L'animal et nous (Le Devoir, 13-14 juin)

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Ethique animale

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Jun 15, 2009, 12:36:33 PM6/15/09
to AMIS DES ANIMAUX
http://www.ledevoir.com/2009/06/13/254981.html

Philosophe, juriste, chercheur invité à la faculté de droit de
l'Université d'Amsterdam, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (jbjv.com) a
publié Éthique animale (PUF, 2008).

Q - L'histoire des relations entre les hommes et les bêtes en Occident
peut-elle être résumée comme une longue atténuation de la différence
entre l'homme et l'animal?

Oui et non. Il y a bien, d'un côté, atténuation de la différence pour
plusieurs raisons. J'en citerai trois.

Premièrement, le progrès scientifique. Depuis l'évolutionnisme de
Darwin, le développement des sciences animales, telles que la zoologie
et l'éthologie, et les résultats de la génétique, qui permettent
d'établir que nous partageons 99 % de notre ADN avec le chimpanzé, il
est beaucoup plus difficile d'affirmer aujourd'hui que l'homme n'est
pas un animal, c'est-à-dire que la différence entre les deux n'en est
pas une de degré mais de nature. Ce que montre la science un peu plus
chaque jour, c'est qu'il n'y a pas d'un côté l'homme et de l'autre
l'animal, mais seulement un animal humain et des animaux non humains.

Deuxièmement, le progrès «philosophique», si l'on peut dire. Depuis
les années 1970, la réflexion sur le statut moral de l'animal, ou
l'étude de la responsabilité des hommes à l'égard des animaux, s'est
accélérée, surtout dans le monde anglo-saxon, pour se constituer en un
domaine de recherche extrêmement riche, donnant lieu aujourd'hui à un
grand nombre de publications et d'enseignements dans les universités.
C'est ce que l'on nomme «l'éthique animale».

Ces travaux ont permis de remettre en cause, de discuter et de
réévaluer la relation entre l'homme et l'animal, de manière parfois
radicale. L'activisme et les grands médias ont également contribué à
en faire un véritable sujet de société. Le simple fait que les médias
s'intéressent de plus en plus à cette question, comme le prouve cet
entretien lui-même, est le signe d'une évolution -- positive, à mon
avis -- dans la relation entre l'homme et l'animal. Aujourd'hui plus
qu'hier, la question de leur différence et, surtout, de ce qu'elle
implique se pose.

Troisièmement, la baisse d'influence progressive du christianisme dans
nos sociétés. Depuis 2000 ans, la pensée occidentale sur l'animal est
dominée par cette conviction chrétienne qu'il y a, entre l'homme et
l'animal, une irréductible différence de nature, puisque le premier a
été créé à l'image de Dieu, et le second, pour l'usage de l'homme.

De ce point de vue, la différence n'est pas descriptive, elle est
normative, elle n'est pas un constat, mais un jugement: l'homme
diffère de l'animal parce qu'il lui est supérieur, leur relation est
très hiérarchisée. Ce n'était pas le cas en Occident avant
l'apparition du christianisme (la réflexion antique sur l'animal est
très généreuse et implique chez certains, comme Pythagore, Plutarque
ou Porphyre, une défense du végétarisme) et ce n'est toujours pas le
cas ailleurs qu'en Occident (les conceptions orientales de l'animal,
notamment, sont beaucoup plus égalitaristes).

Donc, le christianisme a en quelque sorte «figé» la relation entre
l'homme et l'animal depuis deux millénaires et sa baisse d'influence
actuelle, avec la sécularisation des sociétés, permet de remettre en
cause, aujourd'hui beaucoup plus facilement qu'hier, ce dogme de la
différence de nature entre l'homme et l'animal.

Voilà quelques-uns des facteurs susceptibles de justifier l'évolution
comme une «atténuation de la différence entre l'homme et l'animal».

D'un autre côté, il faut ajouter quelques nuances à ce tableau trop
naïf. Je ne parle pas de ces poches de résistance minoritaires, des
créationnistes qui rejettent encore la théorie de l'évolution aux
néocartésiens qui doutent encore de l'existence même d'une souffrance
animale. Ces courants existent, on peut le déplorer, mais ils ne
menacent pas la tendance générale. Je veux seulement poser une
question: on sait aujourd'hui que l'homme est plus proche de l'animal
qu'on ne le pensait, mais que fait-on? Le temps n'est pas qu'aux
découvertes scientifiques et aux développements philosophiques
précités, il est aussi celui de l'élevage industriel, de la
massification de l'exploitation animale dans tous les domaines, des
charniers de poulets et de cochons vivants en période de grippe
aviaire ou porcine et d'une destruction inédite de l'environnement
naturel.

À quoi sert-il donc de mieux comprendre l'homme et l'animal, si ce
n'est pas pour que le premier en tire les conséquences qui s'imposent
et change son comportement à l'égard du second?

Q Quel est le propre de l'animal et le propre de l'homme pour nous
aujourd'hui?

On vous dira que le propre de l'homme est la raison, la parole
(langage articulé), la conscience de soi, la spiritualité, la morale,
la politique, la fabrication d'outils, les émotions, l'art,
l'érotisme, la culture, le rire, etc. Ces critères sont connus, ils
n'ont guère évolué depuis des siècles. Ce sont ceux utilisés par
l'anthropocentrisme moral commun au christianisme et à l'humanisme
pour justifier l'exploitation animale depuis 2000 ans. Ils sont
présentés comme des preuves de l'irréductible supériorité de l'homme
sur l'animal, qui vaut permission d'exploitation et, souvent, d'abus.

En réalité, ils sont tous discutables, et c'est exactement ce que
montrent les sciences animales depuis plusieurs décennies. Les singes,
dauphins et éléphants passent le test du miroir, qui ferait la preuve
d'une conscience de soi, et peuvent apprendre un langage articulé. Ni
les émotions, ni le sens de la justice, ni l'organisation politique,
ni l'érotisme, ni l'humour, ni la culture (sous la forme d'une
transmission d'un savoir-faire de génération en génération, y compris
chez les oiseaux) ne sont absents du monde animal.

La différence n'en est donc pas une de nature, mais de degré
seulement. Le propre de l'homme n'est pas de faire autre chose, mais
de faire mieux, plus complexe, plus fort, plus loin. Et encore, il y a
des exceptions. Le primatologue japonais Tetsuro Matsuzawa a établi
que le chimpanzé a une meilleure mémoire immédiate que l'humain adulte
normal.

Le philosophe britannique Bertrand Russell a bien résumé la situation:
«Nous pouvons détruire les animaux plus facilement qu'ils ne peuvent
nous détruire: c'est la seule base solide de notre prétention de
supériorité. Nous valorisons l'art, la science et la littérature,
parce que ce sont des choses dans lesquelles nous excellons. Mais les
baleines pourraient valoriser le fait de souffler et les ânes
pourraient considérer qu'un bon braiment est plus exquis que la
musique de Bach. Nous ne pouvons le prouver, sauf par l'exercice de
notre pouvoir arbitraire. Tous les systèmes éthiques, en dernière
analyse, dépendent des armes de guerre.»

J'aurais donc tendance à dire que le propre de l'homme est d'être le
seul animal à refuser de l'être. Le seul à refouler cette communauté à
laquelle il appartient malgré lui, chaque fois qu'il emploie le mot
«animal» pour signifier «animal autre que l'homme», chaque fois qu'il
emploie le mot «bête» pour réaffirmer que cet autre-que-lui est en
outre stupide, donc inférieur. Le seul à avoir besoin de se rassurer
constamment sur sa fameuse différence, comme si la reconnaissance de
ce que nous partageons avec les animaux -- dont nous sommes -- nous
rendait moins humains, alors que c'est tout le contraire.

Q - Y a-t-il une différence dans le traitement des animaux de ferme et
des animaux de compagnie? Ou alors, pourquoi a-t-on l'impression que
les premiers sont souvent encore traités comme des animaux-machines et
que les seconds sont plutôt vus comme des semblables, des amis?

La différence de traitement est évidente: il y a des animaux qui
naissent pour mourir pour nous et d'autres qui naissent pour vivre
avec nous. Il y a ceux que l'on tue et ceux que l'on câline. La
plupart de ceux qui se présentent comme des «amis des animaux», qui
possèdent de nombreux chiens et chats, par exemple, ou sont fascinés
par telle ou telle espèce sauvage, mangent tous les jours de la viande
d'autres animaux, qu'ils seraient sans doute incapables de tuer eux-
mêmes mais qu'ils acceptent de consommer parce que c'est «bon». Les
mêmes s'offusquent que les Chinois, eux, mangent les chiens et les
chats que nous tenons, nous, pour nos meilleurs amis.

Cette «schizophrénie morale», qui consiste à caresser les chiens et
les chats tout en plantant nos fourchettes dans des vaches et des
poulets, porte un nom: spécisme. De la même manière que le racisme est
une discrimination selon la race et que le sexisme en est une selon le
sexe, le spécisme est une discrimination selon l'espèce. Il consiste à
attribuer différentes valeurs ou différents droits à des êtres sur la
seule base de leur appartenance à une espèce.

Les critères utilisés pour distribuer nos préférences sont extrêmement
variables. Il peut s'agir de la taille de l'animal (préférence pour la
mégafaune), de sa familiarité, qui s'exprime à travers une préférence
pour des espèces-symboles (lion, aigle, baleine, etc.) et une
distinction entre animaux domestiques et animaux sauvages. Certains
vont faire de la domestication un critère de sympathie, d'autres au
contraire sont fascinés par les animaux sauvages, qui incarnent la
pureté d'une nature virginale.

Il y a aussi le critère esthético-affectif, qui semble être le plus
courant et qui distingue des animaux «mignons», comme la plupart des
bébés (qui incarnent la fragilité, l'innocence, l'enfance et
mobilisent des sentiments affectifs puissants), et d'autres
«dégoûtants». Ou encore entre des animaux «innocents» (par exemple,
les biches) et d'autres «dangereux» (féroces, venimeux).

Le spécisme se décline selon des motifs extrêmement variés: religieux
(vache sacrée), superstitieux (chat noir), culturels, politiques,
économiques, etc. Le spécisme n'est ni universel ni inné, sinon il ne
serait pas culturellement variable: il est socialement construit.

Et si nous trouvons tellement naturel de tuer certains animaux et d'en
adorer d'autres, c'est que cette discrimination nous est inculquée
durant les premières années de notre vie: l'enfant ne fait jamais le
«choix» de manger de la viande. On le nourrit de certaines espèces,
qui peuvent mourir, et on l'entoure d'autres espèces, envers
lesquelles on va au contraire développer l'attachement, comme les
animaux de compagnie.

La littérature pour enfants est extrêmement intéressante de ce point
de vue, puisqu'elle distribue les rôles, véhicule des stéréotypes en
distinguant les «bons» et les «mauvais» animaux, les sympathiques et
les méchants. Elle trompe également les jeunes lecteurs sur le sort
véritable des animaux de ferme, en présentant vaches, veaux, cochons
en liberté, se roulant dans la paille avec leurs petits, tout sourire
et finalement très heureux de finir dans notre assiette. Ces images
d'Épinal de la simplicité rurale sont bien loin de la réalité de
l'élevage industriel. Les livres ne représentent jamais des animaux de
ferme se faire marquer, castrer, débecquer ou abattre. Il n'est pas
question du confinement, de la surpopulation, des maladies et des
blessures. Si cette violence était assumée, nous ne la dissimulerions
pas.

Q - Comment jugez-vous certains excès comme les hôtels de luxe pour
toutous, la nourriture bio pour les chats, les vêtements griffés pour
les deux?

Ces phénomènes ne sont pas radicalement nouveaux. Ils ont commencé dès
lors que nous sommes passés d'un animal «domestique», dont l'usage
était surtout utilitaire (le chien, par exemple, utilisé depuis 13 000
ans pour la chasse et la protection), à un animal «de compagnie», dont
la fonction était seulement ornementale.

Ce déplacement a eu lieu au XVe siècle, avec le retour en Europe des
conquistadors impressionnés par les «animaux mascottes» d'Amérique du
Sud. Rapidement, les dames ont eu leur petit chien à la cour, et dès
le XVIIIe siècle il y avait des auteurs pour en dénoncer les excès: on
s'indignait par exemple que ces animaux décoratifs étaient mieux
nourris et mieux soignés que certains humains.

Ce débat ne date donc pas d'hier, mais il s'est accentué avec la
démocratisation du phénomène des animaux de compagnie au XIXe siècle
(on les appelait alors des animaux «de tendresse») et sa massification
au XXe siècle: ils sont plus nombreux, plus présents, et on dépense
davantage pour eux. Avec l'alimentation, les jeux, les pensions, le
toilettage, les assurances, les soins, les concours de beauté, la
presse spécialisée et même l'enterrement ou le clonage, c'est devenu
un marché comme un autre, et non le moindre.

Que faut-il en penser? D'abord, je pense qu'il est important de
relativiser: pour un chien en hôtel de luxe, combien sont abandonnés
dans la rue, affamés, battus, euthanasiés chaque jour? Il ne serait
pas honnête de réduire la question des animaux de compagnie à ces
«excès dans le bon sens», si on peut dire, alors que les vrais
problèmes sont ailleurs. Il fallait le dire, je réponds maintenant à
votre question.

L'animal de compagnie a clairement une fonction narcissique. L'amour
des animaux est un amour égoïste. L'animal valorise l'homme, qui est
au centre de son attention, de son univers, et qui a sur lui un
pouvoir de vie ou de mort, ne serait-ce que par l'alimentation
quotidienne. Je suis convaincu que nous n'aimons pas tant l'animal lui-
même que sa dépendance à notre égard.

Pour renforcer son contrôle, le maître se construit à travers
essentiellement deux comportements: le dressage et le maternage. Le
dressage permet à l'homme de satisfaire son besoin d'autorité, en
assujettissant et en dominant l'animal, que des spécialistes, des
professionnels peuvent même lui livrer «clés en main» comme une
voiture prête à être conduite. Le maternage, qui s'exprime à travers
une avalanche d'affection, de nourriture excessive (il y a une
confusion courante entre affection et nourrissage) et de soins divers,
revient à considérer l'animal comme un enfant. Il est même créé pour
cela: nos animaux de compagnie sont sélectionnés pour conserver des
caractères infantiles à la fois dans leur comportement (néoténie) et
leur morphologie (pédomorphisation), c'est ce qui nous fait «craquer»
puisque c'est ce qui répond à notre besoin de maternage.

L'animal de compagnie n'est autre qu'un animal-miroir, un faire-valoir
que nous aimons parce qu'il nous renvoie l'image d'un être supérieur,
à la fois pour soi (c'est sa fonction narcissique) et aux yeux des
autres (c'est sa fonction ostentatoire).

Il y a du vrai dans l'expression «Tel chien, tel maître»: on choisit
souvent l'animal en fonction de l'image qu'on veut donner de soi. Ceux
qui envoient leur chien dans des hôtels de luxe ou les habillent de
vêtements griffés ne le font pas pour lui, mais pour l'image que cela
donne d'eux-mêmes -- le premier message étant en l'occurrence: «J'ai
suffisamment d'argent pour le faire», le second: «Je suis un bon père
ou une bonne mère de famille».

Le cas de la nourriture bio, que vous évoquez, me semble différent:
s'il est établi que les produits chimiques, agents de conservation,
stabilisants et pesticides présentent un risque pour la santé, il ne
me semble pas absurde de veiller à réduire leur utilisation pour tout
le monde. Les hommes, les animaux et même l'environnement ne s'en
porteront que mieux.
Ce qui est particulièrement intéressant dans ce débat, c'est ce qu'il
nous révèle sur l'évolution de la société dans laquelle nous vivons.
Si l'animal de compagnie sert à cela, cela signifie-t-il que la
société d'aujourd'hui ne peut plus satisfaire le besoin d'autorité des
uns, de maternage des autres, d'affection de tous? Quels manques,
quels besoins ces comportements tentent-ils de combler et pourquoi les
relations sociales ne peuvent-elles plus le faire? L'institution de
l'animal de compagnie est certainement liée à la nostalgie du monde
rural — le mode de vie urbain ne permettant plus d'avoir un contact
quotidien avec l'animal, qu'on reproduit donc en fabriquant des
animaux de compagnie — à l'isolement social, à l'atomisation de la
société qui crée des manques affectifs, à la société de consommation
qui pousse à posséder toujours plus, voire à la dénatalité qui, dans
certains cas, peut expliquer l'infantilisation de l'animal.
Il faut aussi penser à l'évolution de la famille: le dressage, surtout
populaire chez les hommes, répond peut-être à la disparition de
l'autorité paternelle, et le maternage, surtout populaire chez les
femmes, à un déficit peut-être causé par l'évolution du travail des
femmes au cours du dernier siècle. C'est du moins une hypothèse
défendue par certains sociologues, qui vaut d'être considérée.

Une dernière piste est celle de l'animal-rédempteur: je parlais tout à
l'heure de la schizophrénie morale qui fait notre quotidien et qui,
inconsciemment, passe peut-être mal. On pourrait alors imaginer que
l'animal de compagnie sert de rédemption à la culpabilité d'exploiter
sans vergogne d'autres animaux: toute cette affection, cette
compassion, cet amour que nous déversons sur les uns sert peut-être à
nous donner l'illusion de compenser le mal que nous faisons aux
autres.

Dans tous les cas, que l'animal de compagnie soit miroir, faire-valoir
ou rédempteur, il est un formidable révélateur de l'homme.

Q - Avez-vous un animal et quels sont vos rapports avec lui, le cas
échéant?

Je ne possède aucun animal, à la fois parce que mon mode de vie ne me
le permet pas, que je n’en ressens pas le besoin et que je ne souhaite
pas participer au commerce des animaux de compagnie, mais j’en ai
toujours eu dans mon enfance — des chattes chartreuses et une chienne
labrador qui est toujours dans la maison familiale, à la campagne. J’y
suis très attaché mais, comme disait Deleuze, je ne la considère pas
comme un animal «familial» et j’ai donc avec elle des rapports aussi
«animaux» que possible. Pas d’hôtel de luxe ni de vêtement griffé,
mais de longues courses dans la nature au bord de la Loire.
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