A propos d'Allemagne, excellent et très inquiétant dossier dans le Monde Diplomatique de ce mois-ci "Une Allemagne « prête à la guerre » ?"
"Depuis l’invasion russe en Ukraine, Berlin restructure son économie, militarise son industrie et dorlote son marchand de canons national Rheinmetall. Ce grand réarmement marginalise Paris et ménage Washington. Car, malgré les camouflets infligés par M. Donald Trump, l’Allemagne espère que les États-Unis lui sous-traiteront la direction européenne de l’Alliance atlantique."
Un écho au texte de Sevim Dagdelen répercuté sur cette liste "85 ans après l'opération Barbarossa" https://groups.google.com/g/alerte-otan/c/TicihxqOGp8/m/lFuyE8fGCQAJ
Une Allemagne « prête à la guerre » ? (Le Monde diplomatique, septembre 2026)
Un arsenal pour réarmer l’industrie
Réputé plus pingre qu’Harpagon, le gouvernement allemand inonde son économie vacillante de centaines de milliards d’euros. Bénéficiaire de ce stimulus hors norme : la défense. Mais cette relance par les (…) →
Du train au panzer, une amère reconversion
Lea Fauth, Niklas Franzen, Fabian Grieger & Paul Welch-Guerra
De plus en plus d’entreprises réorientent leur production vers le secteur militaire. Pour les salariés et les syndicats, ce basculement alimente un dilemme difficile à trancher. →
Ce texte est un extrait du livre Les Derniers Jours de l’ancien monde. Espoirs et contre-pouvoirs à l’ère trumpienne, de Peter Mertens, Agone, Marseille, 352 pages, 22 euros. Il paraîtra en librairies le 16 (…) →
En avant-goût, l’extrait du prochain livre de Peter Mertens : https://www.monde-diplomatique.fr/2026/09/MERTENS/69839
Misère du militarisme
Ce texte est un
extrait du livre Les Derniers Jours de l’ancien monde. Espoirs et
contre-pouvoirs à l’ère trumpienne, de Peter Mertens, Agone, Marseille,
352 pages, 22 euros. Il paraîtra en librairies le 16 octobre prochain.
5 décembre 2025. Alors que le froid hivernal mord dans les rues de Berlin,
Hambourg et Dresde, des dizaines de milliers de jeunes claquent la porte de
leur salle de classe derrière eux. Sur leurs banderoles, on peut lire : Unsere
Brüder kriegt ihr nicht, « vous n’aurez pas nos frères ».
Cette grève est une réponse collective à la militarisation croissante de la
société. La loi sur la modernisation du service militaire ouvre la voie à une
nouvelle forme de contrainte. À partir de janvier 2026, tous les jeunes de 18
ans seront soumis à un questionnaire obligatoire ; ceux qui ne répondront pas
seront sanctionnés. À partir de 2027 viendra l’examen médical. S’il
n’y a pas assez de volontaires, l’obligation s’appliquera.
Dans les écoles, la résistance est palpable : 80 à 90 % des élèves se déclarent
opposés au nouveau service militaire obligatoire. Alors que le gouvernement
débloque des milliards pour l’armement et le matériel, ils sont assis
dans des salles de classe délabrées et font face à un avenir incertain en
raison de la crise climatique. Les moyens sont là, mais les choix se portent
ailleurs. (…)
La télévision allemande diffuse des images du Tag der Bundeswehr, la
Journée des forces armées, où des enfants de 10 ans posent fièrement, un fusil
à la main. En Bavière, un débat fait rage sur l’introduction des sciences
militaires comme matière scolaire. À Kellmünz, des écoles primaires organisent
des « camps d’aventure militaires » pour les enfants à partir de 6
ans. Le député de gauche Ates Gürpinar s’insurge contre la « propagande
de guerre dans les ateliers de bricolage » des crèches. L’armée
n’a pas sa place dans les crèches ou les camps de vacances, estime-t-il.
Le syndicat des puériculteurs et puéricultrices partage pleinement cet avis : «
Pas de garderies d’enfants en uniformes de camouflage. »
À toute vitesse, l’espace public et les salons sont militarisés : des
publicités Rheinmetall dans les stades de football aux messages de la
Bundeswehr sur les boîtes à pizza. Les médias et les réseaux sociaux regorgent
de films violents et de jeux vidéo pleins de feu et de destruction, avec le
soldat comme « héros » ultime. En octobre 2025, la chaîne publique ARD retire
du top 100 la chanson antiguerre de Reinhard Mey Nein, meine Söhne geb ich
nicht (« Non, je ne donnerai pas mes fils »). Des permis de conduire
gratuits et un bon salaire attirent les jeunes vers une vie au service de
l’appareil militaire. Tout est axé sur la mobilisation de
l’ensemble de la société.
Tout cela a un but. Pour l’Organisation du traité de l’Atlantique
nord (OTAN), l’Allemagne est une plaque tournante logistique centrale et
le pivot d’un éventuel grand conflit à l’Est. C’est ce que
détaille le récent Operationsplan Deutschland, Oplan DEU dans le jargon
militaire. Ce plan de 1 200 pages décrit comment 800 000 soldats allemands,
américains et d’autres forces de l’OTAN, ainsi que 200 000
véhicules militaires, doivent se déplacer en direction de l’est
jusqu’à la ligne de front.
Si de tels effectifs devaient traverser l’Allemagne, il faudrait les
nourrir et les loger. On ferait appel à des entreprises privées, mais aussi à
des civils. Cela signifie que ces derniers seront concrètement impliqués dans
la conduite de la guerre, à l’arrière du front, dans leur propre pays. Et
c’est précisément cela que règle ce plan d’opération Deutschland :
« La combinaison de l’armée avec les services de partenaires civils et
commerciaux », indique la Bundeswehr sur son site Web. Ainsi, la frontière
entre le civil et le militaire s’estompe rapidement. De grands acteurs
tels que DHL, Lufthansa et la Deutsche Bahn font désormais partie intégrante de
la planification militaire. Alors que les chemins de fer ont été négligés
pendant des années au détriment des voyageurs, ils sont désormais préparés pour
le transport de chars et de munitions. Les pilotes d’avions de ligne sont
formés au maniement de drones. Les entreprises reçoivent dès aujourd’hui
des instructions sur leur rôle en temps de guerre : de l’aménagement de
camps militaires à la livraison de repas.
La froide logique de cette planification est choquante. Les scénarios de
l’OTAN tablent sur un millier de blessés par jour revenant de
l’Est. Le système de santé allemand se prépare en conséquence. Dans les
hôpitaux, ceux-ci auraient la priorité sur les civils blessés. Un chef du
commandement régional de la Bundeswehr du Bade-Wurtemberg explique : « Il
faut être prêt à ce que le soldat gravement blessé soit soigné en premier et le
patient souffrant d’une appendicite, plus tard. »