturgie, à l’école et
à diverses autres rencontres de chrétiens, le Rwandais a acquis une plus
grande discipline dans ses relations avec les autres, dans sa tenue et dans
son habillement. L’Eglise a donc exercé une très grande œuvre d’éducation
populaire dont on ne peut que la féliciter si l’on veut être juste à son
endroit.
2. Au niveau de l’habitat, les missionnaires nous ont apporté de nouveaux
modèles de constructions des maisons donnant plus de sécurité et de
stabilité. Ils nous ont appris à construire avec des matériaux durables, et
plus solidement. Leurs propres installations sont à considérer comme les
noyaux des premières villes rwandaises. Chacun peut facilement s’imaginer
l’aspect du Rwanda d’avant la fondation des premières missions avec tous
leurs annexes d’écoles, de catéchuménats, de dispensaires…. Le développement
urbain au Rwanda est beaucoup redevable à l’Eglise et à son extension dans
le pays. Les paroisses étaient vraiment des pôles de développement. C’est
souvent dans leurs alentours que se sont développés des centres de négoce.
C’est à partir de ces cités ou villes ecclésiastiques qu’on a enregistré les
débuts de:
* l’éclairage avec des bougies, des lampes-tempêtes, des
torches, des groupes électrogènes
* les adductions d’eau
* les centres de fabriques des tuiles et des briques
* les machines à coudre et à moudre
* les menuiseries pour la fabrique de divers matériels
* les garages
* l’imprimerie de Kabgayi et l’Euthymia de Butare
La stabilité des familles s’est aussi davantage organisée autour des
installations des missionnaires. La vie sédentaire s’est petit à petit
imposée sur la vie nomade qu’on menait auparavant, même dans les alentours
des résidences royales qui étaient souvent transitoires.
3. Au niveau des voies de communication, on doit savoir que les anciennes
routes et les ponts au Rwanda ont été souvent construits pour relier les
installations des premières missions et des écoles disséminées dans la
brousse. La route arrivait là où le missionnaire avait passé ; son
installation à un endroit équivalait à un désenclavement des gens de la
région. L’usage des vélos, des motos et des voitures au Rwanda s’est
développé avec les missions…
Le service postal intérieur fut longtemps assuré par les missions. C’est
dommage qu’on ait actuellement tendance à le négliger alors qu’on dispose
davantage de moyens pour le rendre plus efficace, plus fiable et plus
rapide.
4. Au niveau des infrastructures scolaires, on doit noter qu’avant les
missionnaires aucun Rwandais ne savait ni lire, ni écrire. C’est
l’analphabétisme total avec tout ce que comporte ce mot. Les missionnaires
ont pu adapter leur alphabet pour traduire nos idées et notre culture par
écrit. Par leurs écoles, ils ont permis l’explosion de toutes les
potentialités d’un Munyarwanda. Celui-ci s’est enrichi de ce qui provient
d’ailleurs et s’y est adapté selon qu’il en tirait des avantages.
Les séminaires et le Groupe scolaire de Butare furent les premiers centres
intellectuels au Rwanda. Bien de Rwandais qui y ont été formés ont été très
utiles à la nation [2].
L’Université Nationale du Rwanda a été fondée[3], en 1963, par les hommes
d’Eglise (les Dominicains) pour épauler le Grand Séminaire de Nyakibanda
dans la formation supérieure des Rwandais. Avant cette fondation, seuls ceux
qui avaient fréquenté le Grand Séminaire de Kabgayi-Nyakibanda, et cela
depuis 1913, pouvaient se prévaloir de cette formation. Et maintenant,
quelle juste reconnaissance du rôle joué par le Grand Séminaire dans le
système éducatif rwandais ?
Il est injuste que souvent on loue quelques personnalités tout en ignorant
ce qui fut à la base de l’éclosion de ces personnalités : l’Eglise qui les a
formées et accompagnées[4].
Il est fort dommage que les instances habilitées ne pensent pas à
réhabiliter publiquement le rôle de l’Eglise dans ce secteur-clé de la vie
d’un peuple (éducation). Qui t’éduque pose les bases de ton développement,
il t’engendre à ce développement.
5. Au niveau des infrastructures sanitaires, le grand mérite revient aux
missionnaires pour l’introduction de la médecine européenne au Rwanda de
laquelle des Rwandais doivent beaucoup pour le soulagement de leurs
souffrances et la baisse des causes de mortalité. Les missionnaires se sont
beaucoup investis dans l’éducation sanitaire des Rwandais, pour diminuer les
causes de manque d’hygiène et améliorer leurs conditions de santé.
Lors des journées consacrées à l’infirmière, on devrait penser aux premières
femmes[5] ayant œuvré dans les premiers dispensaires rwandais, souvent
incorporés dans les structures des missions comme Save, Zaza, Nyundo, Rwaza,
Mibirizi, Kabgayi et tant d’autres.
Particulièrement, c’est grâce à l’Eglise que l’on a le Centre Psychiatrique
de Ndera, le Centre des handicapés de Gatagara, des Orphelinats et des Homes
pour vieux. C’est l’Eglise qui s’occupe de ceux que les autres négligent!
C’est elle la promotrice du respect des droits d’un chacun, surtout des plus
petits économiquement et physiquement.
6. Au niveau de l’initiation à la pratique démocratique, l’Eglise est à
féliciter :
* D’abord pour son éducation à la vérité et à la charité
envers les autres : on doit savoir donner la priorité au bien commun avant
de se préoccuper des intérêts particuliers à la source de bien de conflits
interminables.
* Ensuite, dans la pratique des élections au niveau des
inama (conseils de collines) et des mouvements d’action catholique ou
associations assimilées. Ce fut une initiation des Rwandais à savoir se
choisir des responsables qui leur sont nécessaires, et pour le temps
nécessaire. On pouvait être réélu suivant qu’on avait donné de bonnes
prestations ou remplacé dans le cas contraire. Pour beaucoup d’anciens
chrétiens rwandais, ce fut une stimulation à vivre plus fidèlement l’esprit
de l’évangile afin de gagner ou garder la confiance des autres.
7. Au niveau de du gender, on doit considérer que l’Eglise a fait beaucoup
pour l’émancipation de la femme au Rwanda :
* Déjà avec l’arrivée des Sœurs Blanches, en 1909[6],
l’Eglise a montré aux rwandaises qu’elles pouvaient vivre autrement que
liées à des maris ou à leur capacité de mettre au monde. Des Rwandaises
n’ont pas tardé à embrasser leur vie déjà à partir de 1919.
* Avec les responsabilités publiques que les femmes ont
assurées dans les inama, les écoles et les dispensaires, l’Eglise les a
pratiquement sorties des bikari (parties-arrière de l’intérieur des enclos)
et des mbere (parties-arrière de l’intérieur des maisons) pour se produire,
et efficacement, en public ; elle leur a permis, au niveau plus que charnel,
d’apparaitre comme de vraies mères de la société. En fait, elle leur a donné
davantage d’occasions de prendre la parole et d’exercer plus de pouvoirs
dans la société rwandaise.
8. L’Eglise est intervenue dans d’autres secteurs de la vie sociale au
Rwanda comme :
* L’introduction de nouvelles cultures au Rwanda, surtout
pour faire face aux fréquentes périodes de famines. Des missionnaires
devenaient par endroits de sortes d’agronomes pour initier aux nouvelles
cultures.
* Le reboisement du territoire : souvent dans l‘acte de
cession des terrains aux missionnaires, on leur imposait d’implanter du bois
au moins sur un cinquième du terrain concédé. C’est avec ce bois qu’on a pu,
par la suite, développer des menuiseries, faire des constructions, équiper
des bureaux, et avoir le bois de chauffe ; les missionnaires ont également
vulgarisé la plantation des arbres fruitiers.
* Les coopératives : la première coopérative, TRAFIPRO, fut
initiée par l’Eglise ; avec l’engagement des membres des mouvements d’action
catholique ou de ceux qui terminaient les CERAR[7] et les écoles familiales,
d’autres coopératives furent fondées un peu partout dans le pays et souvent
dans le sillage des missions.
* Le sport : les premières équipes de Football au Rwanda
étaient, pour la plupart, l’œuvre des missionnaires. Divers autres types de
jeux se sont également développés avec l’encadrement des missionnaires
(pastorale de la jeunesse et des masses).
* La presse : c’est grâce à l’Eglise qu’on doit les premiers
livres imprimés en Kinyarwanda et les premiers journaux (kinyamateka, Hobe,
Théologie et Pastorale, Trait-d’union..) qui ont beaucoup aidé les Rwandais
à partager leurs pensées et à réfléchir sur leurs problèmes de société et de
vie chrétienne.
* La radio : ce qui est actuellement connue comme la Radio
Nationale a bénéficié, dans ses débuts de fonctionnement, du volontariat
notamment des séminaristes de Nyakibanda pour réaliser ses programmes de
diffusion.
L’énumération non exhaustive de ces quelques points montre à suffisance
l’immense rôle qu’a joué l’Eglise dans la construction du Rwanda plus que
dans sa destruction comme une certaine opinion voudrait le faire passer.
La célébration du 50e anniversaire de l’érection de la hiérarchie catholique
au Rwanda, le 10/11/1959, devrait offrir une bonne occasion pour réhabiliter
la vérité sur le rôle historique de l’Eglise au Rwanda. Ce ne serait du
reste que de la gratitude à son égard. Ce serait plus honnête et plus juste
de reconnaitre que ce que cette Eglise a réalisé en faveur de notre pays
dépasse de loin ce qu’elle n’a pas pu réaliser. Aux contemporains de la
relayer, ou de l’épauler, pour aller plus avant.
Publié par l’Abbé Joseph Ngomanzungu in Urunana, Revue des grands
séminaristes de Nyakibanda – Rwanda- n° 121/2008, pp.98-105.
[1] On enregistre les premiers engagements religieux de Rwandais chez les :
* Frères, en 1916, avec les professions du Frère Oswald
Rwandinzi
* Prêtres, en 1917, avec les ordinations de Balthasar Gafuku
et Donat Reberaho
* Sœurs, en 1919, avec les professions de Sr Monique
Nyirabayovu (Sr Yohanna)
Les premiers baptêmes de Rwandais adultes sont signalés en 1903 à Save.
[2] Notons en passant que dans la première moitié du 20e siècle, le Rwanda
servait de lieu de formation pour l’élite du Rwanda, du Burundi et d’une
partie de l’Est du Congo.
[3] Cette Université, que beaucoup considéraient comme une université
Catholique, a hérité des bâtiments de l’Institut Saint Jean de Ruhande
appartenant aux Sœurs Blanches.
[4] On doit aussi ne pas oublier que le Roi Charles Rudahigwa, proclamé
héros national, considérait le christianisme comme «l’âme de l’avenir du
Rwanda» ; il souhaitait qu’il imprègne toutes les institutions politiques et
sociales.
Souvent, on s’étonne de voir des jeunes se donner plus facilement le plaisir
de déprécier sans analyse ce que nos dignes devanciers appréciaient corps et
âmes. En quoi sommes-nous leurs héritiers ?
[5] Une de ces femmes est Gudula Nyirabalima qui aidait les missionnaires de
Save à panser les plaies de Rwandais dans les débuts de leur installation.
[6] A leur suite, d’autres congrégations féminines sont venues se mettre au
service des Rwandais: Bernardines (1932), Pénitentes (1936), Sœurs
Carmélites (1952), Sœurs Auxiliatrices (1954), Religieuses de l’Assomption
(1954), Petites Sœurs de Jésus (1956), Sœurs de Saint Vincent (1956) et tant
d’autres.
On s’imagine mal ce qu’auraient été tant d’œuvres sociales au Rwanda s’il
n’y avait pas eu le concours des missionnaires!
[7] CERAR=Centres d’Enseignement Rural et Artisanal au Rwanda.