VENEZUELA : De Vercingétorix à Maduro: l'exhibition du corps de l'ennemi vaincu (Anne Morelli)

3 views
Skip to first unread message

Claudine Pôlet

unread,
Jan 31, 2026, 3:04:09 PM (3 days ago) Jan 31
to alert...@googlegroups.com

De Vercingétorix à Maduro : l'exhibition du corps de l'ennemi vaincu

Cette tradition où l'adversaire vaincu doit être exhibé (aux foules autrefois, via Internet aujourd'hui) dans une posture humiliante existe depuis l'Antiquité. Ces sinistres mises en scène ont leur logique.

Une opinion d'Anne Morelli, historienne, professeure honoraire de l'ULB

Publié dans la Libre Belgique le 24-01-2026

Après l'enlèvement de Maduro, nous avons reçu des images du président vénézuélien en survêtement, menotté, les yeux bandés et un casque antibruit sur la tête. Ces images s'inscrivent dans une longue tradition où l'adversaire vaincu doit être exhibé (aux foules autrefois, via Internet aujourd'hui) dans une posture humiliante. On peut remonter au moins jusqu'à l'antiquité gréco-romaine pour retrouver cette attitude caractéristique de la victoire : le corps du chef du camp adverse est un trophée.

Quatre exemples romains nous éclaireront sur cette stratégie de propagande, rodée depuis des siècles, qui peut nous faire réfléchir sur l'actualité.

Persée a été le dernier roi de Macédoine. Il tentait d'unifier la Grèce pour résister à Rome. À Rome le parti anti-macédonien pousse à la guerre pour faire de la Grèce une simple province romaine. Les Romains signent un accord de paix avec les Macédoniens pour gagner du temps puis leur déclarent la guerre alors que Persée ne menace ni Rome ni ses alliés et ne prépare pas de guerre contre Rome. Persée est vaincu par les Romains et se rend en 167 avant notre ère. Lors du "triomphe" organisé dans Rome en l'honneur du général vainqueur, Paulus Macedonicus, Persée et son fils suivent à pied son char à travers la ville. Selon Plutarque, les Romains décident de le tuer deux ans plus tard. Il avait 46 ans.

Jugurtha, originaire de l'actuelle Algérie, voulait mettre en place en Afrique du Nord un royaume de Numidie fort et uni. D'abord ami des Romains, il en devient l'adversaire. À la faveur d'un guet-apens il est livré aux Romains. La Numidie devient un royaume client de Rome. Marius, commandant de l'armée romaine, considéré comme le vainqueur de Jugurtha, reçoit, en 105 avant notre ère, les honneurs d'un triomphe à Rome, au cours duquel Jugurtha est exhibé. Selon l'historien romain Salluste, il est ensuite mis au cachot où on le laisse mourir de faim.

Vercingétorix, d'abord allié des Romains, avait tenté de fédérer les Gaulois par une révolte contre Rome en 52 avant notre ère. Selon "La guerre des Gaules", après sa défaite à Alésia, il se rend et est fait prisonnier par Jules César. Il est emmené à Rome, où il est prisonnier pendant 5 ans, exhibé en 46 avant notre ère lors du triomphe de César, puis probablement exécuté par strangulation.

Marc-Antoine et Cléopâtre ont échappé à l'humiliation d'être traînés dans le "triomphe" d'Octave (le futur empereur Auguste) qui les a vaincus, en se suicidant. Mais leurs trois enfants y figureront à leur place…

Quelle est la logique de ces sinistres mises en scène ?

Il faut qu'il soit évident que c'est Rome qui commande et que ceux qui s'opposent à sa domination subiront ce sort.

Le corps du chef vaincu est un trophée de guerre au même titre que les richesses ramenées du pays qui a perdu la guerre.

La guerre qui s'est terminée valait la peine d'être menée puisqu'on l'a capturé.

Son humiliation rachète les sacrifices de la guerre.

Les guerres récentes de l'" empire" actuel n'utilisent-elles pas le même scénario ? N'a-t-on pas réservé le même sort à des vaincus récents ?

En 2006, Saddam Hussein est pendu dans une base militaire irako-américaine, à la suite d'un procès qu'Human Rights Watch appelle euphémistiquement "entaché d'irrégularités". La pendaison est filmée et diffusée. On peut entendre qu'elle est accompagnée de cris et moqueries de la part des adversaires de Saddam.

En 2011, Kadhafi, qui avait été reçu amicalement en Europe peu de temps avant sa chute (et pas seulement par Sarkozy !) est capturé, désarmé, torturé, avant d'être assassiné sans procès.

Slobodan Milosevic, emprisonné, voit ses demandes répétées de pouvoir être soigné rejetées, et meurt en prison en 2006, à la 5e année de son procès, alors qu'aucun jugement n'a été rendu.

Nicolae Ceausescu et son épouse Elena Petrescu ont été "jugés", condamnés et fusillés à la kalachnikov, le 25 décembre 1989, à la suite d'une procédure expéditive d'une durée de 55 minutes. Des experts en criminalistique ont conclu que le visage tuméfié de l'ancien président roumain était le résultat des coups qui lui avaient été infligés avant son exécution.

Des esprits innocents peuvent objecter qu'il s'agissait de tous des despotes et que leurs bourreaux étaient de vertueux démocrates.

Rome avait aussi l'art de présenter ainsi ses adversaires.

La manière dont sont traités les vaincus est un baromètre de notre "civilité" et même la pendaison infamante de Mussolini (pourtant sur le lieu même où les fascistes venaient de commettre un massacre) n'est pas défendable. Vae victis ("Malheur aux vaincus") disaient les Romains. Nous espérions avoir fait quelques progrès d'humanité en 2000 ans…

Entre les Romains et nous, il y eut cependant des périodes où l'on traitait moins durement au moins le chef du camp ennemi : Charles-Quint (qui par ailleurs persécutait allègrement les protestants) traita son prisonnier le roi François 1er avec égards. Napoléon -pourtant haï des monarques européens- fut envoyé en exil après Waterloo. Le Kaiser Guillaume II finit paisiblement ses jours aux Pays-Bas après la défaite allemande de 1918. Même Hitler (dont on connaît par ailleurs le rôle dans les atrocités de la Seconde guerre mondiale) ne traîna pas dans un "triomphe", le général Gamelin, vaincu en 1940 avec l'armée française.

Sommes-nous, avec notre nouvel empire, en phase de régression morale ?

 

Reply all
Reply to author
Forward
0 new messages