Affaire Baud: quand l’UE s’invente des «ennemis intérieurs»
OPINION. Comment l’UE ne réalise-t-elle pas qu’en mettant sous sanction l’officier à la retraite Jacques Baud, elle mime les «agents de l’étranger» instaurés par Moscou? écrit le journaliste Eric Hoesli, qui s’inquiète pour la liberté d’expression
Eric Hoesli journaliste, spécialiste de la Russie, ancien président du conseil d’administration du «Temps»
Le Temps, 23 janvier
2026
https://www.letemps.ch/opinions/debats/affaire-baud-quand-l-ue-s-invente-des-ennemis-interieurs
Quelques jours avant Noël, le colonel EMG Jacques Baud, officier en retraite aujourd’hui domicilié à Bruxelles, apprenait par les médias qu’il venait d’être placé sous sanctions de l’Union européenne. Longtemps actif dans le renseignement suisse, où sa mission était de documenter la menace politique et militaire posée par l’Empire soviétique, passé ensuite dans les services de l’OTAN pour devenir, enfin, un cadre supérieur des organes de sécurité des Nations unies en Afghanistan et en Afrique, le colonel Baud, en baroudeur accompli, n’a pas cessé, depuis sa retraite, de scruter l’actualité mondiale, de l’interpréter et de la commenter à la lumière de son expérience, très loin des versions officielles ou convenues.
Très critique envers les médias traditionnels, ce qui lui vaut une solide hostilité de la profession, l’ancien agent consacre désormais l’essentiel de son énergie à la guerre d’Ukraine, à ses origines et à ses développements politico-militaires. Auteur de quatre ouvrages sur le sujet, animateur prolixe des réseaux sociaux, conférencier actif, il défend pour l’essentiel la thèse iconoclaste d’une responsabilité importante de l’OTAN et des Occidentaux dans sa genèse comme dans sa conduite jusqu’à nos jours. On le comprend, ses analyses font dès lors la part belle à la vision russe du conflit et s’en prennent vertement à la façon dont les médias dominants éclairent cette crise.
Aucun délit, aucun crime n’est invoqué par le Conseil européen
Cette façon de faire est jugée intolérable par l’Union européenne. En date du 15 décembre 2025, le Conseil de l’UE, emmené par la commissaire estonienne Kaja Kallas, a inscrit le nom du citoyen suisse Jacques Baud sur sa liste des personnes sanctionnées. «Il agit comme porte-parole de la propagande pro-russe», juge la brève notice spécifiquement consacrée au colonel, et se révèle «responsable de mettre en œuvre ou de soutenir des actions ou des politiques imputables au gouvernement de la Fédération de Russie qui compromettent ou menacent la stabilité ou la sécurité d’un pays tiers en recourant à la manipulation de l’information et à l’ingérence».
En quoi Jacques Baud, qui se flatte de ne recourir qu’à des sources occidentales ou issues de l’opposition russe, a-t-il «mis en œuvre des actions ou des politiques imputables à la Russie»? Et comment une activité de commentateur peut-elle être qualifiée «d’ingérence»? On laissera aux avocats et jurisconsultes le soin d’analyser ce libellé. Plus grave et autrement préoccupant, on notera en passant que le colonel n’est pas sanctionné pour une activité menaçant l’Union européenne, mais pour «compromettre la stabilité et la sécurité d’un Etat tiers», en l’occurrence l’Ukraine. Considérant l’attitude des dirigeants européens ces derniers mois, on imagine aisément à quoi ce précédent pourrait conduire dans le contexte du soutien de l’UE à Israël.
Aucun délit, aucun crime n’est invoqué par le Conseil européen. Jacques Baud serait-il suspect de diffamation, de calomnie, d’espionnage, de sabotage, serait-il même soupçonné d’être financé par des institutions russes, qu’une action pénale aurait pu être ouverte contre lui dans un des pays de l’Union. Cela aurait conduit à une enquête, à une procédure contradictoire, éventuellement à un jugement indépendant soumis à des voies de recours clairement identifiées. Rien de tout cela. Une instance européenne purement politique prend contre un citoyen suisse une mesure administrative d’une extrême gravité, sans même que le principe fondamental du droit d’être entendu soit respecté. Sa seule faute, semble-t-il, est de contredire et de contrarier le discours et les thèses des dirigeants européens sur le conflit ukrainien.
L'atteinte extrême aux libertés
La portée des sanctions prises contre Jacques Baud est exorbitante. Dès l’instant où l’officier est frappé de l’anathème bruxellois, ses avoirs sont gelés. Ses cartes de crédit sont invalidées. Il est interdit à toute personne de lui apporter ressources (salaire, pension, etc.) ou aide financière. Tout déplacement dans l’Union européenne lui est interdit. Les contraintes affectent à tel point la vie de la personne visée qu’on se demande si les auteurs de la directive ont réellement imaginé qu’elle puisse s’appliquer à des résidents vivant dans l’UE. Voudrait-il regagner la Suisse (ce qui paraît déjà problématique), il ne pourrait plus la quitter, le survol de l’UE lui étant également prohibé. Jacques Baud peut toujours recourir, disent ses adversaires. Sans doute. La diplomatie suisse s’en est, semble-t-il, poliment enquise auprès des instances de l’UE. Mais combien d’années la procédure durera-t-elle? Et avec quels moyens Jacques Baud est-il censé se défendre? Le règlement européen précise que ce sont les autorités de l’UE elles-mêmes qui décident du montant «raisonnable» (sic) qui peut être alloué à la défense.
L’atteinte aux libertés personnelles, à la liberté de mouvement, aux droits de propriété, et indirectement à la liberté d’expression est extrême. C’est la dernière station avant la détention. La disproportion entre les motifs invoqués et l’impact de cette décision politique ne l’est pas moins.
«Agents de l'étranger»
Le plus surprenant est qu’en signant cet arrêt, la commissaire Kaja Kallas, si prompte à la défense des droits de l’homme en Russie, n’ait pas fait le parallèle avec la législation infamante contre les «agents de l’étranger», que les autorités russes utilisent contre leurs opposants ou contradicteurs. [... l’auteur oublie que la Russie est un pays en guerre. Pas le cas officiellement de l’UE]
Je ne connais pas personnellement Jacques Baud, mais je connais plusieurs des «agents de l’étranger» reconnus comme tels en Russie (cf. Agent de l’étranger no 744, LT du 5 février 2024). L’effet de miroir est patent. Même procédure administrative, même évitement des normes pénales, même stigmatisation, même volonté d’intimidation. Il serait grotesque, naturellement, d’inférer de ces cas particuliers une comparaison générale de l’état des libertés en Russie et dans l’UE. Il n’en reste pas moins que sous nos yeux, l’UE vient de s’inventer ses propres «agents de l’étranger», un statut d’ennemi intérieur fait sur mesure, qu’elle développe désormais sans que l’opinion publique en ait conscience. L’Union a ses dissidents. Y voit-elle un signe de puissance?
Au moment où le déroulement de la guerre ne répond ni aux attentes, ni aux objectifs, ni aux certitudes constamment proclamées des dirigeants de l’UE, au moment où leur impuissance mais aussi leurs erreurs stratégiques sont de plus en plus discernables par l’opinion publique, les sanctions contre Jacques Baud font penser à un coup de pied de l’âne. Ce sentiment troublant est aggravé par la présence sur la même liste de personnalités sanctionnées des noms de Fiodor Loukianov ou d’Ivan Timofeev. Les deux hommes sont des experts académiques de Moscou réputés, connus pour leur mesure, qui font autorité et dont le conseil est régulièrement requis par les diplomates occidentaux chargés des affaires russes. Las, les voilà, eux aussi, excommuniés par Bruxelles, coupables selon le Conseil européen «d’amplifier la propagande pro-russe» par leurs écrits et par les émissions auxquelles ils participent. Cette rage de punir, sans effet au demeurant sur la «propagande» qu’elle prétend combattre, affecte au contraire d’abord la crédibilité des dirigeants actuels de l’Union, censés être les gardiens des libertés.
Dans un climat de plus en plus empreint de cris de guerre, toute entorse à la liberté de penser et de raisonner différemment doit nous inquiéter.