« Digne de “Game of Thrones” » : à la Commission européenne, la bataille pour le contrôle de la diplomatie
La présidente de l’institution, Ursula von der Leyen, concentre de plus en plus de prérogatives, au détriment de l’historique service diplomatique, dirigé par l’Estonienne Kaja Kallas, qui apparaît isolée.
Par Philippe Jacqué (Bruxelles, bureau européen)
Publié le 18 novembre 2025 à 03h00, modifié le 19 novembre 2025 à 08h14

La haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et vice-présidente de la Commission européenne, Kaja Kallas, à Niagara-on-the-Lake (Canada), le 12 novembre 2025. NICK IWANYSHYN / AP
« L’histoire est digne de Game of Thrones », relate un observateur de la bulle européenne. Fin octobre, un frisson a parcouru les corridors du siège de la Commission européenne : le « monstre du Berlaymont » est annoncé de retour à Bruxelles. Martin Selmayr est affublé de ce surnom peu flatteur depuis son passage en tant que directeur de cabinet, de 2014 à 2018, de Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission, puis un an comme secrétaire général de l’exécutif européen. A l’époque, cet avocat allemand brillant, très politique, et connu pour la brutalité de certaines de ses décisions, était présenté comme l’homme le plus puissant de Bruxelles.
En 2019, à son arrivée à la présidence de la Commission, Ursula von der Leyen et son fidèle chef de cabinet, Björn Seibert, décident d’éloigner promptement leur concitoyen, à Vienne pour y diriger la délégation européenne puis plus récemment à Rome auprès du Saint-Siège. Mais cet automne, Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie européenne, a décidé de le recruter comme secrétaire adjoint du service européen d’action extérieure (SEAE) pour la géoéconomie et les questions institutionnelles.
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« Digne de “Game of Thrones” » : à la Commission européenne, la bataille pour le contrôle de la diplomatie
La présidente de l’institution, Ursula von der Leyen, concentre de plus en plus de prérogatives, au détriment de l’historique service diplomatique, dirigé par l’Estonienne Kaja Kallas, qui apparaît isolée.
Par Philippe Jacqué (Bruxelles,
bureau européen), 18 novembre 2025
https://www.lemonde.fr/international/article/2025/11/18/a-la-commission-europeenne-la-bataille-pour-le-controle-de-la-diplomatie-digne-de-game-of-thrones_6653804_3210.html
LETTRE DE BRUXELLES
« L’histoire est digne de Game of Thrones », relate un observateur de la bulle européenne. Fin octobre, un frisson a parcouru les corridors du siège de la Commission européenne : le « monstre du Berlaymont » est annoncé de retour à Bruxelles. Martin Selmayr est affublé de ce surnom peu flatteur depuis son passage en tant que directeur de cabinet, de 2014 à 2018, de Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission, puis un an comme secrétaire général de l’exécutif européen. A l’époque, cet avocat allemand brillant, très politique, et connu pour la brutalité de certaines de ses décisions, était présenté comme l’homme le plus puissant de Bruxelles.
En 2019, à son arrivée à la présidence de la Commission, Ursula von der Leyen et son fidèle chef de cabinet, Björn Seibert, décident d’éloigner promptement leur concitoyen, à Vienne pour y diriger la délégation européenne puis plus récemment à Rome auprès du Saint-Siège. Mais cet automne, Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie européenne, a décidé de le recruter comme secrétaire adjoint du service européen d’action extérieure (SEAE) pour la géoéconomie et les questions institutionnelles.
Après le départ d’un de ses diplomates les plus chevronnés, Simon Mordue, auprès d’Ursula von der Leyen, l’ancienne première ministre estonienne souhaitait recruter une pointure capable de réveiller un service diplomatique en grandes difficultés ces derniers mois, et, au passage, de tenir tête à la patronne de la Commission.
Peine perdue, Ursula von der Leyen a fait savoir à la haute représentante que cette nomination était prise comme une déclaration de guerre. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le collège des commissaires a mis au vote la création d’un nouveau poste d’envoyé spécial pour la liberté religieuse pour M. Selmayr. « Ça a tué dans l’œuf le recrutement », confie une source diplomatique. Par ailleurs, note une source bruxelloise, « Berlin l’a débranché ». Le chrétien-démocrate Selmayr ne pouvait faire de l’ombre à Ursula von der Leyen, du même parti.
Kaja Kallas ne s’étant pas assurée du soutien des capitales auparavant, aucune n’est venue à son secours. Pour l’Estonienne, c’est une nouvelle humiliation, alors qu’elle peine depuis sa nomination fin 2024 à sortir de l’ombre d’Ursula von der Leyen, à la pointe sur les sujets diplomatiques et sécuritaires du moment : l’Ukraine, le Proche-Orient et le développement de la défense européenne.
« Un navire qui coule »
Cette nouvelle affaire confirme au passage la volonté quasi obsessionnelle de la présidence de la Commission de concentrer tous les pouvoirs et, partant, d’éviter tout pôle concurrent un tant soit peu autonome. Ironiquement, font remarquer plusieurs fonctionnaires européens, Martin Selmayr a été l’artisan, à partir de 2014, de la concentration des pouvoirs et de l’information au niveau de la présidence de l’exécutif communautaire.
En tentant de faire revenir ce haut fonctionnaire à Bruxelles, Kaja Kallas a reconnu à la fois sa situation précaire et celle de son service diplomatique. Vice-présidente de la Commission, responsable à ce titre de la supervision de l’ensemble des relations extérieures, l’ancienne première ministre estonienne ne peut assurer la cohérence de cette politique car elle est dans les faits cantonnée à son seul service diplomatique. Les différentes directions générales chargées des relations extérieures agissent de manière autonome ou sur ordre du cabinet de la présidente de la Commission.
« Théoriquement, le service diplomatique est censé mener la réflexion stratégique et politique sur tous les sujets, puis s’entendre avec les services de la Commission pour mobiliser les différents instruments de financement, rappelle un observateur. Désormais, la réflexion est menée directement à la Commission. » Or, la politique étrangère, « ce n’est pas manier quelques instruments de financement, peste un diplomate. C’est anticiper, analyser, définir une stratégie et influer sur une situation par la parole et des initiatives ».
Créée en décembre 2010, cette institution a perdu certains de ses cadres, pour l’essentiel partis à la Commission, et fait de plus en plus face à la captation de ses compétences par l’exécutif européen. « La Commission doublonne tous les services déjà présents au SEAE, car ce dernier se dévitalise », constate un diplomate européen. Une sorte de vampirisation. A telle enseigne, que certains estiment travailler dans un « navire qui coule ».
La défense en partie récupérée
Avec la guerre en Ukraine, la question de la défense, qui était cantonnée historiquement au seul service diplomatique, a été en partie récupérée par la présidence, son nouveau commissaire à la défense, Andrius Kubilius, et la jeune direction générale chargée de l’industrie de la défense. La publication d’une offre d’emploi de ce service, qui cherchait son directeur de la politique de défense a inquiété le service diplomatique, où toute une division est consacrée à ce secteur.
Mais la Commission ne s’arrête pas là. Début novembre, le Financial Times a révélé la constitution d’une cellule de renseignement au cœur de la Commission, alors qu’un centre du renseignement de l’UE censé effectuer le même travail, existe déjà au SEAE. Si l’exécutif minimise l’ampleur de cette cellule, l’initiative trahit la volonté de concentrer encore plus les pouvoirs aux mains de la présidence de l’exécutif.
« Le service d’action extérieure de l’UE a été une tentative pour garder les initiatives diplomatiques de la Commission sous contrôle des Etats, dont c’est la chasse gardée, rappelle Sébastien Maillard, conseiller spécial de l’Institut Jacques Delors. Or la Commission n’a cessé de vouloir gagner du terrain. » Elle a profité, note Luuk van Middelaar, le directeur du Brussels Institute for Geopolitics, de ce que « le commerce, les chaînes de valeurs, les politiques industrielles, relèvent de plus en plus de la géopolitique. Ainsi, la Commission a fortement élargi ses compétences au détriment du service diplomatique européen, qui a perdu de son autorité ». L’exécutif communautaire rêverait même de transformer le SEAE en une direction générale comme une autre, mais les traités ne le prévoient pas.
Pour l’instant, les Etats membres laissent faire. La seule voie de survie de Mme Kallas, jugent plusieurs diplomates, c’est pourtant de se rapprocher des Etats.
De : 'Franco Carminati'
via Alerte Otan [mailto:alert...@googlegroups.com]
Envoyé : vendredi 21 novembre 2025 10:57
À : alert...@googlegroups.com
Objet : [alerte-otan] « Digne de “Game of Thrones” » : à la
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