Pourquoi Israël et ses pères fondateurs ont fait du fleuve Litani et du Liban sud un enjeu stratégique majeur
Par Cécile Hennion et Laure Stephan (Beyrouth, correspondance)Publié 10 avril 2026 à 06h00, modifié à 15h16
DÉCRYPTAGEAlors qu’Israël multiplie au Liban les frappes meurtrières et les ordres d’évacuation, le spectre d’une invasion revient hanter les Libanais. Le sud du pays, aujourd’hui bastion du Hezbollah pro-iranien, obsède l’Etat hébreu et le mouvement sioniste depuis plus d’un siècle.
Là où il prend sa source, dans la vallée de la Bekaa, le Litani est profond, vif et bleuté. Après avoir traversé le Liban vers le sud, il ralentit à l’approche de Tyr (Sour), où il se jette dans la Méditerranée. Sous l’effet de la pollution, ses eaux prennent parfois, en été, une teinte boueuse à l’odeur fétide. Plus long fleuve entièrement libanais, il est essentiel à la fourniture d’eau potable, à l’agriculture et à l’électricité du pays.
Le Litani est aussi un enjeu stratégique majeur. Pour Israël, dont la frontière longe en partie le cours inférieur du fleuve, il est à la fois une ressource convoitée et une ligne de sécurité obsessionnelle. Entre celui-ci et la frontière, les habitants du Liban sud vivent dans un territoire de tout temps négligé par Beyrouth, rongé par près d’un siècle de combats. La guerre y structure le quotidien.
Aujourd’hui, cette région est de nouveau dévastée, la population contrainte à l’exil. Originaire du village d’Aïnata, Hassan Ayoub, médecin de 62 ans, incarne la mémoire de trois générations abîmées par le conflit. Son père, Ali, communiste engagé aux côtés des Palestiniens, a été tué en 1972, lors d’affrontements avec Israël. Sa mère, Zeinab, est morte sous les bombardements de l’été 2006. Il a vu deux fois son village natal réduit à l’état de ruines et se dit prêt à reconstruire sa maison, une fois de plus, si l’avenir le permet.

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Par Cécile Hennion et Laure Stephan (Beyrouth, correspondance) Publié hier à 06h00, modifié hier à 17h19
Décryptage
Alors qu’Israël multiplie au Liban les frappes meurtrières et les ordres d’évacuation, le spectre d’une invasion revient hanter les Libanais. Le sud du pays, aujourd’hui bastion du Hezbollah pro-iranien, obsède l’Etat hébreu et le mouvement sioniste depuis plus d’un siècle.
Là où il prend sa source, dans la vallée de la Bekaa, le Litani est profond, vif et bleuté. Après avoir traversé le Liban vers le sud, il ralentit à l’approche de Tyr (Sour), où il se jette dans la Méditerranée. Sous l’effet de la pollution, ses eaux prennent parfois, en été, une teinte boueuse à l’odeur fétide. Plus long fleuve entièrement libanais, il est essentiel à la fourniture d’eau potable, à l’agriculture et à l’électricité du pays.
Le Litani est aussi un enjeu stratégique majeur. Pour Israël, dont la frontière longe en partie le cours inférieur du fleuve, il est à la fois une ressource convoitée et une ligne de sécurité obsessionnelle. Entre celui-ci et la frontière, les habitants du Liban sud vivent dans un territoire de tout temps négligé par Beyrouth, rongé par près d’un siècle de combats. La guerre y structure le quotidien.
Aujourd’hui, cette région est de nouveau dévastée, la population contrainte à l’exil. Originaire du village d’Aïnata, Hassan Ayoub, médecin de 62 ans, incarne la mémoire de trois générations abîmées par le conflit. Son père, Ali, communiste engagé aux côtés des Palestiniens, a été tué en 1972, lors d’affrontements avec Israël. Sa mère, Zeinab, est morte sous les bombardements de l’été 2006. Il a vu deux fois son village natal réduit à l’état de ruines et se dit prêt à reconstruire sa maison, une fois de plus, si l’avenir le permet.
Les déclarations israéliennes ne prêtent guère à l’optimisme. Le 31 mars, le ministre de la défense, Israel Katz, a affirmé que « l’ensemble des habitations des localités libanaises proches de la frontière israélienne seront détruites lorsque Israël aura instauré une zone tampon » jusqu’au Litani. Cette perspective hante les déplacés : ne jamais revoir leurs maisons et subir une autre occupation, comme celle qui a duré de 1978 à 2000 et laissé de douloureuses cicatrices.
Difficile d’imaginer que la frontière israélo-libanaise, hermétique, hérissée de barbelés, jalonnée de murs de béton – dont le premier, haut de 10 mètres, a été érigé en 2012 au niveau de la porte de Fatima –, fut longtemps un espace ouvert. Jusqu’à la chute de l’Empire ottoman, au lendemain de la première guerre mondiale, la région vit tournée vers la Galilée, notamment pour le commerce, dans un continuum géographique naturel. On y circule sans entraves, de Beyrouth à Jérusalem.
Quand l’Empire ottoman s’effondre, une nouvelle carte du Proche Orient se dessine. Tandis que la France et le Royaume-Uni, victorieux de la guerre, tracent les frontières de territoires qu’elles se sont arrogés, le mouvement sioniste plaide pour l’établissement d’un Etat juif qui s’étendrait jusqu’au Litani. Ce fleuve est la « frontière naturelle d’Israël », écrit Chaïm Weizmann, qui en est alors un des chefs de file, dans un courrier adressé au Foreign Office, en 1919. La délimitation fixée quatre ans plus tard ne lui donne pas gain de cause : annexé au Grand Liban, le sud du Litani est relégué à la périphérie d’un nouvel Etat sous mandat français. A cette époque, la frontière n’est encore qu’une tracasserie administrative. La directrice d’école Wadad Makdisi Cortas raconte ainsi son retour à Beyrouth, en 1927, après une journée à Jérusalem : « A la frontière libanaise, les soldats français furent agacés quand nous les réveillâmes. Nous aurions certes préféré rentrer chez nous sans leur autorisation. »
Les échanges avec la Palestine restent nombreux, mais sont déjà traversés d’angoisses. « La Palestine vivait dans la tension depuis que la déclaration Balfour [de 1917, par laquelle le gouvernement britannique s’engageait à soutenir la création d’un « foyer national pour le peuple juif »] avait été rendue publique (…). Le trajet entre Haïfa et Beyrouth durait moins de trois heures. Les gens allaient et venaient, nos vies s’entremêlaient », écrit-elle encore dans Dounia Ahbabtouha (A World I Loved, « Un monde que j’ai aimé », non traduit en français, 1960). Le Litani n’est pas devenu frontière, mais l’idée qu’il le devienne n’a jamais disparu. Le 23 mars, le ministre des finances israélien, Bezalel Smotrich, en a formulé la revendication dans les mêmes termes : « La nouvelle frontière israélienne doit être le Litani. »
La fonction stratégique du fleuve se confirme au cours de la seconde guerre mondiale. En 1941, lors de la bataille du Litani, les troupes françaises de Vichy affrontent les Alliés avec l’objectif de contrôler la route de Beyrouth. C’est là, au bord du fleuve, que le jeune officier Moshe Dayan, futur chef d’état major, puis ministre de la défense d’Israël, perd son œil gauche, alors qu’il commande une unité de combattants de la Haganah (organisation paramilitaire juive) et de soldats australiens.
La fin de la seconde guerre mondiale annonce d’autres bouleversements au Proche-Orient. Indépendant depuis 1943, le Liban doit attendre 1946 pour voir partir les derniers contingents français. Le sud du pays ne compte pas le moindre hôpital. Le conflit a grêlé les collines et les champs d’oliviers de mines antipersonnel qui explosent encore aujourd’hui, estropiant bergers et enfants.
La création de l’Etat d’Israël, en mai 1948, se double de la dépossession violente de centaines de milliers de Palestiniens, provoquant un séisme au Proche-Orient. A l’automne, l’armée israélienne lance l’opération « Hiram » – du nom d’un roi biblique de Tyr –, pour prendre le contrôle de la Galilée. L’offensive est fulgurante : les villages palestiniens sont vidés de leurs habitants, faits prisonniers ou expulsés de l’autre côté de la frontière. Un tel succès pousse le premier ministre israélien, David Ben Gourion, à rêver d’expansion, en particulier au Liban où, écrit il dans son journal, il veut « établir un Etat chrétien, dont la frontière méridionale sera le fleuve Litani ». Treize villages du Liban sud sont occupés, non sans exactions. Quatre-vingts villageois de Houla sont exécutés, et autant dans celui de Saliha, ancien village libanais transféré à la Palestine mandataire en 1924. Israël se retire en avril 1949, laissant dans son sillage un ressentiment durable et des désirs de vengeance.
Ben Gourion reprend ce raisonnement quelques années plus tard et le partage avec Moshe Sharett, qui lui succède comme premier ministre, en 1954. Il y revient en 1956, à la veille de l’intervention militaire en Egypte, que préparent la France et le Royaume-Uni avec Israël, après la nationalisation du canal de Suez par Gamal Abdel Nasser. L’échec de l’opération de Suez empêche la mise en œuvre du projet.
L’intérêt israélien pour le Liban, notamment pour les ressources hydriques du Sud, se manifeste de nouveau dans les années 1960. Des travaux libanais de développement sur la rivière Hasbani, affluent du Jourdain, font craindre un détournement des eaux du fleuve et entraînent des menaces de représailles.
« Il serait abusif de considérer cet arrière plan historique comme la clé du comportement israélien au Liban, jugeait Samir Kassir, journaliste et historien assassiné en 2005, dans La Guerre du Liban. De la dissension nationale au conflit régional (Karthala, 1994). Pour autant, il pèse sur la réalité. Non pas comme la trame d’une machination tracée à l’avance, mais comme une grille qui configure dans une large mesure la perception qu’Israël a de l’espace libanais, de l’action qu’il doit y développer et des ruptures qu’il peut y produire. »
Après la guerre de 1948, le Liban a accueilli une importante population palestinienne : quelques milliers de chrétiens naturalisés et de très nombreux réfugiés, qui fournissent une main d’œuvre bon marché. Au sein de la classe moyenne, certains accèdent à l’université et forment une jeunesse militante. A l’instar de la Jordanie et de la Syrie, le Liban devient un territoire d’implantation de la résistance palestinienne.
Le tournant se produit après la guerre des Six-Jours, en 1967, qui s’achève par la défaite des armées arabes. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) se heurte à l’hostilité plus ou moins déclarée de pays qui la toléraient jusque-là. Expulsés de Jordanie à la suite du Septembre noir, en 1970, interdits d’attaquer de Syrie, à partir de 1971, par le nouveau régime d’Hafez Al Assad, les fedayins voient leurs bases se réduire. Ils se replient massivement vers le Liban sud, où la frontière, sans obstacle naturel majeur, se prête aux incursions. Dans sa partie orientale, à la frontière syrienne, les contreforts du mont Hermon, qui surplombent le nord de la Galilée offrent, eux aussi, un terrain particulièrement propice à la guérilla.
Il y règne en outre un climat de bienveillance : « A la sympathie générale que, comme partout dans le monde arabe, ressentaient les habitants du Sud-Liban pour les [Palestiniens], s’ajoutait un sentiment de proximité, nourri par le souvenir des liens qui existaient dans cette “Galilée divisée”, avant l’établissement de la frontière, puis sa fermeture », écrivait encore Samir Kassir. Dans ce contexte, le village de Khiam est le premier à leur ouvrir les bras. Les opérations armées de fedayins se multiplient : 2 en 1967, 29 en 1968, 150 en 1969. Cette présence entraîne bientôt une politique interventionniste d’Israël qui, sous prétexte de « représailles », transforme le Sud en champ de bataille : tirs d’artillerie, raids aériens, offensives de l’infanterie et des blindés.
En septembre 1972, les représailles israéliennes à la suite de la prise d’otages par un commando palestinien lors des Jeux olympiques de Munich (seize morts dont onze athlètes israéliens) sont d’une ampleur telle que « l’armée libanaise, ordinairement passive, ne put faire autrement que de résister », rappelait Samir Kassir. Selon les statistiques officielles, Israël aurait commis 3 000 violations du territoire entre 1968 et 1974, faisant près de 800 victimes libanaises et palestiniennes. Au début de 1975, lors d’une nouvelle incursion dans le village de Kfar Chouba, sur les versants du mont Hermon, les habitations sont systématiquement dynamitées.
La lune de miel entre Libanais et Palestiniens appartient déjà au passé : la présence palestinienne a un coût, que beaucoup ne veulent plus assumer – en décembre 1968, un raid israélien a détruit au sol treize avions de ligne à l’aéroport de Beyrouth. Les tensions communautaires et politiques culminent en une guerre civile, qui éclate au printemps 1975.
Au début de l’année suivante, l’armée libanaise se disloque et les combats gagnent le Sud. Le premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, autorise une aide humanitaire aux villages frontaliers assiégés par l’OLP, mais aussi un soutien matériel aux milices chrétiennes : « Israël les aidera à s’aider elles mêmes », dit il, contre les Palestiniens.
Près de la porte de Fatima s’ouvre un poste-frontière. Dans un verger de pommiers, une clinique israélienne soigne gratuitement les villageois ; plus de 400 Libanais obtiennent un permis de travail. Shimon Peres, le ministre de la défense israélien, approuve cette stratégie et officialise, en juillet 1976, sa doctrine de la « bonne frontière » : une zone tampon, confiée à une minorité alliée.
Le major Saad Haddad en prend la tête. Né à Marjeyoun, dans une famille chrétienne, cet officier dissident déteste les Palestiniens. Ses miliciens patrouillent en uniforme israélien orné d’un écusson : une croix blanche sur fond bleu. Les hommes d’Haddad s’affrontent à l’OLP et à ses alliés libanais, bombardant sans merci des villages désormais ennemis. Des civils blessés affluent vers les médecins israéliens de la « bonne frontière ».
Le 14 mars 1978, Israël lance une offensive officiellement destinée à neutraliser l’OLP et à restaurer la souveraineté libanaise : l’opération « Litani ». Mais cette référence au fleuve faisait « douter du sérieux d’Israël », se souvient Ghassan Tuéni, auteur d’Une guerre pour les autres (JC Lattès, 1985) : « Le chaos où se trouvait le Liban n’offrait il pas à l’Etat hébreu l’occasion rêvée de rectifier ses frontières du nord jusqu’au Litani ? » En trois jours, plus de 1 000 civils sont tués, et 250 000 jetés sur les routes.
C’est Ghassan Tuéni qui porte la voix du Liban au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) : « Laissez vivre mon peuple ! », clame t il. La résolution 425 de l’ONU prévoit le retrait d’Israël et le déploiement d’une force internationale, la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Mais, très vite, la frustration a raison de ce « commencement de paix ». Israël se replie, livrant la bande frontalière à la milice d’Haddad, sous l’œil impuissant des casques bleus.
En 1979, Haddad proclame un « Liban libre et indépendant » sur la bande frontalière, événement qu’il célèbre par des tirs de roquettes sur le centre de la Finul, à Naqoura. Décrété traître à la patrie, le major – qu’Israël dépeint comme un « ami fidèle » – ne dépend plus que du soutien de Tel-Aviv.
Le Liban sud devient un laboratoire : Israël y teste une stratégie de tutelle par alliance avec une minorité, méthode réactivée aujourd’hui avec les Druzes du Golan syrien. Ainsi naît la « zone de sécurité », censée servir de tampon entre l’Etat hébreu et ses ennemis au Liban. L’invasion de 1982, dirigée par le ministre de la défense, Ariel Sharon, ouvre une nouvelle phase d’occupation qui ne s’achèvera que dix-huit ans plus tard.
Fondateur et figure du mouvement israélien Goush Shalom (Le Bloc pour la paix), Uri Avnery raconte qu’au quatrième jour de l’offensive de 1982, alors journaliste, il franchit la frontière à Metoula, avant de traverser une dizaine de villages chiites. Les habitants y accueillent les soldats israéliens « avec une grande joie », les couvrant de riz pour les remercier d’avoir chassé l’OLP qui avait fait de leur région une zone de guerre. La gratitude ne tarde pas à se muer en hostilité.
La résistance s’organise d’abord dans les rangs de la gauche et du mouvement chiite Amal, puis, dans les années 1980, sous une nouvelle bannière. Le 11 novembre 1982, Ahmad Kassir, 17 ans, dont plusieurs proches ont été tués lors de l’offensive de 1978, fonce au volant d’une Peugeot bourrée d’explosifs contre le quartier général israélien, à Tyr, tuant au moins 75 militaires israéliens et quinze détenus libanais et palestiniens. Le nom de « Hezbollah » n’est encore qu’une rumeur ; il va devenir incontournable. C’est là l’acte fondateur du « Parti de Dieu » et le premier attentat-suicide de l’histoire du Moyen-Orient moderne.
La lutte contre l’occupant change de visage : engins explosifs sur les routes, collaborateurs exécutés en plein jour, jusque dans les cafés. Dans les villages chiites, jeunes, familles et imams se regroupent autour de cet acteur intraitable, imprégné des préceptes de la toute jeune République islamique d’Iran. Il s’impose sur le terrain social et religieux autant qu’il excelle dans l’art de la guérilla.
L’Etat libanais, disloqué par la guerre civile, a déserté la région. A Beyrouth, l’assassinat de Bachir Gemayel, leader maronite installé au pouvoir par Israël, ruine le pari de Sharon d’un « Liban chrétien ». Dans la bande frontalière, l’armée israélienne n’a plus le monopole de la force : elle fait désormais face à des combattants prêts à sacrifier leur vie. A la mort d’Haddad, en 1984, Antoine Lahad prend la tête de l’Armée du Liban sud (ALS), sans l’assise populaire de son prédécesseur.
Face à ces difficultés, Israël mène une occupation brutale : raids, fouilles systématiques, maisons rasées au bulldozer, mosquées vandalisées… La fin de la guerre civile, en 1990, ne change pas la donne. Tandis que Beyrouth s’affaire à se reconstruire et à redistribuer le pouvoir, comme si rien ne se passait au sud du Litani, la résistance à Israël devient l’apanage du seul Hezbollah, avec la bénédiction de la Syrie – dont l’armée occupe le reste du pays depuis 1976 –, ravie de combattre Israël par procuration.
Cette époque, enfouie sous une chape de plomb comme tant d’autres au Liban, a laissé des traces indélébiles. Dans le Sud, chacun sait qui a collaboré, qui a résisté ou simplement survécu. L’occupation en fait une enclave quasi hermétique, dont l’accès est filtré par les barrages de l’ALS, à qui Israël délègue ses basses besognes. La prison de Khiam en reste le symbole le plus sinistre : de 1985 à 2000, 5 000 Libanais, dont 500 femmes, y sont torturés sous la supervision d’officiers israéliens.
Le village maronite de Qlayaa est l’un des réservoirs en hommes de l’ALS : plus de 4 000 de ses habitants ont fui en Israël après le retrait en 2000, par crainte de représailles qui, finalement, n’eurent pas lieu. La mémoire de cet exode pèse encore aujourd’hui. En mars, Maria (une villageoise rencontrée par Le Monde qui souhaite garder l’anonymat) refuse ainsi de partir malgré la violence des combats : « Si les Israéliens poursuivent l’invasion jusqu’à Qlayaa, je resterai. Je ne suis contre personne. Je suis du côté de ceux qui nous permettront de rester chez nous. »
Non loin de là, Marjeyoun redoute d’être prise au piège des affrontements sur la colline d’en face, à Khiam, verrou stratégique entre Israël et le Hezbollah. Dans cette ville où résidait Antoine Lahad, les vieilles rancœurs sont tenaces. Pour Richard, enseignant, les gens de Khiam, chiites, sont, sans distinction, des « terroristes du Hezbollah ». « Cette guerre, dit-il, ne nous regarde pas, ni comme Libanais ni comme chrétiens. »
Originaire de Khiam, Raghda Awada pense l’inverse. Le Monde la rencontre à Beyrouth, où elle s’est réfugiée après que sa maison a été détruite. « Nous sommes fatigués de la guerre, mais quelle est l’alternative ? Laisser notre terre aux Israéliens ? Pour beaucoup de chiites, il y a du sang avec cet ennemi, des gens du Sud morts en martyrs. » Entre ceux qui répètent qu’il s’agit encore d’une « guerre pour les autres » et ceux qui voient dans le Hezbollah un rempart, la fracture est béante.
Ces mémoires divisent toujours le Sud, plus d’un quart de siècle après le retrait israélien du 25 mai 2000. Ce départ sans gloire marque une première : des combattants arabes ont fait reculer Israël, une « victoire » qui confère au Hezbollah une aura exceptionnelle au Moyen-Orient. A Tel-Aviv, le premier ministre, Ehoud Barak, annonce la fin du « bourbier libanais », au grand soulagement d’une opinion publique lassée de ce « Vietnam d’Israël », qui a fait 700 morts en dix-huit ans.
Pour justifier le maintien de son arsenal, le Hezbollah théorise une « résistance défensive » : chasser Israël ne suffit pas, il faut l’empêcher de revenir. Le chef du parti-milice, Hassan Nasrallah, promet de lutter jusqu’à la libération des prisonniers libanais en Israël, et la reprise des Fermes de Chebaa, à la souveraineté disputée, que la « ligne bleue » – tracée par l’ONU et qui fait office de frontière depuis 2000 – laisse sous contrôle israélien. Ce minuscule territoire devient une sorte de ring où les deux camps se rendent coup pour coup, dans un jeu de représailles calibrées, chacun testant l’autre sans franchir le seuil de la guerre ouverte.
Le Hezbollah consolide sa présence militaire dans le Sud, en creusant des réseaux souterrains dans les collines calcaires. Il veille à garder sous sa coupe les villages frontaliers, cœur de sa stratégie de harcèlement, qui se traduit par des tirs de roquettes et d’obus de mortier, ainsi que l’enlèvement de trois soldats israéliens. Sa relation avec Damas se transforme : depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar Al Assad, qui succède à son père à l’été 2000, la Syrie devient un fournisseur majeur d’armes et de missiles, tandis qu’une unité spéciale du Hezbollah coordonne l’aide aux Palestiniens, au nom de l’Iran.
Chaque roquette laissée sans riposte alarme l’état major israélien, qui craint de voir sa dissuasion s’éroder et plaide pour des frappes plus dures, y compris en Syrie. Quand Ariel Sharon sombre dans le coma, en janvier 2006, un gouvernement sans expérience militaire succède au premier ministre israélien, tandis que le Hezbollah, sûr de sa force, estime pouvoir enlever de nouveau des soldats à la frontière. Le 12 juillet, la situation bascule : deux soldats israéliens sont capturés, huit autres tués, et Israël répond par une offensive tous azimuts. La « guerre de trente-trois jours » dévaste de nouveau le Liban sud.
Les ponts sur le Litani, les routes et les infrastructures sont détruits. Bint Jbeil, bastion du Hezbollah, est transformé en tas de ruines. Mais les combattants chiites tiennent bon, surgissant de tunnels dont personne n’avait mesuré l’ampleur, et parviennent même à encercler une position israélienne. Les tirs de roquette augmentent et gagnent en profondeur : ils atteignent Haïfa, puis Tibériade, Nazareth, Afoula et jusqu’aux abords de Hadera, visée par des missiles Khaïbar 1 de 302 mm.
Quand s’ouvrent les discussions de cessez le feu, signé le 14 août 2006, le premier ministre israélien, Ehoud Olmert, exige le désarmement du Hezbollah et le déploiement exclusif de l’armée libanaise et de la Finul au sud du Litani. Sur le terrain, ces objectifs sont hors de portée : la résolution 1701 les grave dans le marbre, mais c’est Nasrallah qui, après avoir contraint au repli la première armée du Moyen-Orient, peut proclamer une « victoire divine ». Elle aura coûté la vie à environ 1 200 Libanais, en majorité des civils – dont près d’un tiers d’enfants – et fait un million de déplacés.
Côté israélien, la guerre fait environ 160 morts, en majorité des soldats, et contraint des centaines de milliers d’habitants du nord du pays à fuir les roquettes. Ehoud Olmert avait vu dans cette offensive une « occasion historique » de démanteler le Hezbollah avant que l’Iran se dote de l’arme nucléaire. En 2008, une commission d’enquête accablante parle au contraire d’« occasion manquée », relevant le déséquilibre entre objectifs affichés et résultats obtenus.
La résolution 1701 reste lettre morte. Elle inaugure pourtant la période la plus calme depuis 1968, les montées de fièvre étant contrôlées, de part et d’autre. Alors que le Sud entre dans une paix relative, le Hezbollah devient le maillon le plus puissant de l’« axe de la résistance » iranien, ce réseau reliant Téhéran à Beyrouth, via la Syrie et l’Irak. Nasrallah n’est plus un simple client de l’Iran : c’est un partenaire à l’autorité morale et aux relations tentaculaires.
Il accueille à plusieurs reprises Ismaïl Haniyeh, chef politique du Hamas, au Liban. En 2010, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, est ovationné à Bint Jbeil, puis à Qana, devant des foules rassemblées par le Hezbollah. Un « jardin iranien » est inauguré à Maroun Al Ras, sur un promontoire toisant le nord d’Israël – la « Palestine occupée », dans la terminologie du mouvement chiite.
Le Hezbollah ne se pose plus seulement en défenseur du Sud, mais en fer de lance d’un front régional dont l’horizon reste la disparition d’Israël. Vue de Tel Aviv, la menace vient moins des villages frontaliers que de ce bras idéologique et militaire de l’Iran installé à sa porte.
A partir de 2011, le mouvement entame un tournant inédit : il s’engage ouvertement en Syrie, aux côtés du régime de Bachar Al Assad, contre une insurrection populaire arabe. Cette intervention coûte la vie à des centaines de jeunes hommes chiites et suscite un malaise discret chez ceux qui ne comprennent pas ce combat contre des Syriens présentés de longue date comme des frères.
Depuis le retrait de l’armée syrienne du Liban, en 2005, le paradigme a changé : l’Etat n’est plus aux ordres de Damas et n’a plus d’excuse pour abandonner le Sud au Hezbollah. Le mouvement chiite, lui, va s’imposer comme un acteur politique central, à la fois redouté et contesté. Alors que son credo était de ne « jamais tourner ses armes contre des Libanais », il mène un coup de force à Beyrouth, en 2008, et se voit accusé par la justice internationale d’avoir participé à des assassinats politiques. En février 2021, le corps de l’intellectuel chiite Lokman Slim, voix critique du Hezbollah, est retrouvé criblé de balles, dans sa voiture, sur une route du Liban sud, près de Nabatiyé, l’un des fiefs du mouvement.
L’attaque d’Israël par le Hamas, le 7 octobre 2023, fait voler en éclats l’équilibre précaire de la région. Le lendemain, le Hezbollah ouvre un front de « solidarité » avec Gaza le long de la frontière sud libanaise, multipliant tirs de roquettes et attaques de drones. Tiraillé entre son image revendiquée de champion de la cause palestinienne et la crainte d’entraîner le Liban dans une guerre, il veille à ne pas franchir le seuil d’un affrontement total. Israël, en retour, élargit la portée de ses attaques. Aux yeux des dirigeants de l’Etat hébreu, issus d’une coalition de droite et d’extrême droite, le Hezbollah peut rouvrir à tout moment un front majeur dans le nord. Et la bande frontalière libanaise est plus que jamais un espace où la « prévention » sert de justification à la force.
Le 27 juillet 2024, une roquette tirée de la frontière par le Hezbollah s’écrase sur un terrain de football, à Majdal Shams, annexé par Israël, tuant douze adolescents. Dans les semaines qui suivent, Israël déclenche une offensive massive au Liban sud. Avec plus de 500 morts en quelques heures, le 23 septembre est la journée la plus meurtrière depuis la fin de la guerre civile. Un cessez le feu est conclu le 27 novembre 2024. Sur le papier, il ouvre une phase de « désarmement » du Hezbollah et de normalisation le long de la frontière. Mais le texte est flou, les deux camps sont épuisés, et personne ne croit vraiment que la guerre est terminée.
Les plus pessimistes n’imaginent pas encore ce qui va suivre. Entre la fin novembre 2024 et le 1er mars 2026, les frappes israéliennes tuent près de 400 personnes et font plus d’un millier de blessés, principalement au Liban sud, alors que le « cessez le feu » est officiellement en vigueur. Dans un Sud déjà ravagé, nul effort de reconstruction. Contrairement à ce qui s’était passé en 2006, quand l’Iran et le Qatar avaient injecté des centaines de millions de dollars dans la remise en état des quartiers détruits, les habitants ont cette fois le sentiment d’être abandonnés dans l’antichambre de l’enfer.
Sur le terrain, les frappes israéliennes ravivent la haine et les divisions. Dans plusieurs villages chrétiens de la région de Marjeyoun, des rondes d’autodéfense se mettent en place pour prévenir d’éventuelles infiltrations de combattants du Hezbollah, tandis que l’armée israélienne pousse les municipalités chrétiennes et druzes à expulser les familles chiites, comme si le Sud ne leur appartenait déjà plus. Beaucoup obtempèrent. Pour de nombreux chiites, cette guerre prend une dimension existentielle. En 2024, une stèle en hommage aux martyrs du village de Houla a été vandalisée, avec cette inscription en hébreu : « Un bon chiite est un chiite mort. »
Au terme de cette guerre, marquée par l’assassinat d’Hassan Nasrallah et d’une partie du haut commandement du parti-milice, le mouvement a perdu sa colonne vertébrale. A Jérusalem, Benyamin Nétanyahou affirme avoir « ramené le Hezbollah dix ans en arrière », tout en revendiquant pour Israël une liberté d’action militaire totale au Liban. Ses troupes se sont enfoncées toujours plus loin en territoire libanais.
Dans la foulée des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, les hostilités reprennent le 2 mars. Israël multiplie les ordres d’évacuation : tout le territoire au sud du Litani doit être vidé de sa population. L’armée libanaise recule : dépendante d’une aide extérieure parcimonieuse, elle est incapable de tenir face à un adversaire infiniment mieux équipé. Là où elle se maintient encore, elle n’est plus que le dernier symbole d’un Etat qui n’a pas grand chose à offrir au Sud. Alors que jamais les autorités libanaises ne s’étaient montrées aussi coopératives sur le désarmement du Hezbollah, les violations incessantes du cessez le feu par Israël ont complètement discrédité le gouvernement.
Aucun responsable politique libanais ne s’est rendu au sud du Litani depuis le retour de la guerre. Lors de la dernière visite du premier ministre, Nawaf Salam, en février, un déploiement israélien sur des hauteurs libanaises – créant une « zone de mise à mort », où quiconque s’aventure peut être abattu par des tirs croisés – l’avait obligé à d’improbables détours. Le lendemain, les localités qu’il a traversées sont bombardées, comme pour signifier le peu de cas qu’Israël fait de son slogan : « L’Etat est de retour ! »
Dans le champ de bataille qu’est de nouveau le Sud, l’armée israélienne reconnaît aujourd’hui avoir sous-estimé les capacités de réorganisation du Hezbollah. Le mouvement chiite se retrouve dans une posture qui lui a toujours été favorable par le passé : la guérilla. « Au lieu d’être surpris, nous les surprenons. Nous prenons l’initiative, nous attaquons et nous opérons en profondeur sur leur territoire. J’avais dit que nous allions changer le visage du Moyen Orient, et nous l’avons fait », continue d’affirmer, très sûr de lui, Benyamin Nétanyahou. Dans le Sud, cette « profondeur » porte un nom : le Litani, en passe de devenir la « frontière » dont rêvent depuis un siècle les stratèges israéliens – et, pour le Liban sud, une ligne de non retour.