Ormuz bloqué, pétroliers iraniens menacés et réunion de crise à la Maison Blanche : la dangereuse montée aux extrêmes (Georges Kuzmanovic)
Principes fondamentaux : pourquoi les États-Unis poursuivront la guerre contre l'Iran (Brian Bertelic)
https://t.me/negah_iran_1/7042
Washington s’apprête à arraisonner les navires liés à l’Iran
L’armée américaine s’apprête à arraisonner, dans les prochains jours, plusieurs pétroliers et navires liés à Téhéran en eaux internationales, exportant du pétrole, selon le WSJ citant ce 18 avril des officiels américains.
Cette opération mondiale s’inscrit dans la campagne « Economic Fury » de l’administration Trump, visant à asphyxier les revenus iraniens, rouvrir le détroit d’Hormuz et obtenir des concessions nucléaires.
Le général Dan Caine a prévenu que Washington « poursuivra activement » tout navire apportant un soutien matériel à l’Iran. Les États-Unis ont déjà détourné 23 bâtiments ces dernières semaines.
Un cessez-le-feu temporaire expire la semaine prochaine, alors que les négociations nucléaires piétinent.
Téhéran rejette les affirmations américaines sur un accord d’uranium enrichi.
Cette escalade marque une nouvelle phase de la guerre économique contre la République islamique.
Selon le prof. Robert Pape sur X : « Les États-Unis se préparent à une escalade majeure, engageant directement des troupes américaines avec des navires transportant le pétrole iranien pour la première fois. Nous sommes à un carrefour, soit les États-Unis reculent et l'Iran émerge comme le 4e centre de puissance mondiale à court terme, soit c’est l’escalade pour empêcher cela d'arriver. Trump se dirige vers l'escalade ».
La Russie a adressé à l'Iran un avertissement dans une déclaration officielle :
« Contrairement aux affirmations diplomatiques, le Pentagone renforce continuellement et rapidement ses effectifs militaires dans la région. La présence de 50 000 militaires, dont des unités Delta et la 82ème division aéroportée, indique une capacité opérationnelle d'intervention directe. Le déploiement de 500 avions sur des bases du Moyen-Orient vise à établir une supériorité aérienne absolue dès le début du conflit. Le mouvement du porte-avions à propulsion nucléaire George Bush et du navire Boxer confirme la mise en place du blocus naval de l'Iran. L'arrivée de cette flotte de guerre dans la région coïncide précisément avec la fin du cessez-le-feu de deux semaines, ce qui laisse présager une manœuvre militaire trompeuse. »
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À 48 heures de la fin de la trêve, Trump réunit sa cellule de crise sur l’Iran tandis que Washington envisage d’arraisonner des pétroliers liés à Téhéran. L'Iran referme le détroit d'Ormuz. Les négociations sont au point mort effectif. Le risque d’embrasement dès lundi remonte brutalement.
Georges Kuzmanovic, Fréquence
Populaire, 18 avril
https://www.fpop.media/ormuz-bloque-petroliers-iraniens-menaces-et-reunion-de-crise-a-la-maison-blanche-la-dangereuse-montee-aux-extremes
La séquence ouverte ces dernières heures autour de l’Iran, du détroit d’Ormuz et des menaces américaines d’arraisonnement de pétroliers marque une nette aggravation de la crise. À la révélation du Wall Street Journal selon laquelle Washington préparerait des opérations de saisie contre des navires transportant du pétrole iranien s’ajoute désormais une information d’Axios : Donald Trump a convoqué ce samedi une réunion de crise à la Maison Blanche consacrée à la reprise des tensions dans le Golfe et à l’état des négociations avec Téhéran.
Selon Axios, cette réunion en salle de crise a rassemblé le vice-président J.D. Vance, pressenti pour participer au prochain cycle de discussions, le secrétaire d’État Marco Rubio, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, le secrétaire au Trésor Scott Bessent (les Etats-Unis ont aggravé, hier les sanctions économiques contre l'Iran et... la Chine), ainsi que plusieurs responsables sécuritaires de premier plan, dont le directeur de la CIA et le chef d’état-major interarmées, Dan Caine. La Maison Blanche n’a pas commenté, et n'a pas nié. Mais le simple fait qu’un tel format ait été activé indique que Washington considère la situation comme potentiellement imminente et critique.
L’enjeu est clair : le cessez-le-feu de deux semaines est censé expirer lundi matin à 10 heures, tandis qu’aucune nouvelle date n’a été fixée pour une reprise formelle des négociations. Axios rapporte qu’un haut responsable américain estime que faute d’avancée rapide, la guerre pourrait reprendre dans les prochains jours. Clairement, l'ambiance n'est pas à la désescalade régionale, mais à la préparation militaire. Pour peser sur les négociations ou pour réellement attaquer ? Là est la question.
Promesse d’arraisonnement généralisé des navires iraniens
Depuis ce matin (18/04) les Etats-Unis menacent de procéder à l'arraisonnement des pétroliers et méthaniers iraniens ou... transportant des hydrocarbures iraniens sous pavillon de complaisance – c'est la même logique que les menaces pesant sur la « flotte fantôme » russe.
Depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, les États-Unis semblaient privilégier les sanctions financières, le blocus partiel des ports iraniens depuis 48h (et en réalité assez peu effectif), la pressions diplomatiques et les démonstrations martiales régionales en plus des prises de parole tonitruantes de Donald Trump. Passer à des saisies physiques de navires marchands à travers le monde changerait la nature même du conflit et l'internationaliserait d'avantage. Il ne s’agirait plus simplement d’empêcher l’Iran de commercer en faisant le blocus de ses ports, mais de projeter la contrainte militaire américaine sur les routes maritimes mondiales. En un mot comme en cent, de la piraterie et à défaut des activités de corsaires.
Sur le papier, la logique est simple, il s'agirait de priver Téhéran de revenus pétroliers. Dans la réalité, elle est beaucoup plus périlleuse. Le brut iranien est vendu, revendu, mélangé, financé par des réseaux complexes, transporté sous pavillons multiples, parfois de complaisance, souvent via des intermédiaires. Intercepter un tanker ne signifie donc pas nécessairement saisir une cargaison « iranienne » au sens économique réel du terme, et c'est parfois même le contraire lorsqu'elle a été achetée en amont par un pays tiers.
Surtout, nombre de ces cargaisons prennent la direction de la Chine ou de l’Inde. Elles sont parfois déjà payées, contractualisées, intégrées dans des chaînes d’approvisionnement industrielles. Les stopper reviendrait non seulement à viser Téhéran, mais à frapper directement les intérêts énergétiques de deux puissances majeures ou d'autres puissances moindres d'Asie – ce qu'aucun gouvernement ne tolérera compte tenu des tensions, voire des pénuries, sur les hydrocarbures.
Pékin et New Delhi, lignes rouges invisibles
C’est ici que le projet évoqué par le Wall Street Journal rencontre sa principale limite. On peut imaginer des opérations ciblées contre des navires isolés, mal immatriculés, relevant de flottes opaques ou déjà sous procédure judiciaire américaine. Mais on voit mal comment Washington pourrait multiplier les arraisonnements de pétroliers se dirigeant vers la Chine ou l’Inde sans provoquer une crise diplomatique majeure.
Pékin considérerait vraisemblablement la saisie d’un navire chargé d’hydrocarbures à destination de ses raffineries comme une atteinte directe à sa sécurité énergétique et à la liberté du commerce maritime. New Delhi, déjà attentive à la diversification de ses approvisionnements, ne pourrait rester indifférente à une politique américaine menaçant ses importations.
Une telle stratégie risquerait donc de transformer une confrontation États-Unis / Iran en affrontement beaucoup plus large opposant Washington à plusieurs centres de puissance eurasiens. C’est tout le paradoxe : vouloir isoler l’Iran pourrait accélérer l’alignement de ses partenaires circonstanciels.
Sans compter que, comme nous l'explique Jacques Sapir dans son dernier interview pour Fréquence Populaire, que l'Iran n'est pas pressée, ces blocus et arraisonnements ne l'atteindront pas avant des mois et l'Iran utilise des routes alternatives, terrestres et maritimes (Mer Capsienne par exemple vers la Russie).
Le droit international relégué au second plan [depuis ! Ils n’en sont plus là quand même !]
Sur le plan juridique, la difficulté est tout aussi nette. En haute mer, un navire relève normalement de l’État de son pavillon. En dehors de cas limités – piraterie, absence de nationalité, mandat international spécifique – un État tiers ne dispose pas d’un droit général de monter à bord d’un navire marchand et de le saisir.
Les États-Unis peuvent invoquer leur droit interne, leurs sanctions et certaines procédures judiciaires déjà utilisées contre des cargaisons iraniennes. Mais ces bases américaines ne valent pas automatiquement légalité universelle (l'extraterritorialité du droit américain ne s'applique finalement qu'à des Etats faibles et vassalisés, car il ne correspond à aucune norme internationale légale acceptée). Pour de nombreux États, une campagne mondiale d’arraisonnements unilatéraux serait perçue comme une violation manifeste du droit de la mer et, dès lors, comme une déclaration de guerre.
Le risque du dérapage armé
À cela s’ajoute la réalité opérationnelle. Arraisonner un supertanker n’est jamais un acte neutre. C’est une opération risquée, face à des équipages parfois méfiants, parfois encadrés par des sociétés de sécurité privées, parfois protégés par des personnels armés. Certains navires liés à des intérêts russes ou chinois embarquent des gardes lourdement équipés, comme des unités de mercenaires Wagner. La Chine, elle, arme carrément certain de ses navires marchands.
Dans ces conditions, il suffit d’un tir, d’une manœuvre d’évitement, d’un incendie ou d’une erreur d’identification pour transformer un contrôle coercitif en affrontement armé international. Un pétrolier n’est pas un simple cargo, c’est une plateforme énergétique flottante, vulnérable, dont l’embrasement aurait des conséquences humaines, écologiques et financières considérables.
Trump souffle le chaud et le froid
Cette montée des tensions survient alors même que Donald Trump affirmait encore récemment qu’un accord pourrait être trouvé « d'ici un ou deux jours ». Dans le même temps, il menace de reprendre les bombardements si Téhéran ne cède pas rapidement. Samedi, il accusait l’Iran d’avoir voulu « jouer les malin s» en refermant Ormuz et affirmait que la République islamique « ne peut pas nous faire chanter ». Bref, tout et son contraire en flux continu, souvent émis de manière chaotique, tonitruante, voir complètement délirante.
En parallèle, Téhéran dit examiner de nouvelles propositions américaines transmises via la médiation pakistanaise, mais en même temps, le Conseil suprême de sécurité nationale iranien martèle qu’aucun compromis, aucun recul et aucune indulgence ne seront acceptés sur ses lignes rouges – le 17 avril, l'Iran a annoncé qu'elle maintiendrai des droits de péage après la guerre sur les passages dans le détroit d'Ormuz. Le Pakistan, mais aussi d’autres acteurs régionaux, tentent visiblement de maintenir un canal diplomatique ouvert. Pourtant, aucune date n’est arrêtée pour de nouveaux pourparlers structurés.
Pendant ce temps, le Président brésilien, Lula, partenaire de l'Iran dans les BRICS, déclare : « L’Union européenne et les États-Unis n’ont pas accepté l’accord. Et maintenant, on essaie à nouveau de faire croire que l’Iran chercherait à se doter de la bombe atomique. Ce n’est pas le cas. Nous devons mettre fin à cette habitude de raconter des mensonges sur les gens pour ensuite les détruire. »
Lula rajoute, montrant son alignement avec l'Iran et avec la Chine, « Le Brésil, s’il ne tire pas parti de ses terres rares, laissera passer une opportunité. C’est une question de sécurité nationale. Personne, à part le Brésil, ne sera propriétaire de notre richesse minérale », renvoyant les Etats-Unis dans leurs cordes et signant une fin de non recevoir pour une exploitation partagée des terres rares brésiliennes (nous en parlions en détail dans Fréquence Populaire : Le Brésil temporise face à la pression américaine sur les terres rares, les négociations s’enlisent).
Vers la fin de la trêve et la reprise de la guerre ?
Ce contraste entre messages conciliants en façade et préparation militaire en coulisses nourrit une impression de désordre stratégique.
L’information d’Axios sur la réunion de crise à la Maison Blanche, ajoutée aux tirs par l'Iran signalés contre des pétroliers dans la journée, aux menaces d’arraisonnement révélées par le Wall Street Journal et à la rhétorique belliqueuse de Washington, n’augure guère d’une prolongation sereine du cessez-le-feu au-delà de son échéance de lundi matin.
Une question se pose désormais : les déclarations maximalistes de Donald Trump, ses affirmations répétées selon lesquelles l’Iran aurait déjà accepté certaines concessions ensuite démenties par Téhéran, n’auront-elles pas surtout servi à préparer l’opinion à l’idée d’un échec imputable aux Iraniens ? En d’autres termes, à construire le récit justifiant une reprise des hostilités, ces deux semaines de cessez-le-feu ayant alors servi à renforcer les moyens militaires américains dans le Golfe (le porte avion USS George Bush est en approche, actuellement au large de l'Afrique australe).
La réunion de crise révélée par Axios semble renforcer cette hypothèse.
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Principes fondamentaux : pourquoi les États-Unis poursuivront la guerre contre l'Iran
Brian
Bertelic, 19 avril
https://t.me/brianlovethailand/4776
L'objectif premier des États-Unis est la suprématie mondiale.
L'attaque contre l'Iran est motivée par la volonté d'isoler davantage la Russie et la Chine en éliminant un partenaire et en contrôlant totalement une région du monde d'une importance économique vitale.
Une partie de cet isolement, visant spécifiquement la Chine, consiste à couper les exportations d’énergie de l’Iran vers la Chine.
Les États-Unis peuvent également utiliser leur propre guerre d’agression contre l’Iran pour mettre en place un blocus de facto sur la totalité ou une grande partie de l’énergie quittant l’ensemble du Moyen-Orient à destination de la Chine, ainsi que de nombreux partenaires commerciaux parmi les plus importants et les plus grands de la Chine.
Les États-Unis profitent également de cette occasion pour normaliser un blocus mondial de tous les navires iraniens, tout comme ils l’ont fait avec la « flotte fantôme ».
Tout vise à une confrontation plus directe et plus grave avec la Russie (contre laquelle les États-Unis mènent toujours une guerre par procuration/une guerre secrète) et la Chine.
En raison de cette réalité fondamentale, aucune « paix » d’aucune sorte n’a JAMAIS été possible avec l’Iran, à moins que l’Iran et ses alliés ne puissent l’imposer physiquement aux États-Unis, ce qui, à ce stade, n’est toujours ni réaliste ni possible.
La guerre va donc inévitablement se poursuivre et il ne reste plus qu’à élaborer et présenter les excuses justifiant sa poursuite.