Pascal.Dufrenoy
unread,Nov 25, 2007, 4:35:19 PM11/25/07Sign in to reply to author
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to Atelier Poétique
La Brocante aux chimères
Le 21 septembre 2007.
Quel âge pouvait avoir mon mentor ? Difficile de se faire une opinion...
La brume grisâtre s'enroulait en volutes paresseuses autour de nos
manteaux... Nous longions une des courbes du fleuve non loin des Mill
Wall Docks, mon guide pressait le pas, en proie à une anxiété
grandissante.
- << Dépêchons-nous ! Le maître vous attend. >>
Nous pénétrâmes plus avant dans Manchester Road contournant Glengall
Road au-delà des sinistres boyaux de Whitechappel... Nous entendions
comme une respiration sourde, la voix humide des eaux lourdes et
glauques d'un cours d'eau qui semblait être la Tamise, sans l'être
véritablement... Dans cet univers bizarre, tout était comme biaisé,
j'évoluais dans une atmosphère singulière... Nous pouvions être tout
aussi bien à Londres, Hambourg, Anvers ou Gand...
Nous arrivâmes enfin dans une tortueuse et infâme venelle. Sur un
trottoir éventré se tenait accroupie une détestable boutique dont
l'éclat verdâtre de l'étalage luisait comme un OEil de poulpe...
La librairie sise singulièrement rue du Martinet portait un nom
étrange :
<< Au Fou de Bassan >>. Me glissant à la suite de mon obscur compagnon
dans l'antre équivoque, j'eus l'explication de cette enseigne
ornithologique : cet ancien atelier de taxidermiste était resté dans
son état initial, son actuel propriétaire s'était simplement contenté
d'ajouter de longues étagères le long des murs où trônaient déjà
d'innombrables animaux, créatures ayant pactisé leur immortalité au
prix d'un immobilisme funèbre...
Sur les planches encombrées s'entassaient de vénérables reliures. Le
[i]Grillon du foyer, La Petite Dorritt et tous les trésors de monsieur
Charles Dickens[/i] côtoyaient les terribles récits de monsieur Poe.
Dans une armoire vitrée bâtie d'un bois sombre et odorant, progéniture
maudite d'une redoutable jungle de Bornéo, guettaient les ouvrages
interdits :
L'Heptaméron où dort Maguth le redoutable, le formulaire de magie
noire de Zacharius Zentl, le Grimoire de Wickstead, les hermétiques
Clavicules de Salomon et le très redouté Grimoire Stein.
Paradoxalement, l'homme qui se dressait derrière le comptoir surchargé
d'ouvrages possédait un air apaisant. Grand, large et bien découplé,
ses cheveux drus étaient d'une blancheur de neige, bien que très âgé,
il conservait cet air énergique que je lui avais toujours connu. Notre
première rencontre datait de mon enfance à jamais disparue, sous la
tente improvisée de mes draps de lit, dans une campagne de vacances
peuplée de cris de chouettes et de glapissements nocturnes, à la lueur
vacillante d'une lampe de poche, je l'avais accompagné des étés
entiers dans ses innombrables et fantastiques aventures.
<< Tom, avancez un siège à notre ami le chaland, il semble transi,
approchez-vous du poêle, nous allons nous réchauffer avec un bon toddy
au genièvre[1]... >>
Je dévisageais mon interlocuteur, malgré les années, les traits
étaient semblables à mes souvenirs...
<< Monsieur Dickson ! >>
Il me coupa avec un sourire...
<< Non, mon cher chaland, pour tout le monde, je suis devenu le
libraire, mes aventures sont terminées, ne restent plus que les
fascicules jaunis de ces mystères à jamais résolus, bien que... Et ce
cher Tom Wills s'acquitte ma foi, fort bien de son rôle de commis ... >>
Il alluma une courte pipe bourrée d'odorant Cavendish et m'invita à en
faire de même, la chaleur du grog irradiait mes membres gourds, et la
fumée des pipes dissolvait dans des vapeurs bleutées l'oppressante
ambiance du début...
<< Je vous ai demandé de passer mon cher chaland afin de vous confier
une OEuvre que l'on croit à jamais amputée, la première édition a été
publiée pendant la dernière guerre, l'auteur dit avoir perdu ou brûlé
une centaine de pages, mais vous ne le connaissez que trop bien, sa
propre vie est devenue une légende, et bien qu'il soit mon créateur,
je ne suis pas certain de tout, S'appelait-il Raymond Marie De Kremer
ou Jean Ray à moins que ce ne fut John Flanders ?
Fut-il contrebandier sur la rum-row[2], marin ? A-t-il fait de la
prison ? Qu'importe ! Après tout, seul son génie fantastique demeure.
Et je ne suis même pas absolument sûr qu'il soit mort... Des êtres aussi
fantastiques, sont-ils seulement mortels ? >>
A la vue du manuscrit, je me mis à trembler, ainsi la version initiale
de Malpertuis existait... C'était inespéré ! Bien que très échauffé par
cette proposition, j'étais en proie à un doute, où étais-je
exactement ? J'avais cru reconnaître Londres ou une autre mégalopole
européenne, mais je n'en étais pas certain, je me décidais donc à
poser la question fatidique à mon énigmatique interlocuteur.
<< Vous êtes dans l'autre monde, de l'autre côté du miroir. Comme votre
père, jadis... Vous étiez déjà allé aux frontières de ce monde
parallèle, mais sans jamais en franchir la ligne jusqu'à aujourd'hui,
Jean Ray vous a fait traverser la grille, rappelez-vous les paroles du
regretté Alain Doremieux : << Il vous plonge dans une nuit peuplée de
monstres inédits où toutes les terreurs peuvent arriver, où
l'impossible est possible, où le cauchemar vous guette à chaque détour
comme les apparitions dans les << trains fantômes>> des foires. C'est
hallucinant, irresponsable ; on en émerge comme d'une plongée dans un
bain de souffre... Bref, c'est magnifique. >> Tout est dit... >>
<< Pensez-vous, cher détective, qu'il soit réellement disparu ? >>
<< Je vous l'ai dit, je ne peux me prononcer sur ce sujet, j'ai hérité
de ses livres où l'on évoque les anciens dieux d'un monde plus
qu'antique... Un monde où dieux et diable se confondaient intimement...
Jean Ray disait lui-même : << les dieux naissent, les dieux existent ou
ont existé. Ils naissent des hommes. Ils ont par conséquent la vie des
hommes, ils meurent comme les hommes. Comme ils vivent de croyance en
eux ; aussi longtemps qu'on croira en eux, ils vivront ... Le démon est
un esprit fraternel. Dans la Bible, il apparaît. Pourquoi sous la
forme du serpent ? Enfin... Il veut donner la science aux hommes.
Ensuite, dans la mythologie, il apparaît sous la forme de Prométhée
qui leur apporte le feu. Il a tellement pitié des hommes qui ont froid
que pour eux il vole le feu. Ensuite, le démon, ou l'ange méditatif,
c'est au Moyen Age qu'on lui fait une mauvaise réputation ! Surtout
pour lui mettre à dos des crimes ou des méfaits commis par les hommes.
Mais c'est plutôt une forme ou une force quasi-fraternelle... >> (Jean
Ray parle, Jacques Van Herpe) L'enfer est dans votre monde mon cher
chaland, dans votre monde... Jean Ray était en quelque sorte un
taxidermiste, en faisant revenir à la vie ce qui n'existe plus,
monstre, goules, démons du passé, il détruit le miroir qui sépare la
mort de la vie et nous montre une facette obscure des hommes... >>
La rue était plongée dans la plus opaque des obscurités, Dickson me
tendait maintenant un paquet ordinaire grossièrement ficelé... En me
fixant au plus profond de mon être il me fit cette recommandation
<< Méfiez-vous des apparences, cher chaland, votre univers est
impitoyable, car les monstres y ont un visage des plus ordinaire, il
n'en sont pas moins dangereux... Méfiez-vous des fenêtres éclairées dans
l'obscurité rappelez-vous la phrase des Derniers contes de Canterbury
à la page 133 << Une fenêtre dans la nuit est une épouvante. J'ai connu
des gens qui devinrent fous rien que pour avoir attendu l'être de
cauchemar, surgi des ténèbres, qui collerait sa mortelle face aux
carreaux >> >>
Au même instant, sur le trottoir d'en face, une maison s'éclaira !
Dickson dans un bon se rua vers le volet...
<< Ne regardez pas, malheureux !! >>
Mais, trop tard, effet du toddy au genièvre ou du discours fascinant,
je perdis connaissance sur une vision d'épouvante...
*
La soirée est fraîche et humide, je m'éveille courbaturé par la roide
banquette de cuir de ce Pub désert à cette heure tardive. Le patron me
dévisage d'un air goguenard...
<< Et bien Gov'nor ! Ma foi, je pense que vous avez fêté la kermesse de
fort belle manière! Un café, pour vous remettre ? >>
D'un geste, je refuse son offre généreuse, je suis hagard, je demande
d'une voix pâteuse où je me trouve...
<< Mais dans la bonne ville de Gand, mon ami, la reine des Flandres... >>
Je me rue dans la ruelle pentue à la recherche de mon précieux paquet,
mais je ne retrouve rien... D'un OEil ébahi, je regarde le nom de la
voie,
Rue du Martinet... Alors, à l'instar du héros Jean-Jacques Grandsire, je
lève la tête et je comprends que Jean Ray m'a joué un dernier tour
<< Soudain je m'arrêtai en poussant un cri étouffé.
-Là... Là...
Nous étions devant Malpertuis.
La maison (...) se dressait dans la nuit, énorme et noire comme une
montagne. Ses volets étaient clos comme les paupières des morts et le
porche avait des profondeurs sinistres de gouffre (Malpertuis, Jean
Ray, p.129) >>
Si je veux récupérer le manuscrit, il va me falloir pénétrer dans
l'énorme maison du haut de la rue, et franchir de nouveau la frontière
du miroir... Et surtout, surtout, ne plus regarder par la fenêtre...