Idex à Strasbourg : « l'institut
de l'innovation pédagogique », conçu comme un « lieu pour parler
d'enseignement » à l'université (N. Poteaux)
Nicole Poteaux, directrice du Lisec
(Laboratoire international des sciences de l'éducation et de la
communication) - Alsace
© DR
« Ne peut-on pas remettre en question nos modèles pédagogiques ? Je
prétends, à cet égard, que les étudiants ne travaillent pas vraiment
à l'université. Ils viennent plutôt écouter et prendre des notes.
Ils devraient travailler davantage de façon interactive avec les
enseignants et avec leurs pairs, grâce à des espaces adaptés »,
souligne début juillet 2012 auprès d'AEF Nicole Poteaux, professeur
en sciences de l'éducation à l'université de Strasbourg et
initiatrice en 2010 d'un projet strasbourgeois, dit de « Maison de
pédagogie universitaire ». Ce projet a largement inspiré un volet de
l'idex sous l'intitulé « institut de l'innovation pédagogique » (AEF
n°
143332) et a donné lieu à de premières initiatives.
« [Il] a été initié sur le mode 'bottom-up', avec des rencontres
informelles [d'enseignants] sous forme d'ateliers. [Aujourd'hui],
nous sommes impatients de voir la suite qui lui sera donnée »,
indique Nicole Poteaux, dans un entretien à AEF.
Interrogé sur l'état d'avancement du projet dans le cadre de l'idex,
Guy-René Perrin, délégué général aux investissements d'avenir,
précise qu'il compte proposer à l'université de « lancer ce projet
dès l'automne 2012 », avec des moyens de l'ordre de 800 000 euros
par an. « Ce lancement passe par le recrutement d'un(e) chargé(e) de
projet, la formation d'un groupe projet et la formation d'un comité
d'experts scientifiques internationaux », précise-t-il.
AEF : Aux origines de l'institut de l'innovation
pédagogique, il y avait un projet de « Maison de la pédagogie
universitaire », que vous avez rédigé en 2010. De quoi s'agit-il ?
Nicole Poteaux : Le terme de « maison » avait été
choisi exprès, car dans l'université française, les
enseignants-chercheurs manquent de lieux pour parler d'enseignement.
Or les universités doivent se préoccuper de recherche sur les
questions d'enseignement et d'apprentissage. Parmi les actions
proposées, il devrait d'abord y avoir une activité de réflexion
partagée, sous forme de conférences, de cafés pédagogiques, de
journées de formation, de séminaires d'échanges d'expérience. Ce
lieu de ressources [livres, articles, conseillers, etc.] devrait
également comprendre une sorte de « guichet » permettant de répondre
à des questions ponctuelles : les enseignants pourraient se référer
à des personnels d'expérience ayant acquis certains savoir-faire.
Enfin, on devrait y faire de la recherche interdisciplinaire dans
les champs de l'épistémologie des sciences enseignées, des
didactiques des disciplines, de la pédagogie universitaire : par
exemple, tel enseignant-chercheur en chimie intéressé par ces
questions pourrait participer à des projets de recherche sur contrat
ponctuel sans quitter son laboratoire de rattachement.
AEF : Vous êtes-vous inspiré d'expériences menées
à l'étranger ?
Nicole Poteaux : Moi, qui suis angliciste, suis en
effet partie de la culture anglosaxonne, mais aussi d'expériences
francophones - belges, suisses, québécoises. Dans ces pays, on s'est
interrogé sur ce que doivent être l'apprentissage et l'enseignement
à l'université, au XXIe siècle : les enseignants font travailler
leurs étudiants différemment et la mission d'enseignement est
valorisée dans la carrière. On n'y pense pas, comme en France, qu'il
suffit d'être savant pour savoir enseigner, mais on va plutôt
demander aux nouveaux enseignants d'avoir un diplôme en pédagogie. À
Strasbourg, nous nous sommes déjà inspirés de ces démarches pour
créer des ateliers d'analyse des pratiques pédagogiques pour les
jeunes doctorants : pour les valoriser, nous sommes en train de
monter un projet de
DU de
pédagogie universitaire.
Globalement, donc, le rapport au savoir n'est pas le même. Mais
apprendre, c'est savoir intégrer des connaissances, les transformer
et les organiser. Le fait qu'à Londres, les bibliothèques soient
ouvertes 24h sur 24h, est significatif. Pour ma part, je trouve que
les universités françaises manquent de lieux de travail pour les
étudiants, pour étudier, discuter, travailler en groupe. Nous
pourrions y réfléchir.
AEF : À quels publics se destinerait cette
« Maison de pédagogie universitaire », devenue aujourd'hui
« institut » ?
Nicole Poteaux : Tous ceux qui veulent : les
jeunes enseignants, chercheurs ou non, qui démarrent dans le métier,
ceux en fin de carrière souhaitant faire part de leur expérience, et
tous les autres désireux de réfléchir à leurs activités
d'enseignement. Car il nous faut prendre en compte un phénomène
galopant : les amphis se vident de leurs étudiants, qui ont compris
qu'ils pouvaient aussi trouver du contenu de bonne qualité sur
internet. Le rapport des enseignants-chercheurs aux
Tice est ambivalent, comme l'a montré une
recherche menée dans le cadre de la Maison des sciences de l'Homme
de Lorraine (1). Les enseignants ont l'habitude d'évaluer ce qu'ils
ont enseigné en cours ; l'idée d'évaluer des compétences se
développe doucement. Par ailleurs, force est de constater que même
en cours, les étudiants sont sur Twitter, Facebook ou regardent des
séries. Ils sont toujours branchés : cette réalité , il faut
l'affronter et en discuter. Il y a des solutions à esquisser : vu
l'ampleur de l'absentéisme, même en TD, une réflexion est à mener
sur l'évolution des publics, ainsi que sur l'évolution des
technologies et de leurs usages. Autrement dit, nous avons à
réfléchir à d'autres modes de travail avec nos étudiants.
Pour autant, assimiler l'innovation pédagogique seulement aux
nouvelles technologies est une erreur courante. Mettre des cours sur
Moodle, par exemple, ne change rien au modèle de transmission
dominant. Ne peut-on pas remettre en question nos modèles
pédagogiques ? Je prétends, à cet égard, que les étudiants ne
travaillent pas vraiment. Ils viennent plutôt écouter et prendre des
notes. Ce n'est pas un travail intellectuel suffisant. Ils devraient
travailler davantage de façon interactive avec les enseignants et
avec leurs pairs, grâce à des espaces adaptés. Pour être attractives
dans la concurrence européenne, voire internationale, les
universités doivent se préoccuper de la qualité de leur
enseignement. Pour avoir de bons étudiants, il faut avoir un
enseignement de qualité.
AEF : Pouvez-vous préciser quels seraient les
« objectifs » majeurs de ce lieu de réflexion, pour tel ou tel
cursus universitaire ?
Nicole Poteaux : Pour chaque enseignement
dispensé, des questions se posent à deux titres. Sur le plan
scientifique, on peut se demander comment sont choisis et organisés
les savoirs composant une maquette de diplôme, ou comment passer de
savoirs savants à des savoirs enseignés et appris par les étudiants,
et on peut aussi envisager de nouvelles didactiques universitaires.
Et, sur le plan pédagogique, d'autres questions se posent : quelles
sont les stratégies mises en œuvre par les enseignants et les
étudiants ? A quels modèles pédagogiques l'université se
réfère-t-elle pour organiser ses enseignements et ses formations ?
Enfin, comment la recherche sur ces questions de qualité pédagogique
peut-elle influer sur la réussite des publics en formation ?
AEF : Dans quelles conditions le projet initial
pourrait-il se réaliser ?
Nicole Poteaux : Il a émergé il y a trois ans, dans le
cadre du collégium « Éducation et Formation » dont je suis
responsable (2). Lorsque je l'ai porté au président [Alain Beretz]
en 2010, il m'a conseillé d'en faire part à Guy-René Perrin [délégué
général aux investissements d'avenir]. Le comité dédié au
PIA a décidé
d'en reprendre l'idée pour en faire un instrument proposé dans
l'idex, baptisé « Institut d'innovation pédagogique pour
l'enseignement supérieur ». Sur le plan de la méthode, ce projet a
été initié sur le mode bottom-up, avec des rencontres informelles
sous forme d'ateliers, sur des thèmes annoncés : « pédagogie
interactive en amphi », « le développement personnel des
enseignants-chercheurs », « l'évaluation des étudiants » etc. Lancés
en 2011, ces petits groupes ont été animés par Denis Berthiaume
[professeur invité (AEF n°
163155)] de l'université de Lausanne et moi-même.
Nous sommes impatients de voir la suite qui lui sera donnée…
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Jean-Marc DOUGUET, centre international REEDS-OVSQ, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines,
Bâtiment Aile Sud, 15 Bergerie Nationale, 78120 Rambouillet, France, (Secrétariat: 33.1.39.25.31.14 ou 31.24),
Site internet: http://newsreels.KerBabel.net/REEDS; www.education.ovsq.uvsq.fr