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M.Galand Pierre

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Jun 8, 2026, 5:50:47 PM (4 days ago) Jun 8
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Politique

Avec la « remigration », l’extrême droite veut préparer les esprits à une politique raciale en Europe

Concept allant pour les plus radicaux jusqu’au nettoyage ethnique, ce mot né en France est désormais porté par Donald Trump et les principaux partis d’extrême droite européens.
Par Clément Guillou et Allan Kaval (Figueira da Foz [Portugal], envoyé spécial

Une apparition incongrue se donne à voir sur le parking du restaurant Quinta da Salmanha, en périphérie de Figueira da Foz, une station balnéaire portugaise : Gregory Bovino, 56 ans, éphémère patron de la Customs and Border Protection des Etats-Unis. Symbole de la militarisation de la politique d’expulsion de masse de l’administration Trump, il est invité d’honneur, ce samedi 30 mai, du Sommet de la remigration, monté par des organisations européennes d’extrême droite pour préparer les esprits à l’idée d’une épuration ethnique de l’Europe.

Le fantasme de l’extrême droite occidentale est simple : rendre possible la déportation progressive de certaines populations non blanches d’Europe, que leurs représentants soient ou non des citoyens européens. Des expulsions de masse qui concerneraient, selon leurs promoteurs, des dizaines de millions de personnes présentes légalement sur le sol européen, mais jugées « inassimilées ». Dans l’esprit de ses concepteurs, le projet est une réponse à la théorie conspirationniste et raciste d’un « grand remplacement », supposé « mettre en minorité » les Blancs en Europe, définit Martin Sellner, l’organisateur de ce Sommet de la remigration, deuxième du nom.

 

Ils ne sont que quelques centaines dans la salle du restaurant Quinta da Salmanha, à plus de 130 kilomètres de Porto, mais leurs images ont été relayées sur les écrans des followers de l’extrême droite globale, par la force de frappe d’influenceurs propulsés sur X par Elon Musk. Au sein de cette avant-garde ethno-différentialiste – qui repose sur le rejet des sociétés multiculturelles et multiethniques – se trouvent des influenceurs d’extrême droite suédois ou britanniques, des parlementaires espagnols, belges ou slovaques, des activistes français, néerlandais, italiens, portugais ou allemands, parfois vêtus de costumes à la mode au milieu du XXᵉ siècle en Europe. La plupart des organisateurs ont déjà été inquiétés par la justice pour de la propagande nazie ou pour négationnisme.

Un peu perdu mais ravi d’être là, l’Américain Gregory Bovino, rendu célèbre pour son paletot d’officier singeant l’uniforme SS, se tient entre une élue locale du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) et une volée de jeunes gens coquets aux coupes bien dégagées derrière les oreilles, fiers de côtoyer cette figure emblématique du monde MAGA [Make America Great Again]. Avant d’être relevé de ses fonctions après le meurtre de deux manifestants à Minneapolis (Minnesota), il supervisait les opérations brutales de ses agents souvent masqués, la capture et l’éloignement violent d’étrangers et de citoyens américains visés arbitrairement dans plusieurs villes des Etats-Unis. Pour l’Europe, « mêmes problèmes, mêmes solutions ! » soutient Gregory Bovino, jugeant que le Vieux Continent aurait besoin de « moins de lois et de plus d’armes pour ses citoyens ! ». Il l’affirme : avec ses méthodes, « Paris redeviendrait Paris », une ville qu’il précise n’avoir jamais visitée.

La présence massive d’Américains au sommet portugais du 30 mai, avec des groupes comme le New York Young Republican Club ou le Patriot Front, organisation paramilitaire d’obédience néonazie, témoigne de la dimension prise par le concept aux Etats-Unis. Elon Musk et Donald Trump en ont fait la promotion, le second l’instituant en politique d’Etat.

L’ethnique et le religieux

Ce même week-end, le terme de « remigration » est brandi par deux des principales figures de l’extrême droite européenne, Alice Weidel (AfD) et Geert Wilders (Parti de la liberté) le 31 mai, pour commenter les violences ayant suivi la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des champions« Déportez-les tous », commente le leader islamophobe néerlandais, à l’endroit des jeunes ayant commis des dégradations, français pour leur quasi-totalité.

Ce sont les identitaires français qui, en 2012, ont forgé ce concept, qu’ils jettent dans le débat public deux ans plus tard, lors d’Assises de la remigration. Prolongement du travail conceptuel de la nouvelle droite, il vise à l’époque spécifiquement les musulmans, et veut rendre leur départ « volontaire » et inéluctable, en leur rendant la vie impossible et en coopérant avec les « pays d’origine ».

Longtemps cantonné aux marges de la radicalité politique, ce terme est devenu « la plus grande réussite de communication politique des identitaires », juge la politiste Marion Jacquet-Vaillant, spécialiste de la mouvance, chercheuse au Centre d’études constitutionnelles et politiques de l’université Paris-Panthéon-Assas. L’Autrichien Martin Sellner, formé par les identitaires français dans leurs universités d’été, a remis le mot au goût du jour ces dernières années, le faisant entrer dans le vocable de partis avec lesquels il entretient de solides connexions, l’AfD et le FPÖ (Parti de la liberté d’Autriche) – tous deux en tête des intentions de vote.

Sa « remigration » prévoit une opération progressive en trois étapes, visant d’abord les étrangers en situation irrégulière, puis les étrangers en situation régulière, et enfin des citoyens européens, classés selon des critères raciaux, en fonction de leur capacité d’« assimilation ». Les populations noires et celles venues du monde islamique sont, en définitive, les cibles. Des structures d’Etat seraient chargées d’analyser, notamment sur la base de leurs activités en ligne et de leurs cercles sociaux, le degré d’assimilation des personnes, le préalable à un processus de déplacement.

Pour ses concepteurs, l’aspect progressif de ces déportations est la condition indispensable de la réussite de la « remigration », autant pour la faire accepter par la population que pour adapter progressivement le cadre réglementaire.

Dans ce système, la nationalité n’est plus la condition de l’égalité : l’ethnique et le religieux priment sur le reste. L’objectif final, comme l’explique Martin Sellner, qui fait valoir que plusieurs conceptions plus ou moins radicales coexistent, est simple : « rendre l’Europe plus blanche ». Pour lui, un prérequis important s’impose pour mener son projet, surtout en Allemagne : mettre fin à la culpabilité vis-à-vis des crimes nazis, un dogme selon lui néfaste, un verrou à faire sauter avant de mener un programme de déportation.

Terme malléable

Avenant et polyglotte, Martin Sellner explique sa stratégie sur le parking du restaurant – la presse non sympathisante n’est pas admise à l’intérieur et se voit narguée par un drone aux manœuvres offensives. Une discussion avec le polémiste danois Rasmus Munch Sondergaard, sceptique sur l’appartenance des hôtes portugais à la « race blanche », permet de comprendre cette mise à l’écart : « Devant la presse, interdiction de parler de race biologique, du caractère génétique de la culture, du QI différent selon la race… Alors qu’à l’intérieur de cette conférence ce n’est pas du tout un tabou, de même que l’antisémitisme… »

Américains ou européens, nombre des participants sont nés dans un monde dominé par les likes et les écrans. Mais ils se réjouissent du renfort de la génération antérieure, dont les ouvrages racistes ont ouvert la voie tout en les marginalisant. Tel le suprémaciste blanc américain Jared Taylor, 74 ans, autre vedette du rassemblement, qui sourit avec une apparente incrédulité en disant que « le meilleur des Français est un juif algérien : Eric Zemmour ».

Le fondateur de Reconquête! est le seul homme politique à assumer l’usage du mot « remigration » en France, définissant ainsi les populations à expulser à grande échelle : clandestins, étrangers condamnés ou « fichés S », étrangers au chômage depuis six mois ou plus, binationaux condamnés. Il continue de faire de ce mot un facteur différenciant du Rassemblement national (RN), même si le programme du parti lepéniste prévoit également le renvoi des étrangers au chômage, ou l’extension de la déchéance de nationalité comme prélude à l’expulsion. Les élus RN reprennent fréquemment la symbolique de l’avion, autant de clins d’œil aux adeptes de la « remigration ».

« La force du terme est justement sa malléabilité, observe Marion Jacquet-Vaillant. Pour les identitaires, la “remigration” s’inscrit dans un système idéologique, l’ethno-différentialisme, à la cohérence interne très forte. Mais, si le terme est efficace, c’est que son sens propre devient de moins en moins clair : il y a une conception ethnique et une autre appropriation plus compatible avec la notion d’assimilation. »

« La plupart des termes politiques populaires sont utilisés de façon générale par les élites, et compris de façon très différente par les gens, souligne Cas Mudde, professeur d’affaires internationales à l’université de Géorgie (Etats-Unis) et spécialiste des extrêmes droites. Au minimum, la plupart comprendront la “remigration” comme le départ d’étrangers, mais la notion d’étrangers diffère pour certains : il peut s’agir de personnes d’une autre nationalité, comme de concitoyens d’une autre ethnie ou religion. » Dans son acception la plus radicale, souligne Cas Mudde, « il pourrait s’agir d’une forme de nettoyage ethnique, bien que ce terme implique l’utilisation d’une violence de masse et soit généralement plus utilisé pour un génocide que pour un transfert de population ».

Piliers de la démocratie libérale

En 2022, Eric Zemmour et ses relais médiatiques étaient parvenus à faire entrer dans le débat public la théorie conspirationniste du « grand remplacement ». Son « ministère de la remigration », lancé dans l’atmosphère pour relancer une campagne déclinante, avait eu moins de succès. En fera-t-il un sujet de la présidentielle 2027 ?

C’est dans cet espoir que son ami le théoricien Jean-Yves Le Gallou organisera, en octobre, une réunion similaire à Paris. Celui qui se donne pour mission de « déplacer la fenêtre d’Overton » partage avec Eric Zemmour l’intérêt pour le combat lexical. « Une fois que vous imposez ce mot, les gens se battent à l’intérieur de ce logiciel », dit cette figure venue de la nouvelle droite, dont la revue Eléments vient de publier en une « Remigration ? », avec un avion au-dessus.

Présent au Portugal, Jean-Yves Le Gallou a consacré un livre au slogan, publié en mars aux éditions La Nouvelle Librairie. Il assume la logique de déplacement sur une base ethnique : « Elle fait partie des éléments. Je ne réduis pas tout à la réalité ethnique, mais je ne pense pas qu’on puisse la nier. L’espoir, c’est de se retrouver entre gens qui se ressemblent. »

D’après lui, l’opinion serait travaillée par la présence des groupes « ethniques » jugés « hostiles » : les Noirs et les « arabo-musulmans ». Le préalable serait la remise en cause de la nationalité sans substrat ethnique et du contre-pouvoir judiciaire qu’il décrit comme l’« oligarchie des juges ».

Ces deux piliers de la démocratie libérale constituent l’obstacle fondamental au projet. L’action du Conseil constitutionnel, garant des principes fondamentaux de la République, constituerait une « dérive » pour ce défenseur du « monde blanc »« En l’Etat du droit, rien n’est possible », tranche-t-il. L’intellectuel organique des ethno-différentialistes, Alain de Benoist, en déduit que la « remigration » obligerait à « une forme nouvelle d’arbitraire qui, de toute façon, ne pourra pas se mettre en place » : le projet relèverait donc « de la pure et simple impolitique ».

Pétition lancée

Martin Sellner dit vouloir faire avancer ses idées en s’inspirant des moyens de pression de la National Rifle Association, le puissant lobby américain des armes à feu. Son slogan a déjà des relais dans chaque démocratie occidentale. En Italie, le parti Futuro Nazionale fait bloc avec des groupes néofascistes pour porter le thème dans des événements publics.

Les partis plus installés, comme l’AfD en Allemagne ou Vox en Espagne, jouent sur la polysémie du terme, dont les dirigeants donnent une vision différente de leurs parlementaires les plus radicaux. Tom Van Grieken, le populaire leader du parti d’extrême droite flamand, Vlaams Belang, a également adopté le terme, comme un retour au « plan en 70 points » de son ancêtre le Vlaams Blok, qui prévoyait l’expulsion des enfants et petits-enfants d’immigrés.

Quant au FPÖ, premier parti d’Autriche mais relégué dans l’opposition, il assume vouloir rendre à l’Autriche l’« homogénéité de son peuple » en expulsant ceux de ses concitoyens d’origines extra-européennes qui se comporteraient comme des « racailles »Après sa victoire aux élections européennes, le parti allié du RN avait réclamé la nomination d’un « commissaire européen à la remigration ».

Dans un premier temps, c’est par le biais d’une initiative citoyenne européenne, soutenue par des influenceurs trumpistes, Viktor Orban et le leader de Vox Santiago Abascal, que le sujet pourrait s’inviter à Bruxelles. Lancée au Portugal, la pétition revendiquait, samedi 6 juin, quelque 250 000 signatures, soit un quart du chiffre requis pour être porté devant la Commission.

 
Clément Guillou et Allan Kaval (Figueira da Foz [Portugal], envoyé spécial)
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