Si vous voulez comprendre pourquoi les États-Unis et Israël attaquent et tentent de soumettre l'Iran, vous devez lire ce discours historique du ministre iranien des affaires étrangères, Abbas Araghchi, prononcé au début du mois lors du 16e Forum Al Jazeera qui s'est tenu à Doha (commentaire de Thomas Fazi)
https://x.com/battleforeurope/status/2027661055942336678
C’est un privilège pour moi de m’adresser à vous dans cette tribune prestigieuse et d’aborder la question fondamentale de notre région : la Palestine.
Permettez-moi de commencer par un constat que la région a tiré de décennies d’expérience douloureuse, et que le monde redécouvre aujourd’hui à un coût humain terrible : « La Palestine n’est pas un problème parmi d’autres.»
La Palestine est la question de justice par excellence en Asie occidentale et au-delà. Elle est la boussole stratégique et morale de notre région. Elle met à l’épreuve le sens du droit international, la valeur universelle des droits humains et la capacité des institutions internationales à protéger les plus faibles – ou simplement à justifier le pouvoir des plus forts.
Pendant des générations, la crise palestinienne a été perçue avant tout comme la conséquence d’une occupation illégale et du déni d’un droit inaliénable : le droit d’un peuple à l’autodétermination. Mais aujourd’hui, force est de constater que la crise dépasse largement le cadre de la seule occupation. Ce à quoi nous assistons à Gaza n’est pas simplement une guerre. Ce n’est pas un « conflit » entre parties égales. Ce n’est pas un malheureux effet secondaire des mesures de sécurité. Il s'agit de la destruction délibérée de vies civiles à grande échelle. C'est un génocide.
Le coût humain des atrocités israéliennes à Gaza a profondément blessé la conscience de l'humanité. Il a déchiré le cœur du monde musulman et ébranlé des millions de personnes au-delà de ses frontières : chrétiens, juifs et personnes de toutes confessions, qui croient encore que la vie d'un enfant n'est pas une monnaie d'échange, que la famine n'est pas une arme, que les hôpitaux ne sont pas des champs de bataille et que le massacre de familles n'est pas de la légitime défense.
La Palestine d'aujourd'hui n'est pas seulement une tragédie ; elle est un miroir tendu au monde. Elle reflète non seulement la souffrance des Palestiniens, mais aussi l'échec moral de ceux qui avaient le pouvoir d'empêcher cette catastrophe et qui ont choisi de la justifier, de la laisser se poursuivre ou de la normaliser.
Mais la Palestine et Gaza ne constituent pas seulement une crise humanitaire. Elles sont devenues le terreau d'un projet plus vaste et plus dangereux : un projet expansionniste mené sous couvert de « sécurité ».
Ce projet a trois conséquences, toutes profondes et alarmantes :
La première conséquence est mondiale. La conduite du régime israélien en Palestine et l’impunité dont il bénéficie ont profondément porté atteinte à l’ordre juridique international. Il faut le dire clairement : le monde se dirige vers une situation où le droit international n’est plus respecté et ne régit plus les relations internationales.
Le plus dangereux est peut-être le précédent qui se crée : un État bénéficiant d’une couverture et d’une protection politiques suffisantes peut bombarder des civils, assiéger des populations, cibler des infrastructures, assassiner des individus par-delà les frontières et exiger malgré tout d’être considéré comme légitime.
Il ne s’agit pas seulement d’un problème palestinien. C’est un problème mondial.
Nous assistons non seulement à la tragédie palestinienne, mais aussi à la transformation du monde en un lieu où le droit est remplacé par la force.
La deuxième conséquence est régionale. Le projet expansionniste d’Israël a un impact direct et déstabilisateur sur la sécurité de tous les pays de la région.
Le régime israélien viole désormais ouvertement les frontières. Il bafoue les souverainetés. Il assassine des dignitaires officiels. Israël mène des opérations terroristes. Il étend son influence sur de multiples théâtres d'opérations. Et il le fait, non pas discrètement, mais avec un sentiment de droit acquis, car il a compris qu'il n'aura pas à rendre de comptes à la communauté internationale.
Soyons francs : si la question de Gaza est « réglée » par la destruction et les déplacements forcés de population – si cela devient la norme –, la Cisjordanie sera la prochaine cible. L'annexion deviendra une politique officielle.
C'est là l'essence même de ce que l'on appelle depuis longtemps le projet du « Grand Israël ».
La question n'est donc pas de savoir si les actions d'Israël menacent uniquement les Palestiniens. La question est de savoir si la région acceptera un avenir où les frontières sont temporaires, la souveraineté conditionnelle et la sécurité déterminée non par le droit ou la diplomatie, mais par les ambitions d'un occupant militarisé.
La troisième conséquence est structurelle – et peut-être la plus dangereuse.
Le projet expansionniste d'Israël exige que les pays voisins soient affaiblis – militairement, technologiquement, économiquement et socialement – afin que le régime israélien conserve durablement son ascendant.
Dans le cadre de ce projet, Israël est libre de développer son arsenal militaire sans limites, y compris des armes de destruction massive qui échappent à tout contrôle. Pourtant, d'autres pays sont contraints de désarmer. D'autres subissent des pressions pour réduire leurs capacités de défense. D'autres encore sont punis pour leurs progrès scientifiques. D'autres enfin sont sanctionnés pour avoir renforcé leur résilience.
Que personne ne s'y trompe : il ne s'agit ni de contrôle des armements, ni de non-prolifération, ni de sécurité.
Il s'agit de perpétuer une inégalité permanente : Israël doit conserver un avantage militaire, stratégique et en matière de renseignement, tandis que les autres doivent rester vulnérables. C'est une doctrine de domination.
Mesdames et Messieurs,
Voilà pourquoi la question palestinienne n'est pas seulement une question humanitaire. C'est une question stratégique. Elle ne se limite pas à Gaza et à la Cisjordanie. Elle concerne l'avenir de notre région et l'équilibre du monde.
Alors, que faire ?
Il ne suffit pas d'exprimer sa compassion. Il ne suffit pas de publier des déclarations. Il ne suffit pas de déplorer. Nous avons besoin d'une stratégie d'action coordonnée – juridique, diplomatique, économique et sécuritaire – fondée sur les principes du droit international et de la responsabilité collective.
Premièrement, la communauté internationale doit soutenir sans hésitation les mécanismes juridiques.
Deuxièmement, les violations doivent être sanctionnées.
Nous demandons des sanctions globales et ciblées contre Israël, notamment :
· un embargo immédiat sur les armes,
· la suspension de la coopération militaire et de renseignement,
· des restrictions imposées aux responsables et l'interdiction du commerce.
Troisièmement, nous avons besoin d'une perspective politique crédible, ancrée dans le droit. La communauté internationale doit affirmer : la fin de l'occupation, le droit au retour et à une réparation conformément au droit international, et la création d'un État palestinien unifié et indépendant avec Al-Quds Al-Sharif pour capitale.
Quatrièmement, la crise humanitaire doit être traitée comme une question de responsabilité internationale urgente. Les sanctions collectives ne doivent jamais être normalisées.
Cinquièmement, les États de la région doivent se coordonner pour protéger leur souveraineté et dissuader toute agression. Le principe doit être clair : la sécurité ne peut reposer sur l'insécurité d'autrui.
Enfin, le monde islamique, le monde arabe et les pays du Sud doivent former un front diplomatique uni.
L'Organisation de la coopération islamique, la Ligue arabe et les organisations régionales doivent passer du symbolisme à l'action coordonnée : soutien juridique, initiatives diplomatiques, mesures économiques et communication stratégique.
Il ne s'agit pas de confrontation, mais d'empêcher que la région ne soit remodelée par la force.
Chers collègues,
Que nul ne se méprenne : la stabilité d'une région ne peut être maintenue en permettant à un acteur d'agir au-dessus des lois. La doctrine de l'impunité ne mènera pas à la paix. Cela engendrera un conflit plus vaste.
La voie vers la stabilité est claire : justice pour la Palestine, responsabilité pour les crimes, fin de l’occupation et de l’apartheid, et un ordre régional fondé sur la souveraineté, l’égalité et la coopération.
Si le monde aspire à la paix, il doit cesser de récompenser l’agression.
Si le monde aspire à la stabilité, il doit cesser de favoriser l’expansionnisme.
Si le monde croit au droit international, il doit l’appliquer – de manière cohérente et sans discrimination.
Et si les nations de cette région aspirent à un avenir libéré de la guerre perpétuelle, elles doivent reconnaître cette vérité fondamentale : la Palestine n’est pas seulement une cause de solidarité ; elle est la pierre angulaire indispensable de la sécurité régionale.