Le marché mondial du pétrole et ses trois piliers stratégiques
L'époque du marché pétrolier régi par l'offre et la demande est révolue. Derrière la crise d'Ormuz se dessine une lutte mondiale entre Washington, Pékin et l'OPEP+, où sanctions, guerre et contrôle des routes maritimes deviennent des armes au service de la domination énergétique.
Marco
Fernandes, Fréquence Populaire, 4 août
https://www.fpop.media/le-marche-mondial-du-petrole-et-ses-trois-piliers-strategiques
Cette tribune a été initialement publié par Brasil de Fato, dans le cadre de « Columna Valdai », une chronique bimensuelle de Marco Fernandes, qui en assure la coordination éditoriale.
Dans cette nouvelle édition de la Chronique Valdaï, Konstantin Simonov, directeur général du Fonds national russe pour la sécurité énergétique, analyse les perspectives du marché pétrolier mondial à la lumière de la guerre contre l'Iran et de la fermeture du détroit d'Ormuz.
Selon lui, le marché repose désormais sur trois piliers fondamentaux, les États-Unis, l'OPEP+ et la Chine. Les États-Unis utilisent leur appareil militaire (ainsi que les sanctions) pour étouffer leurs concurrents – la Russie, le Venezuela, l'Iran et, indirectement, l'Arabie saoudite – la géopolitique, elle ne s'est pas simplement réinvitée dans le secteur pétrolier : elle y occupe désormais une place centrale.
La tribune :
L'attaque américaine contre l'Iran a provoqué une onde de choc sur les marchés pétroliers. Les prix se sont envolés après la fermeture du détroit d'Ormuz et les graves perturbations qui en ont découlé pour les flux énergétiques mondiaux. De ce chaos ont émergé trois grandes puissances énergétiques appelées à façonner la dynamique du marché pour les années à venir.
Les experts avaient déjà commencé à tirer les enseignements du dernier conflit autour de l'Iran lorsque la situation dans le détroit d'Ormuz s'est de nouveau brusquement tendue. À vrai dire, cela n'a rien de particulièrement surprenant. Il ne semble désormais plus nécessaire de se demander ce qu'il adviendra du détroit d'Ormuz à court terme, en revanche, il est d'ores et déjà possible de tirer plusieurs conclusions sur la transformation du marché pétrolier mondial.
La crise d'Ormuz a clairement fait émerger trois acteurs clés, et les relations qu'ils entretiennent détermineront dans une large mesure l'évolution future de l'industrie pétrolière. On pourrait dire que le marché pétrolier repose désormais sur trois piliers, mais, contrairement à des piliers porteurs assurant solidement la stabilité de l'édifice qu'ils soutiennent, ces trois acteurs entretiennent entre eux des relations extrêmement tendues, générant non pas de la stabilité, mais au contraire une turbulence accrue.
Le premier pilier est constitué par les États-Unis. Leur stratégie mérite d'être examinée de plus près, puisqu'ils sont à l'origine de cette nouvelle guerre majeure au Moyen-Orient et en ont été le principal moteur.
Les États-Unis occupent depuis longtemps la première place mondiale pour la production de pétrole et de gaz. La véritable révolution réside toutefois dans leur transformation en exportateur de pétrole brut, de produits raffinés et de gaz naturel liquéfié (GNL). La crise d'Ormuz a définitivement consacré ce rôle des États-Unis, dont l'importance est fondamentale.
Pendant longtemps, les États-Unis ont été considérés avant tout comme le premier consommateur mondial d'hydrocarbures. Selon les données de l'Energy Institute, à la fin de l'année 2025, ils devançaient encore la Chine : leur consommation dépassait légèrement un milliard de tonnes de pétrole, contre seulement 793 millions de tonnes pour la Chine. La guerre contre l'Iran a montré que c'est désormais le rôle des États-Unis en tant que fournisseur de pétrole et de GNL sur le marché mondial qu'il faut prendre en compte. Or ce fournisseur, parfaitement conscient que la demande mondiale de pétrole et de gaz ne progresse pas aussi rapidement que les producteurs le souhaiteraient, traite ses rivaux – les autres pays exportateurs d'hydrocarbures – avec une extrême dureté. Les compagnies pétrolières russes ont déjà subi les effets des sanctions américaines. Les États-Unis ont désormais également démontré qu'ils disposent d'instruments militaires leur permettant d'influencer le marché, afin de « déconnecter » leurs concurrents de celui-ci. Ce nouveau conflit militaire avec l'Iran a non seulement entraîné la fermeture du détroit d'Ormuz, mais il a également provoqué des frappes iraniennes contre les infrastructures pétrolières et gazières des États producteurs du Golfe.
Les États-Unis doivent désormais être considérés comme celui qui « évince la concurrence », c'est-à-dire un exportateur qui élimine ses concurrents du marché par tous les moyens à sa disposition, y compris les instruments militaires et politiques. Washington a révélé une approche entièrement nouvelle des conflits armés. Je la qualifie de « guerre du robinet », soit une guerre que les États-Unis peuvent ouvrir très rapidement lorsque cela leur convient, puis refermer tout aussi vite. Les événements de la mi-juillet, lorsque les États-Unis ont commencé à frapper l'Iran et que celui-ci a repris en retour les restrictions à la navigation dans le détroit d'Ormuz, en offrent une illustration éclatante. Trump a suspendu la guerre, lancé la Coupe du monde, célébré son anniversaire ainsi que le 250ᵉ anniversaire de l'indépendance américaine, avant de « rouvrir le robinet ».
Les États-Unis ont mis en évidence la vulnérabilité des chaînes logistiques des autres pays tout en rappelant au monde la puissance de leur marine, qui constitue à la fois une menace pour l'acheminement des hydrocarbures « étrangers » – notamment comme instrument de lutte contre les contrevenants aux sanctions américaines – et une garantie de la fiabilité des livraisons en provenance des États-Unis eux-mêmes.
Aujourd'hui, la navigation dans la région du détroit d'Ormuz dépend non seulement de l'Iran, mais aussi des États-Unis, qui peuvent considérer la guerre dans cette région comme un conflit maîtrisé, susceptible d'être interrompu puis relancé à volonté. Dans cette perspective, Washington n'a même pas besoin d'imposer en Iran un changement de régime au profit d'un pouvoir entièrement loyal, sur le modèle vénézuélien. L'essentiel est que les États du Golfe et les principaux importateurs d'hydrocarbures comprennent que les États-Unis seraient parfaitement en mesure, s'ils le souhaitaient, de fermer aisément le détroit d'Ormuz. Il est révélateur que, pendant la guerre, Trump ait appelé à plusieurs reprises les acheteurs à se fournir en hydrocarbures auprès des États-Unis. Il s'est montré particulièrement insistant sur ce point lors de sa visite d'État en Chine, en mai 2026.
Un autre facteur important pour les États-Unis est la remontée, particulièrement opportune, des prix mondiaux du pétrole. En réalité, la production pétrolière américaine se heurte à certaines difficultés techniques. La teneur en eau des puits augmente, tout comme le ratio gaz-pétrole des hydrocarbures extraits. Ces problèmes ne peuvent être résolus qu'au prix de nouveaux investissements, auxquels les producteurs de pétrole de schiste n'étaient absolument pas prêts avec les niveaux de prix observés au début de l'année 2026. Les prix alors en vigueur rendaient non rentables le forage de nouveaux puits dans plusieurs bassins. En revanche, la forte hausse des prix du pétrole a considérablement renforcé l'attrait de nouveaux projets aux États-Unis, non seulement dans le secteur du pétrole de schiste, mais aussi dans le golfe du Mexique.
Cela confère également une certaine logique au changement de pouvoir intervenu au Venezuela : les projets de la vallée de l'Orénoque, dont les coûts de production sont très élevés, étaient tout simplement intenables avec les prix du début de l'année. Désormais, ils pourraient susciter un intérêt beaucoup plus important. De nouveaux investissements dans le pétrole de schiste américain ainsi que dans les projets offshore, tant aux États-Unis que dans les pays placés sous le contrôle politique de Washington, redeviennent potentiellement très rentables.
La production de pétrole brut des États-Unis approche déjà les 14 millions de barils par jour. Si l'on y ajoute les condensats et les biocarburants – c'est-à-dire ce que les États-Unis regroupent sous l'appellation de liquids (« liquides ») –, l'écart devient encore plus spectaculaire : la production américaine s'approche des 24 millions de barils par jour.
Au cours de la crise d'Ormuz, les États-Unis sont devenus, pour la première fois depuis 1943, exportateurs nets de pétrole brut. En mai, les exportations américaines de pétrole brut ont atteint un niveau record de 5,6 millions de barils par jour. Les importations demeuraient certes d'un volume comparable. Dans le même temps, Washington a engagé une vente massive de ses réserves stratégiques. Les États-Unis se sont, de fait, emparés du marché pétrolier européen, dont les fournisseurs russes ont été évincés. Aujourd'hui, près de 50 % des exportations américaines de pétrole brut sont destinées à la seule Europe.

Rencontre Ursula von der Leyen / Donald Trump le 25 juillet
2025 où elle s'est
engagée, pour l'Union européenne, à acheter pour 750 milliards
de dollars
d'hydrocarbures américains sur trois, soit une inféodation
complète de
Bruxelles à Washington.
Le plus important est toutefois que les États-Unis ont continué à accroître leurs exportations de produits pétroliers raffinés. Dans son rapport de juin, le département américain de l'Énergie a évalué les exportations nettes de produits raffinés à 6,3 millions de barils par jour.
Il est vrai que des prix du pétrole trop élevés entraînent une hausse du prix des carburants sur le marché intérieur et fournissent des arguments aux partisans des énergies renouvelables, qui plaident pour une réduction de la consommation de pétrole brut. Un équilibre est donc nécessaire. C'est pourquoi Trump a mis le conflit militaire entre parenthèses. Mais, après une brève interruption, il l'a relancé. Une telle stratégie permettra aux États-Unis de réguler les prix du pétrole non seulement par le comportement des spéculateurs sur le marché des contrats à terme, mais aussi au moyen de guerres pilotées.
Le deuxième pilier est l'OPEP+ dont la Russie est membre. Elle se trouve sous une pression manifeste, et la politique offensive des États-Unis représente pour elle un défi évident. L'OPEP+ a été créée il y a dix ans afin d'influencer les prix mondiaux du pétrole. Cet objectif a été atteint, mais, progressivement, c'est précisément l'expansion de la production et des exportations américaines qui est devenue le principal problème. Pour faire remonter les prix, l'OPEP+ a dû limiter sa production, mais cela a engendré un effet de passager clandestin (free-rider effect). Les pays extérieurs à l'OPEP+ – les États-Unis, mais aussi le Canada, la Norvège, le Guyana et le Brésil – ont continué, sans contrainte, à accroître leur production et à gagner des parts de marché.
Ayant pris la mesure du comportement de l'autre pilier – les États-Unis –, les pays de l'OPEP+ se retrouvent confrontés à un problème majeur. Ils ne peuvent plus se contenter de jouer le rôle de régulateur du marché, augmentant ou réduisant leur production à leur convenance. Plus encore, les États-Unis se sont également employés à réduire la part de marché de l'OPEP+ par des moyens politico-militaires : sanctions contre la Russie, fermeture du détroit d'Ormuz au détriment de l'Arabie saoudite. À cela s'ajoute le fait que, durant la crise d'Ormuz, l'OPEP+ a perdu les Émirats arabes unis. En juin, la production pétrolière de ce pays s'élevait à 3,8 millions de barils par jour.
En juin, les pays de l'OPEP+ participant à l'accord ont produit 27,6 millions de barils par jour. Cela représente un déficit de plus de 7 millions de barils par jour par rapport à leur objectif de production, soit précisément le volume que l'alliance a perdu sous l'effet des actions offensives des États-Unis.
Si l'on considère l'ensemble des membres officiels de l'OPEP+, la production est plus élevée et atteint 36,3 millions de barils par jour. Mais même ce chiffre montre que l'OPEP+ contrôle désormais moins de 40 % de la production mondiale de pétrole. Dans le même temps, une sortie de certains pays de l'OPEP+ transformerait nombre de producteurs en acteurs plus modestes, peu susceptibles de résister à la pression des États-Unis, désormais pilier dominante du marché. Il n'en demeure pas moins que la question d'une évolution de la stratégie de l'OPEP+, dans un marché en pleine mutation, est devenue urgente.
Enfin, le troisième
pilier : la Chine.
La reconnaissance de son rôle dans le marché pétrolier peut
être considérée
comme l'un des principaux enseignements de la crise d'Ormuz.
Je me souviens
parfaitement que, dans les premiers jours de la crise, de
nombreux experts
occidentaux affirmaient que, si la fermeture du détroit
d'Ormuz se prolongeait
au-delà d'un mois, le marché ferait face à une catastrophe et
que le prix du
baril atteindrait au moins 150 dollars. La Chine, premier
importateur mondial
de pétrole, était censée en être la principale victime. Mais
cela ne s'est pas
produit. Pourquoi ? Parce que la Chine a puisé dans ses
réserves stratégiques
et commerciales qui, avant la crise, représentaient ensemble
environ 1,2
milliard de barils de pétrole. Au cours des années 2024 et
2025, la Chine a mis
en œuvre l'un des plus vastes programmes de constitution de
stocks de
l'histoire, se préparant méthodiquement à une crise du détroit
d'Ormuz.
En conséquence, la Chine a tout simplement réduit fortement ses importations, sans que cela n'affecte sa consommation intérieure (même si elle a dû diminuer ses exportations de produits pétroliers raffinés). En comparant le mois de mai 2026 à celui de mai 2025, la baisse des achats auprès des fournisseurs étrangers a dépassé 13 millions de tonnes, soit un peu moins de 100 millions de barils. (Les statistiques douanières officielles pour le mois de juin n'ont pas encore été publiées, mais les estimations préliminaires indiquent que la baisse des importations a été tout aussi importante.) Sur une période plus longue, de janvier à mai, les importations de pétrole ont reculé d'environ 5 % par rapport à la même période de l'année précédente. Dans le même temps, la Chine a conservé une part importante de ses réserves intacte.
Les États-Unis se sont toutefois « approprié » le Venezuela, un pays dont la Chine achetait activement le pétrole. Ils continuent en outre d'accentuer la pression sur l'Iran, dont le pétrole est notoirement vendu en grande partie à la Chine. La confrontation entre les trois piliers se poursuit donc. Fait important, l'offensive particulièrement agressive des États-Unis pour imposer leurs propres ressources énergétiques suscite déjà une vive résistance de la part de la Chine. Trump a eu l'audace de déclencher une guerre tarifaire contre Pékin tout en cherchant simultanément à lui vendre les ressources énergétiques américaines. Dans le même temps, la Chine n'importe plus ni pétrole ni gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des États-Unis depuis plus d'un an.
« La Chine comprend que la création artificielle d'une pénurie de pétrole est devenue un scénario tout à fait réaliste, auquel il lui faut répondre. Parvenir à un accord avec le premier pilier sera extrêmement difficile, d'autant plus que celle-ci a déjà placé le marché européen sous sa domination. »
Cela signifie pour la Chine qu'il faut resserrer les liens avec le deuxième pilier, notamment en élaborant de nouvelles règles pour le commerce du pétrole. Cela pourrait passer par une augmentation des échanges pétroliers libellés en yuans, ainsi que par un renforcement de l'activité sur les places boursières chinoises.
La crise d'Ormuz a montré que le pétrole demeure une ressource indispensable et que la création artificielle d'une pénurie provoque de graves difficultés pour de nombreux États. Dans le même temps, la période de fonctionnement calme et ordonné du marché appartient désormais au passé : la volonté des États-Unis d'imposer leur domination énergétique mondiale a engendré une turbulence considérable, tant sur le plan logistique que commercial. Ce défi peut néanmoins produire une réaction, notamment par la constitution de nouvelles coalitions entre les grands producteurs et les principaux acheteurs, fondées sur de nouveaux principes. Quant à la géopolitique, elle ne s'est pas simplement réinvitée dans les affaires pétrolières, elle y occupe désormais le devant de la scène.